Skip to main content

Full text of "Les cinq livres de F. Rabelais, publiés avec des variantes et un glossaire par P. Chéron et ornes de 11 eaux-fortes par E. Boilvin"

See other formats


\'l 


i:lÊr  X 


A  ;   ' 


T^^h 


\^ 


PniUerstty  of  Toronto 

The  Estate  of  the  late 
G.  Percival  Best,  Esq. 


.^. 


r: 


QUATRIÈME    LIVRE 


F.    RABELAIS 

Pantagruel 


ÉDITION    JOUAUST 

Paris,     1876 


LES  CINCLLIVRES 

DE 

F.    RABELAIS 


Livre  IV  :  Pantagruel 


<^ 


LES   MOUTONS  DE  DINDENAULT, 
I  Rabelais. L, If, C. a  ) 


LES    CINQ.  LIVRES 

.    DE 

F.  RABELAIS 

PUBLIÉS 

AVEC    DES  VARIANTES    ET    UN    GLOSSAIRE 

PAR    P.   CHÉRON 

ET    ORNÉS    DE 

Onze  Eaux-Fortes  par  E.  Boihin 


Livre  IV  :  Pantagruel 


PARIS 

LIBRAIRIE  DES  BIBLIOPHILES 

Rue  Saint-Honoré,  338 

M      DCCC     LXXVI 


.^^^V^  'U  /^'i^ 


'*  ■  \ 


<^A^ 


LE    Q.UART    LIVRE 


Rabelais.  IV. 


LE    QJJART    LIVRE 

DES    FAICTZ    ET    DICTZ    HEROÏQUES    DU    NOBLE 

PANTAGRUEL,    COMPOSÉ     PAR    M.     FRANÇOIS    RABELAIS, 

DOCTEUR    EN     MEDICINE     ET     CALLOIER     DES 

ISLES  HIERES.   A  LYON,   l'aN  MIL 

CINQ^  CENS   QUARANTE 

ET    HUICT 


PROLOGUE  DU  QUART  LIVRE  PANTAGRUEL 


EUVEURS  tresillustres,  et  vous,  goutteus  tres- 
precieux,  j'ay  veu,  receu,  ouy  et  entendu 
l'ambassadeur  que  la  seigneurie  de  voz  sei- 
gneuries ha  transmis  par  devers  ma  paternité, 


wr^^l)  et  m'a  semblé  bien  bon  et  facond  orateur.  Le 


sommaire  de  sa  proposition  je  réduis  en  trois  motz,  lesquelz 
sont  de  tant  grande  importance  que  jadis,  entre  les  Romains, 
par  ces  trois  motz  le  prêteur  respondoit  à  toutes  requestes 
exposées  en  jugement.  Par  ces  trois  motz  decidoit  toutes 
controversies,  tous  complainctz,  procès  et  différents,  et  es- 
toient  les  jours  dictz  malheureux  et  néfastes  ezquelz  le  prê- 
teur n'usoit  de  ces  trois  motz;  fastes  et  heureux,  esquelz 
d'iceulx  user  souloit.  Vous  donnez,  vous  dictes,  vous  adjugez. 

O  gens  de  bien  !  je  ne  vous  peulx  voir.  La  digne  vertu 
de  Dieu  vous  soit,  et  non  moins  à  moy,  éternellement  en 
aide.  Or  çà,  de  par  Dieu,  jamais  rien  ne  faisons  que  son 
tressacré  nom  ne  soit  premièrement  loué. 


4  PROLOGUE 

Vous  me  donnez.  Quoy?  Un  beau  el  ample  bréviaire. 
Vraybis,  je  vous  en  remercie  :  ce  sera  le  moins  de  m®n 
plus.  Qiiel  bréviaire  fust  certes  ne  pensoys,  voyant  les  rei- 
gletz,  la  rose,  les  fermailz,  la  relieure  et  la  couverture,  en 
laquelle  je  n'ay  omis  à  considérer  les  crocs  et  les  pies  pein- 
tes au  dessus,  et  semées  en  moult  belle  ordonnance.  Par 
lesquelles,  comme  si  fussent  lettres  hieroglyphicques^  vous 
dictes  facilement  qu'il  n'est  ouvraige  que  de  maistres,  et 
couraige  que  de  crocqueurs  de  pies.  Crocquer  pie  signifie 
certaine  joyeuseté,  par  métaphore  extraicte  du  prodige  qui 
advint  en  Bretaigne,  peu  de  temps  avant  la  bataille  donnée 
prés  Sainct  Aubin  du  Cormier.  Noz  pères  le  nous  ont  ex- 
posé, c'est  raison  que  noz  successeurs  ne  l'ignorent.  Ce  fut 
l'an  de  la  bonne  vinée  ;  on  donnoit  la  quarte  de  bon  vin 
et  friand  pour  une  aiguillette  borgne. 

Des  contrées  de  levant  advola  grand  nombre  de  gays  d'un 
cousté,  grand  nombre  de  pies  de  l'autre,  tirans  tous  vers  le 
ponant.  Et  se  coustoyoient  en  tel  ordre  que,  sus  le  soir,  les 
gays  faisoient  leur  retraicte  à  gauche,  entendez  icy  l'heur  de 
l'augure,  et  les  pies  à  dextre,  assez  prés  les  uns  des  autres. 
Par  quelque  région  qu'ils  passassent,  ne  demouroit  pie  qui 
ne  se  ralliast  aux  pies,  ne  gay  qui  ne  se  joingnist  au  camp 
des  gays.  Tant  allèrent,  tant  volèrent,  qu'ilz  passèrent  sus 
Angiers,  ville  de  France,  limitrophe  de  Bretaigne,  en  nom- 
bre tant  multiplié  que,  par  leur  vol,  ilz  tollissoient  la  clarté 
du  soleil  aux  terres  subjacentes. 

En  Angiers  estoit  pour  lors  un  vieux  oncle,  seigneur  de 
Saint  George,  nommé  Frapin  :  c'est  celuy  qui  a  faict  et 
composé  les  beaux  et  joyeux  noelz  en  langaige  poictevin. 
Il  avoit  un  gay  en  délices  à  cause  de  son  babil,  par  lequel 
tous  les  survenans  invitoit  à  boire,  jamais  ne  chantoit  que  de 
boire,  et  le  nommoit  son  Goilrou,  Le  gay,  en  furie  martiale, 
rompit  sa  caige,  et  se  joignit  aux  gays  passans.  Un  barbier 
voysin,  nommé  Bahuart,  avoit  une  pie  privée  bien  gallante. 
Elle  de  sa  personne  augmenta  le  nombre  des  pies,  et  les 
suyvit  au  combat.  Voicy  choses  grandes  et  paradoxes,  vrayes 
toutesfois,  veues  et  avérées.  Notez  bien  tout. 

Qii'en  advint  il?  Quelle  fut  la  fin?  Qu'il  en  advint,  bon- 


PROLOGUE  3 

nés  gens  ?  Cas  merveilleux.  Prés  la  croix  de  Malchara  fut 
la  bataille  tant  furieuse  que  c'est  horreu--  seulement  y  penser. 
La  fin  fut  que  les  pies  perdirent  la  bataille,  et  sus  le  camp  furent 
felonnement occises,  jusques  au  nombre  de  2  589  362  1 09,  sans 
les  femmes  et  petis  enfans ,  c'est  à  dire  sans  les  femelles  et 
petitz  piaux,  vous  entendez  cela.  Les  gays  restèrent  victo- 
rieux, non  toutesfois  sans  perte  de  plusieurs  de  leurs  bons 
souldards,  dont  fut  dcmmaige  bien  grand  en  tout  le  pays. 
Les  Bretons  sont  gens,  vous  le  sçavez.  Mais,  s'ils  eussent 
entendu  le  prodige,  facilement  eussent  congnu  que  le  mal- 
heur seroit  de  leur  cousté.  Car  les  queues  des  pies  sont  en 
forme  de  leurs  hermines,  les  gays  ont  en  leurs  pennaiges  quel- 
ques pourtraictz  des    armes  de  France. 

A  propos,  le  Goitrou,  trois  jours  après,  retourna  tout 
hallebrené  et  fasché  de  ces  guerres,  ayant  un  œil  poché. 
Toutesfois,  peu  d'heures  après  qu'il  eust  repeu  en  son  ordi- 
naire, il  se  remist  en  bon  sens.  Les  gorgias  peuple  et  escol- 
liers  d'Angiers  par  tourbes  accouroient  voir  Goitrou  le  bor- 
gne, ainsi  accoustré.  Goitrou  les  invitoit  à  boire  comme  de 
coustume,  adjoutant  à  la  fin  d'un  chacun  invitatoire  :  «  Croc- 
quez  pie.  »  Je  présuppose  que  tel  estoit  le  mot  du  guet  au 
jour  de  la  bataille  ;  tous  en  faisoyent  leur  debvoir.  La  pie 
de  Behuart  ne  retournoit  point:  elleavoit  esté  crocquée.  De 
ce  fut  dict  en  proverbe  commun  :  Boire  d'autant  et  à  grand 
traictz  estre  pour  vray  crocquer  la  pie.  De  telles  figures  à 
mémoire  perpétuelle  feist  Frapin  peindre  son  tinel  et  salle 
basse.  Vous  la  pourrez  voir  en  Angiers,  sus  le  tartre  Sainct 
Laurent. 

Ceste  figure,  sus  vostre  bréviaire  posée,  me  feist  penser 
qu'il  y  avoit  je  ne  sçay  quoy  plus  que  bréviaire.  Aussi  bien 
à  quel  propos  me  feriez  vous  présent  d'un  bréviaire?  J'en 
ay.  Dieu  mercy,  et  vous,  des  vieulx  jusques  aux  nouveaux. 
Sus  ce  double ,  ouvrant  ledit  bréviaire ,  j'apperceu  que 
c'estoit  un  bréviaire  faict  par  invention  mirifîcque,  et  les 
reigletz  touts  à  propos ,  avec  inscriptions  opportunes. 
Doncques  vous  voulez  qu'à  prime  je  boive  vin  blanc,  à 
tierce,  sexte  et  nonne,  pareillement  ;  à  vespres  et  compiles, 
vin   clairet.    Cela   vous   appelez  crocquer   pie  ;    vrayement. 


b  PROLOGUE 

vous  ne  fustes  oncques  de   mauvaise   pie  couvez.   J'y  don- 
neray  requeste. 

Vous  dictes.  Quoy?  Qu'en  rien  ne  vous  ay  fasché  par 
tous  mes  livres  cy  devant  imprimez.  Si,  à  ce  propos,  je  vous 
allègue  la  sentence  d'un  ancien  Pantagrueliste ,  encores 
moins  vous  fascheray  ? 

Ce  n'est,  dict  il,  louange  populaire 
Aux  princes  avoir  peu  complaire. 

Plus  dictes  que  le  vin  du  tiers  livre  a  esté  à  vostre  goust, 
et  qu'il  est  bon.  Vray  est  qu'il  y  en  avoit  peu,  et  ne  vous 
plaist  ce  que  l'on  dit  communément  :  u  Un  peu  et  du  bon.  » 
Plus  vous  plaist  ce  que  disoit  le  bon  Evispande  Verron  : 
"  Beaucoup  et  du  bon.  »  D'abondant  m'invitez  à  la  conti- 
nuation de  l'histoire  pantagrueline,  allegans  les  utilitez  et 
fruictz  parceuz  en  la  lecture  d'icelle  entre  tous  gens  de  bien; 
vous  excusans  de  ce  que  n'avez  obtempéré  à  ma  prière, 
contenant  qu'eussiez  vous  réservés  à  rire  au  septante  huic- 
tiesme  livre.  Je  le  vous  pardonne  de  bien  bon  cueur.  Je  ne 
suis  tant  farouche  ne  implacable  que  vous  penseriez,  mais 
ce  que  vous  en  disoys  n'estoit  pour  vostre  mal.  Et  vous  dy 
pour  response ,  comme  est  la  sentence  d'Hector  proférée 
par  Nevius,  que  c'est  belle  chose  estre  loué  de  gens 
louables.  Par  reciprocque  déclaration,  je  dy  et  maintiens 
jusques  au  feu  exclusivement,  entendez  et  pour  cause,  que 
vous  estes  grandz  gens  de  bien ,  tous  extraictz  de  bons 
pères  et  bonnes  mères;  vous  promettant,  foy  de  piéton, 
que,  si  jamais  vous  rencontre  en  Mésopotamie,  je  feray  tant 
avecques  le  petit  comte  George  de  la  basse  Egypte  qu'à 
chascun  de  vous  il  fera  présent  d'un  beau  crocodille  du  Nil 
et  d'un  cauquemarre  d'Euphrates. 

Vous  adjugez.  Quoy?  A  qui?  Tous  les  vieux  quartiers 
de  lune  aux  caphardz,  cagotz,  matagotz,  botineurs,  pape- 
lards, burgotz,  patespelues,  porteurs  de  rogatons,  chatte- 
mittes.  Ce  sont  noms  horrificques,  seulement  oyant  leur 
son,  à  la  prononciation  desquelz  j'ay  veu  les  cheveulx 
dresser   en    teste    de    vostre  noble   ambassadeur.    Je  n'y    ay 


PROLOGUE 


7 


entendu  que  le  hault  allemant,  et  ne  sçay  quelle  sorte  de 
bestes  comprenez  en  ces  dénominations.  Ayant  faict  dili- 
gente recherche  par  diverses  contrées,  n'ay  trouvé  homme 
qui  les  advouast,  qui  ainsi  tolerast  estre  nommé  ou  designé. 
Je  présuppose  que  c'estoit  quelque  espèce  monstrueuse  de 
animaulx  barbares,  on  temps  des  haultz  bonnetz;  mainte- 
nant est  deperie  en  nature,  comme  toutes  choses  sublu- 
naires ont  leur  fin  et  période,  et  ne  sçavons  quelle  en  soit 
la  diffinition,  comme  vous  sçavez  que,  subject  pery,  facile- 
ment périt  sa  dénomination. 

Si,  par  ces  termes,  entendez  les  calumniateurs  de  mes 
escripts,  plus  aptement  les  pourrez  vous  nommer  diables, 
car,  en  grec,  calumnie  est  dite  diabole.  Voyez  combien  dé- 
testable est  devant  Dieu  et  les  anges, ce  vice  dict  calumnie, 
c'est  quand  on  impugne  le  bien  faict,  quand  on  mesdict  des 
choses  bonnes,  que,  par  iceluy,  non  par  autre,  quoy  que 
plusieurs  sembleroient  plus  énormes,  sont  les  diables  d'en- 
fer nommez  et  appeliez.  Ceux  cy  ne  sont,  proprement  par- 
lant, diables  d'enfer,  ilz  en  sont  appariteurs  et  ministres.  Je 
les  nomme  diables  noirs ,  blancs ,  diables  privez,  diables 
doraesticques ,  et  ce  que  ont  faict  envers  mes  livres ,  ilz 
feront ,  si  on  les  laisse  faire,  envers  tous  autres.  Mais  ce 
n'est  de  leur  invention.  Je  le  dy,  afin  que  tant  désormais  ne 
se  glorifient  au  surnom  du  vieux  Caton  le  censorin. 

Avez  vous  jamais  entendu  que  signifie  cracher  au  bassin? 
Jadis  les  prédécesseurs  de  ces  diables  privez,  architectes 
de  volupté,  everseurs  d'honnesteté,  comme  un  Philoxenus, 
un  Gnatho,  et  autres  de  pareille  farine,  quand,  par  les  ca- 
baretz  et  tavernes,  esquelz  lieux  tenoient  ordinairement  leurs 
escoUes,  voyans  les  hostes  estre  de  quelques  bonnes  viandes 
et  morceaux  friandz  serviz,  ilz  crachoient  villainement  de- 
dans les  platz,  à  fin  que  les  hostes,  abhorrens  leurs  infâmes 
crachatz  et  morveaux ,  désistassent  manger  des  viandes 
apposées,  et  tout  demourast  à  ces  villains  cracheurs  et  mor- 
veux. Presque  pareille,  non  toutesfois  tant  abominable  his- 
toire, nous  conte  l'on  du  medicin  d'eau  doulce,  neveu  de 
l'advocat  de  feu  Amer,  lequel  disoit  l'aele  du  chapon  gras 
estre  mauvaise,  et  le  croppion  redoutable,  le  col  assez  bon. 


8  PROLOGUE 

pourveu  que  la  peau  fust  ostée,  afin  que  les  malades  n'en 
mangeassent,  tout  fust  réservé  pour  sa  bouche. 

Ainsi  ont  faict  ces  nouveaux  diables  engipponnés.  Voyant 
tout  ce  monde  en  fervent  appétit  de  voir  et  lire  mes  escritz, 
par  les  livres  precedens,  ont  craché  dedans  le  bassin,  c'est 
à  dire  les  ont  tous  par  leur  maniment  conchiez,  descriez  et 
calumniez,  en  ceste  intention  que  personne  ne  les  eust, 
fors  leurs  poiltronitez.  Ce  que  j'ay  veu  de  mes  propres 
yeulx,  ce  n'estoit  pas  des  aureilles,  voyre  jusques  à  les 
conserver  religieusement  entre  leurs  besongnes  de  nuict,  et 
en  user  comme  de  bréviaires  à  usage  quotidian.  Hz  les  ont 
toUuz  es  malades,  es  goutteux,  es  infortunez,  pour  lesquelz 
en  leur  mal  esjouyr  les  avois  faitz  et  composez.  Si  je  pre- 
noie  en  cure  tous  ceulx  qui  tombent  en  meshaing  et  ma- 
ladie, ja  besoing  ne  seroit  mettre  telz  livres  en  lumière  et 
impression. 

Hippocrates  ha  faict  un  livre  exprés,  lequel  il  ha  intitulé 
De  l'Estat  du  parfaict  medicin;  Galien  l'a  illustré  de  doctes 
commentaires,  auquel  il  commande  rien  n'estre  au  medicin, 
voyre  jusques  à  particulariser  les  ongles,  qui  puisse  offenser 
le  patient;  tout  ce  qu'est  au  medicin,  gestes,  visaige,  ves- 
temens,  parolles,  regardz,  touchement,  complaire  et  délecter 
le  malade.  Ainsi  faire  en  mon  endroict,  et  à  mon  lourdoys 
je  me  peine  et  efforce  envers  ceulx  que  je  prends  en  cure. 
Ainsi  font  mes  compaignons  de  leur  cousté ,  dont,  par  ad- 
venture ,  sommes  dictz  parabolains  au  long  faucile  et  au 
grand  code ,  par  l'opinion  de  deux  gringuenaudiers  aussi 
follement  interprétée  comme  fadement  inventée. 

Plus  y  a  :  sur  un  passaige  du  sixiesme  des  Epidémies  du- 
dict  père  Hyppocrates,  nous  suons,  disputans  à  sçavoir,  non  si 
la  face  du  medicin  chagrin,  tetricque,  reubarbatif,  mal 
plaisant,  mal  content,  contriste  le  malade,  et  du  medicin  la 
face  joyeuse,  sereine,  plaisante,  riante,  ouverte,  esjouyst  le 
malade,  cela  est  tout  esprouvé  et  certain,  mais  que  telles 
contristations  et  esjouyssemens  proviennent  par  appréhension 
du  malade  contemplant  ces  qualitez,  ou  par  transfusion  des 
espritz  sereins  ou  ténébreux,  joyeux  ou  tristes,  du  medicin 
au  malade,  comme  est  l'advis  des  Platonicqueset  Averroistes. 


PROLOGUE  O 

Puis  doncques  que  possible  n'est  que  de  tous  malades  soys 
appelle,  que  tous  malades  je  prenne  en  cure,  quelle  envie 
est  ce  tollir  es  langoreux  et  malades  le  plaisir  et  passetemps 
joyeux,  sans  offense  de  Dieu,  du  Roy,  ne  d'autre,  qu'ilz 
prennent  oyans  en  mon  absence  la  lecture  de  ces  livres 
joyeux? 

Or,  puis  que,  par  vostre  adjudication  et  décret,  ces  mes- 
disans  et  calumniateurs  sont  saisiz  et  emparez  des  vieux 
quartiers  de  lune,  je  leur  pardonne;  il  n'y  aura  pas  à  rire 
pour  tous  désormais ,  quand  voyrons  ces  folz  lunatiques, 
aucuns  ladres,  autres  bougres,  autres  ladres  et  bougres  en- 
semble, courir  les  champs,  rompre  les  bancz,  grinsser  les 
dens,  fendre  carreaux,  battre  pavez,  soy  pendre,  soy  noyer, 
soy  précipiter,  et  à  bride  avallée  courir  à  tous  les  diables, 
selon  l'énergie,  faculté  et  vertu  des  quartiers  qu'ilz  auront 
en  leurs  caboches,  croissans,  initians,  amphicyrces,  brisans  et 
desinens.  Seulement,  envers  leurs  malignitez  et  impostures, 
useray  de  l'offre  que  fit  Timon  le  misanthrope  à  ses  ingratz 
Athéniens. 

Timon,  fasché  de  l'ingratitude  du  peuple  athénien  en  son 
endroict,  un  jour  entra  au  conseil  public  de  la  ville,  requé- 
rant luy  estre  donnée  audience  pour  certain  négoce  con- 
cernant le  bien  public.  A  sa  requeste  fut  silence  faict,  en 
expectation  d'entendre  choses  d'importance,  veu  qu'il  estoit 
aa  conseil  venu,  qui  tant  d'années  auparavant  s'estoit  ab- 
senté de  toutes  compagnies  et  vivoit  en  son  privé.  Adonc 
leur  dist  :  «  Hors  mon  jardin  secret,  dessoubz  le  mur,  est  un 
ample ,  beau  et  insigne  figuier,  auquel  vous  autres  mes- 
sieurs les  Athéniens  désespérez,  hommes,  femmes,  jouven- 
ceaux et  pucelles,  avez  de  coustume  à  l'escart  vous  pendre 
et  estrangler.  Je  vous  adverty  que,  pour  accommoder  ma 
maison,  j'ay  délibéré  dedans  huictaine  démolir  iceluy  figuier  ; 
pourtant,  quiconques  de  vous  autres  et  de  toute  la  ville 
aura  à  se  pendre  s'en  despeche  promptement.  Le  terme 
susdict  expiré,  n'auront  lieu  tant  apte,  ne  arbre  tant  com- 
mode. » 

A  son  exemple,  je  dénonce  a  ces  calumniateurs  diabo- 
licques   que  tous  ayent  à  se  pendre  dedans  le  dernier  chan- 


lO  PROLOGUE 

teau  de  ceste  lune,  je  les  fouiniray  de  licolz;  lieu  pour  se 
pendre  je  leur  assigne  entre  Midy  et  Faverolles.  La  lune 
renouvellée,  ilz  n'y  seront  receuz  à  si  bon  marché,  et  seront 
contrainctz  eulx  mesmes  à  leurs  dépens  achapter  cordeaux, 
et  choisir  arbre  pour  pendaige ,  comme  feist  la  seignore 
Leontium,  calomniatrice  du  tant  docte  et  éloquent  Theo- 
phraste. 


LE 

QUART     LIVRE 

DES    FAICTS    ET 

dicts  héroïques  du  bon 
Pantagruel 

Composé    par    M.    François    Rabelais 
Docteur  en  medicine 


A    PARIS 

De  l'imprimerie  de  Michel  Fezandat,  au  mont 
S.  Hilaire,  à  Vhostd  d'Albret 

M.    D.    LU 

Avec  privilège  du  Roy 


A  TRE5ILLUSTRE  PRINCE  ET   REVERENDISSiME 

MON    SEIGNEUR   ODET,   CARDINAL 

DE    CHASTILLON 


^ous  estez  deuement  adverty,  Prince  tres- 
illustre,  de  quants  grands  personaiges  j'ay 
r,,^.  ^esté  et  suis  journellement  stipulé,  requis  et 
7-<^^  importuné  pour  la  continuation  des  mytholo- 
V^^^vgies  pantagruelicques,  alleguans  que  plusieurs 
gens  languoureux,  malades,  ou  aultrement  faschez  et  désolez, 
avoient  à  la  lecture  d'icelles  trompé  leurs  ennuictz,  temps 
joyeusement  passé,  et  repceu  alaigresse  et  consolation  nou- 
velle. Es  quelz  je  suis  coustumier  de  respondre  que,  icelles 
par  esbat  composant,  ne  pretendois  gloire  ne  louange  aul- 
cune,  seulement  avois  esguard  et  intention  par  escript  don- 
ner ce  peu  de  soulaigement  que  povois  es  affligez  et  ma- 
lades absens,  le  quel  voluntiers,  quand  besoing  est,  je  fays  es 
presens  qui  soy  aident  de  mon  art  et  service. 

Quelques  fois  je  leur  expose  par  long  discours  comment 
Hippocrates  en  plusieurs  lieux,  mesmement  on  sixiesme 
livre  des  Epidémies,  descrivant  l'institution  du  medicin  son 
disciple;  Soranus  ephesien,  Oribasius,  Cl.  Galen,  Hali  Abbas, 
autres  autheurs  consequens  pareillement,  l'ont  composé  en 
gestes,  maintien,  reguard,  touchement,  contenence,  grâce, 
honnesteté ,    netteté   de    face,   vestemens,    barbe,   cheveulx. 


14  A      MONSEIGNEUR      ODET 

mains,  bouche,  voire  jusques  à  particularizer  les  ongles, 
comme  s'il  deust  jouer  le  roUe  de  quelque  amoureux  ou 
poursuyvant  en  quelque  insigne  comœdie,  ou  descendre  en 
camp  clos  pour  combatre  quelque  puissant  ennemy.  Defaict, 
la  practique  de  medicine  bien  proprement  est  par  Hippo- 
crates  comparée  à  un  combat,  et  farce  jouée  à  trois  person- 
nages :  le  malade,  le  medicin,  la  maladie. 

Laquelle  composition  lisant,  quelquefois  m'est  soubvenu 
d'une  parolle  de  Julia  à  Octavian  Auguste,  son  père.  Un 
jour  elle  s'estoit  devant  luy  présentée  en  habiz  pompeux, 
dissoluz  et  lascifz,  et  luy  avoit  grandement  despieu,  quoy 
qu'il  n'en  sonnast  mot.  Au  lendemain  elle  changea  de  ves- 
temens,  et  modestement  se  habilla,  comme  lors  estoit  la  cous- 
tume  des  chastes  dames  romaines;  ainsi  vestue,  se  présenta 
devant  luy.  Il,  qui  le  jour  précèdent  n'avoit  par  parolJes 
déclaré  le  desplaisir  qu'il  avoit  eu  la  volant  en  habitz  im- 
pudicques,  ne  peut  celer  le  plaisir  qu'il  prenoit,  la  volant 
ainsi  changée,  et  lui  dist  :  «  O  combien  cestuy  vestement 
plus  est  séant  et  louable  en  la  fille  de  Auguste  !  »  Elle  eut 
son  excuse  prompte,  et  luy  respondit  :  «  Huy,  me  suis-je 
vestue  pour  les  yeulx  de  mon  père.  Hier,  je  l'estois  pour  le 
gré  de  mon  mary.  » 

Semblablement  pourroit  le  medicin  ainsi  desguisé  en  face 
et  habitz,  mesmement  revestu  de  riche  et  plaisante  robbe  à 
quatre  manches,  comme  jadis  estoit  Testât,  et  estoit  appelée 
Philonium,  comme  dict  Petrus  Alexandrinus  in  6.  Epid., 
respondre  à  ceulx  qui  trouveroient  la  prosopopée  estrange  : 
«  Ainsi  me  suis  je  acoustré,  non  pour  me  guorgiaser  et  pom- 
per, mais  pour  le  gré  du  malade  lequel  je  visite,  auquel 
seul  je  veulx  entièrement  complaire,  en  rien  ne  l'offenser  ne 
fascher.  » 

Plus  y  a.  Sus  un  passaige  du  père  Hippocrates,  on  livre 
cy  dessus  allégué ,  nous  suons,  disputans  et  recherchans , 
non  si  le  minois  du  medicin  chagrin  ,  tetrique,  reubarbatif, 
catonian ,  mal  plaisant,  mal  content,  severe,  rechigné,  con- 
triste  le  malade,  et  du  medicin  la  face  joyeuse,  seraine,  gra- 
tieuse,  ouverte,  plaisante,  resjouist  le  malade,  cela  est  tout 
esprouvé  et  trescertain,  mais  si  telles  contristations  et  esjouis- 


CARDINAL     DE      CHASTILLON  l5 

semens  proviennent  par  appréhension  du  malade  contem- 
plant ces  qualitez  en  son  medicin,  et  par  icelles  conjecturant 
l'issue  et  catastrophe  de  son  mal  ensuivir,  sçavoir  est,  par 
les  joyeuses,  joyeuse  et  désirée,  par  les  fascheuses,  fascheuse 
et  abhorrente,  ou  par  transfusion  des  espritz  serains  ou  té- 
nébreux, aërez  ou  terrestres,  joyeulx  ou  melancholicques, 
du  medicin  en  la  persone  du  malade,  comme  est  l'opinion 
de  Platon  et  Averroïs. 

Sus  toutes  choses  les  autheurs  susdictz  ont  au  medicin 
baillé  advertissement  particulier  des  parolles,  propous,  abou- 
chemens  et  confabulations  qu'il  doibt  tenir  avecques  les  ma- 
lades de  la  part  desquelz  seroit  apellé,  lesquelles  toutes 
doibvent  à  un  but  tirer,  et  tendre  à  une  fin,  c'est  le  resjouir 
sans  offense  de  Dieu,  et  ne  le  contrister  en  façon  quelcon- 
ques. Comme  grandement  est  par  Herophilus  blasmé  Cal- 
lianax,  medicin,  qui  à  un  patient  l'interrogeant  et  deman- 
dant :   «  Mourray-je?  •>  impudentement  respondit  : 

«  Et  Patroclus  à  mort  succumba  bien. 
Qui  plus  estait  que  ne  es  homme  de  bien.  » 

A  un  aultre,  voulent  entendre  Testât  de  sa  maladie  et 
l'interrogeant  à  la  mode  du  noble  Patelin  : 

<i  Et  mon  urine 

Vous  dict  elle  poinct  que  je  meure  ?  » 

il  follement  respondit  :  »  Non,  si  t'eust  Latona,  mère  des 
beaulx  enfans  Phœbus  et  Diane,  engendré.  » 

Pareillement  est  de  Cl.  Galen  ,  Lib.  4.  Comment,  in  6, 
Epidemi.,  grandement  vitupéré  Quintus,  son  praecepteur  en 
medicine,  lequel  à  certain  malade  en  Rome,  homme  hono- 
rable,  luy  disant:  «  Vous  avez  desjeuné ,  nostre  maistre, 
vostre  haleine  me  sent  le  vin  » ,  arroguamment  respondit  : 
'<  La  tienne  me  sent  la  fiebvre  ;  duquel  est  le  flair  et  l'odeur 
plus  délicieux,  de  la  fîebvre  ou  du  vin?  » 

Mais  la  calumnie  de  certains  canibales ,  misantropes, 
agelastes,   avoit  tant  contre    moy  esté  atroce  et  desraisonnée 


l6  A      MONSEIGNEUR      ODET 

qu'elle  avoit  vaincu  ma  patience,  et  plus  n'estois  délibéré  en 
escrire  un  iota,  car  l'une  des  moindres  contumelies  dont  ilz 
usoient  esfoit  que  telz  livres  tous  estoient  farciz  d'heresies 
diverses.  N'en  povoient  toutes  fois  une  seule  exhiber  en  en- 
droict  aulcun  ;  de  folastreries  joyeuses,  hors  l'offense  de  Dieu 
et  du  Roy,  prou  :  c'est  le  subject  et  thème  unicque  d'iceulx 
livres;  d'heresies  poinct,  sinon  perversement,  et  contre  tout 
usaige  de  raison  et  de  langaige  commun,  interprétant  ce  que 
àpoine  de  mille  fois  mourir,  si  autant  possible  ^st oit,  ne  voul- 
drois  avoir  pensé;  comme  qui  pain  ïnteTpreiro'it  pierre  ;  poissorij 
serpent;  auf,  scorpion.  Dont  quelquefois  me  complaignant 
en  vostre  prœsence,  vous  dis  librement  que,  si  meilleur  Chris- 
tian je  ne  m'estimois  qu'ilz  ne  montrent  estre  en  leur  part, 
et  que  si  en  ma  vie,  escriptz,  paroUes,  voire  certes  pensées, 
je  recognoissois  scintille  aulcune  d'heresie,  ilz  ne  tomberoient 
tant  detestablement  es  lacs  de  l'esprit  calumniateur,  c'est 
Atâêci/oç,  qui  par  leur  ministère  me  suscite  tel  crime.  Par 
moymesmes ,  à  l'exemple  du  Phœnix,  seroit  le  bois  sec 
amassé,  et  le  feu  allumé,  pour  en  icelluy  me  brusler. 

AUors  me  dictes  que  de  telles  calumnies  avoit  esté  le  de- 
funct  roy  François,  d'eterne  mémoire,  adverty  ;  et,  curieuse- 
ment aiant  par  la  voix  et  pronunciation  du  plus  docte  et 
fîdele  anagnoste  de  ce  royaulme  ouy  et  entendu  lecture  dis- 
tincte d'iceulx  livres  miens,  je  le  diz  par  ce  que  meschante- 
ment  l'on  m'en  a  aulcuns  supposé  faux  et  infâmes,  n'avoit 
trouvé  passaige  aulcun  suspect,  et  avoit  eu  en  horreur  quel- 
que mangeur  de  serpens  qui  fondoit  mortelle  hérésie  sus 
une  N  mise  pour  une  M  par  la  faulte  et  négligence  des  im- 
primeurs. Aussi  avoit  son  filz,  nostre  tant  bon,  tant  vertueux 
et  des  cieulx  benist  roy  Henry,  lequel  Dieu  nous  vueille 
longuement  conserver,  de  manière  que  pour  moy  il  vous 
avoit  octroyé  privilège  et  particulière  protection  contre  les 
calumniateurs.  Cestuy  évangile  depuys  m'avez  de  votre  béni- 
gnité reïteré  à  Paris,  et  d'abondant,  lorsque  nagueres  visi- 
tastez  monseigneur  le  cardinal  du  Bellay,  qui,  pour  recou- 
vrement de  santé  après  longue  et  fascheuse  maladie,  s'estoit 
retiré  à  Sainct  Maur,  lieu,  ou,  pour  niieulx  et  plus  propre- 
ment dire,  paradis  de  salubrité,  aménité,    sérénité,  commo 


CARDINAL      DE      CHASTILLON 


7 


dite,  délices,  et  tous   honestes  plaisirs  de    agriculture  et  vie 
rusticque. 

C'est  la  cause.  Monseigneur,  pourquoy  praesentement, 
hors  toute  intimidation,  je  mectz  la  plume  au  vent,  espérant 
que  par  vostre  bénigne  faveur  me  serez  contre  les  calumnia- 
teurs  comme  un  second  Hercules  gauUoys  en  sçavoir,  pru- 
dence et  éloquence,  akxicacos  en  vertuz,  puissance  et  auc- 
torité,  duquel  véritablement  dire  jepeuz  ce  que  de  Moses  le 
grand  prophète  et  capitaine  en  Israël  dict  le  saige  roy  Sa- 
lomon,  Ecclesiastici  46  : 

«  Homme  craignant  et  aymant  Dieu,  agréable  à  tous  hu- 
mains, de  Dieu  et  des  hommes  bien  aymé,  duquel  heureuse 
est  la  mémoire.  Dieu  en  louange  l'a  comparé  aux  preux,  l'a 
faict  grand  en  terreur  des  ennemis,  en  sa  faveur  a  faict 
choses  prodigieuses  et  espoventables;  en  praesence  des  roys 
l'a  honoré;  au  peuple  par  luy  a  son  vouloir  déclaré,  et  par 
luy  sa  lumière  a  monstre;  il  l'a  en  foyet  debonnaireté  con- 
sacré et  esleu  entre  tous  humiins;  par  luy  a  voulu  estre  sa 
voix  oiiye,  et  à  ceulx  qui  estoient  en  ténèbres  estre  la  loy  de 
vivifîcque  science  annoncée.  » 

Au  surplus  vous  promettant  que  ceulx  qui  par  moy 
seront  rencontrez  congratulans  de  ces  joieulx  escriptz,  tous 
je  adjureray  vous  en  sçavoir  gré  total,  unicquement  vous  en 
remercier,  et  prier  nostre  Seigneur  pour  conservation  et 
accroissement  de  ceste  vostre  grandeur;  à  moy  rien  ne  attri- 
buer fors  humble  subjection  et  obéissance  voluntaire  à  voz 
bons  commandemens,  car  par  vostre  exhortation  tant  hono- 
rable m'avez  donné  et  couFaiga  et  invention,  et  sans  vous 
m'estoit  le  cueur  failly,  et  restoit  tarie  la  fontaine  de  mes 
espritz  animaulx.  Nostre  Seigneur  vous  maintienne  en  sa 
saincte  grâce.  De  Paris,  ce  28  de  janvier  i552. 

Vostre  treshumble  et  tresobeïssant  serviteur, 

Franc.   Rabelais,  medicin. 


Rabelais.  IV. 


PROLOGUE  DE  L'AUTHEUR 
M.    FRANÇOIS    RABELAIS 

POUR     LE     QUATRlÉiME     LIVRE     DES     FAICTS     ET     DICTS 
HEROIQ^UES  DE  PANTAGRUEL 


AUX  LECTEURS  BENEVOLES 


ENS  de  bien,  Dieu  vous  saulve  et  guard. 
Oii  estez-vous?  Je  ne  vous  peuz  veoir. 
Attendez  que  je  chausse  mes  lunettes. 
Ha,  ha! 

Bien  et  beau  s'en  va  Quaresme  ! 

Je  vous  voy.  Et  doncques  ?  Vous  avez  eu  bonne  vi- 
née,  à  ce  que  l'on  m'a  dict;  je  n'en  serois  en  pièce 
marry.  Vous  avez  remède  trouvé  infînable  contre 
toutes  altérations  :  c'est  vertueusement  opéré.  Vous, 
vos  femmes,  enfans,  parens  et  familles,  estez  en  santé 
désirée?  Cela  va  bien,  cela  est  bon,  cela  me  plaist. 
Dieu,  le  bon  Dieu,  en  soit  éternellement  loué,  et,  si 
telle  est  sa  sacre  volunté,  y  soiez  longuement  mainte- 


20  PROLOGUE 

nuz.  Qitand  est  de  moy,  par  sa  salnctc  bénignité, 
j'en  suys  là,  et  me  recommande .  Je  suys,  moiennant 
un  peu  de  Pantagruelisnic,  vous  entendez  que  c'est 
certaine  gayeté  d'esprit  confcte  en  mespris  des  choses 
fortuites,  sain  et  degourt,  prest  à  boire,  si  voulez.  Me 
demandez-vous  pourquoy,  gens  de  bien?  Kesponsc 
irréfragable  :  Tel  est  le  vouloir  du  trcsbon,  tresgrand 
Dieu,  on  quel  je  acquiesce,  au  quel  je  obtempère, 
duquel  je  révère  la  sacrosaincte  parole  de  bonnes 
nouvelles,  c'est  l'Evangile,  on  quel  est  dict,  Luc,  4, 
en  horrible  sarcasme  et  sanglante  dérision  au  medicin 
négligent  de  sa  propre  santé  :  «  Medicin,  6,  gueriz 
toymesme.  •>•> 

Cl.  Gai.,  non  pour  telle  révérence  en  santé  soy 
mamtenoit,  quoy  que  quelque  setitiment  il  eust  des 
sacres  Bibles,  et  eust  congneu  et  fréquenté  les  scdncis 
christians  de  son  temps,  comme  appert  lib.  2  ,  De 
Usu  partium;  lib.  2,  De  Differentiis  pulsuum,  cap.  3, 
et  ibidem  lib.  3,  cap.  2,  et  lib.  De  rerum  Affecti- 
bus,  s'il  est  de  Galen,  mais  par  craincte  de  tomber 
cnceste  vulgaire  et  saiyricque  mocquerie  : 

'IrjTpoç  à'XXwv,  aÙTo;  ïlxeai  [ipûtov... 

Medicin  est  des  auitres  en  effect  : 
Toutesfois  est  d'ulcères  tout  infect... 

De  mode  qu'en  grande  braveté  il  se  vente,  et  ne 
veult  estre  medicin  cstin^é,  si  depuys  l'an  de  son  aage 
vingt  et  huiciicme  jusques  en  sa  haultc  vieillesse  il  n'a 


DE      L    AUTHEUR 


vescu  en  santé  entière,  exceptez  quelques  fîebvres  éphé- 
mères de  peu  de  durée,  combien  que  de  son  naturel  il 
ne  feust  des  plus  sains,  et  eust  l'estomach  evidente- 
ment  dyscrasié.  «  Car,  dict-il,  lib.  5,  De  Sanit. 
tuenda,  difficilement  sera  creu  le  medicin  avoir 
soing  de  la  santé  d'aultruy,  qui  de  la  sienne  propre 
est  négligent.  » 

Encore  plus  bravement  se  vantoit  Asclepiades  me- 
dicin avoir  avecques  Fortune  convenu  en  ceste  pac- 
tion  que  medicin  réputé  ne  fust  si  malade  avoit  esté 
depuys  le  temps  qu'il  commença  practiquer  en  l'art 
jusques  à  sa  dernière  vieillesse,  à  laquelle  entier  il 
parvint  et  viguoureux  en  tous  ses  menibrcs,  et  de  For- 
tune triumphant.  Finablement,  sans  maladie  aulcune 
prsecedente  feist  de  vie  à  niort  eschange,  tombant  par 
mcde  guarde  du  hault  de  certains  degrez  mal  em- 
mortaisez  et  pourriz. 

Si  par  quelque  desastre  s'est  santé  de  vos  seigneur- 
ries  émancipée,  quelque  part,  dessus,  dessoubz,  da- 
vant,  darriere,  à  dextre,  à  senestre,  dedans,  dehors, 
loing  ou  prés  vos  territoires  qu'elle  soit,  la  puissicz- 
vous  incontinent,  avec  l'ayde  du  benoist  Servateur, 
rencontrer.  En  bonne  heure  de  vous  rencontrée,  sus 
l'instant  soit  par  vous  asserée,  soit  par  vous  vendiquée, 
soit  par  vous  saisie  et  mancipée.  Les  loigs  vous  le 
permettent,  le  Koy  l'entend,  je  le  vous  conseille,  ne 
plus  ne  moins  que  les  législateurs  antiques  authori- 
soient  le  seigneur  vendiquer  son  serf  fugitif  la  pari 
qu'il  seroit  trouvé. 


22  PROLOGUE 

Ly  bon  Dieu,  et  ly  bons  homs,  n'cst-il  cscript  et 
practiqué  par  les  anciennes  coustumes  de  ce  tant  no- 
ble, tant  antique,  tant  beau,  tant  florissant,  tant 
riche  royaulme.  de  France,  que  le  mort  saisist  le  vif? 
Voyez  ce  qu'en  a  recentement  exposé  le  bon,  le  docte, 
le  saige,  le  tant  humain,  tant  débonnaire  et  équitable 
And.  Tiraqueau,  conseiller  du  grand,  victorieux  et 
triumphant  roy  Henry,  second  de  ce  nom,  en  sa  ires- 
redoubtce  Court  de  parlement  à  Paris. 

Santé  est  nostre  vie,  comme  tresbien  déclare  Ari- 
phron  Sicyonien.  Sans  santé  n'est  la  vie  vie,  n'est  la 
vievivable  :  "ABIOS  Bl'Oi],  BI'OS  'ABI'OTOS. 
Sans  santé  n'est  la  vie  que  langueur,  la  vie  n'est  que 
simulachre  de  mort.  Ainsi  doncques,  vous  estans  de 
santé  privez,  c'est  à  dire  mors,  saisissez  vous  du  vif, 
saisissez  vous  de  vie,  c'est  santé. 

J'ay  cestuy  espoir  en  Dieu  qu'il  oyra  nos  prières, 
veue  la  ferme  foy  en  laquelle  nous  les  faisons,  et  ac- 
complira cestuy  nostre  soubhayt,  attendu  qu'il  est 
médiocre.  Médiocrité  a  esté  par  les  saiges  anciens 
dicte  aurée,  c'est  à  dire  précieuse,  de  tous  louée,  en 
tous  endroicts  agréable.  Discourez  par  les  sacres  Bi- 
bles, vous  trouverez  que  de  ceulx  les  prières  n'ont  ja- 
mais esté  esconduites  qui  ont  médiocrité  requis. 

Exemple  on  petit  Zachée,  duquel  les  Musaphiz  de 
S.  Ayl,  prés  Orléans,  se  ventent  avoir  le  corps  et  re- 
liques, et  le  nomment  Sainct  Sylvain.  Il  soubhaitoit, 
rien  plus ,  veoir  nostre  benoist  Scrvateur  autour  de 
Hierusaleni  :  c'cstoit  chose  médiocre  et  exposée  à  un 


DE      LAUTHEUR 


chascun  ;  mais  il  estait  trop  petit,  et  parmy  le  peuple 
ne  pouvait.  Il  trépigne,  il  trotigne,  il  s'efforce,  il  s'es- 
cCirte,  il  monte  sus  un  sycomore.  Le  très  bon  Dieu 
congneut  sa  syncere  et  médiocre  affectation,  se  pré- 
senta à  sa  veue,  et  feut  non  seulement  de  luy  veu, 
mais,  oultre  ce,  feust  oiiy,  visita  sa  maison,  et  benist 
sa  famille. 

A  un  fîlz  de  prophète  en  Israël,  fendant  du  boys 
prés  le  fleuve  Jordan,  le  fer  de  sa  coingnée  eschappa, 
comme  est  escript  4,  Reg.  6,  et  tomba  dedans  icelluy 
fleuve.  Il  pria  Dieu  le  luy  vouloir  rendre;  c'estoit 
chose  médiocre,  et  en  ferme  foy  et  confiance  jecta, 
non  la  coingnée  après  le  manche,  comme  en  scanda- 
leux solœcisme  chantent  les  diables  censorins,  mais  le 
manche  après  la  coingnée,  comme  proprement  vous 
dictes.  Soubdain  apparurent  deux  miracles  :  le  fer  se 
leva  du  profond  de  l'eaue,  et  se  adapta  au  manche. 
S'il  eust  soubhaité  monter  es  cieulx  dedans  un  chariot 
famboiant,  comme  Helie,  multiplier  en  lignée  comme 
Abrahani,  estre  autant  riche  que  Job,  autant  fort 
que  Samson,  aussi  beau  que  Absalon,  l'eust-il  impc- 
tré?  C'est  une  question. 

A  propos  de  soubhaictz  médiocres  en  matière  de 
coingnée,  advisez  quand  sera  temps  de  boire,  je  vous 
raconteray  ce  qu'est  escript  parmy  les  apologues  du 
saige  Msope  le  François,  j'entens  Phrygien  et  Troian, 
comme  afferme  Max.  Planudes,  duquel  peuple,  selon 
les  plus  veridiques  chroniqueurs ,  sont  les  nobles 
François  descenduz.   JElian   escript  qu'il  feut  Thra- 


24  PROLOGUE 

cian;  Agathias,  après  Hérodote,  qu'il  estoit  Sainien. 
Ce  m'est  tout  un. 

De  son  temps  estoit  un  paouvre  homme  villageois, 
natif  de  Gravot,  nomnié  Couillatris,  abateur  et  fen- 
deur  de  boys,  et  en  cestuy  bas  estât  guaingnant  cahin 
caha  sa  paouvre  vie.  Advint  qu'il  perdit  sa  coingnée. 
Qui  feut  bien  fasché  et  marry?  Ce  fut  il,  car  de  sa 
coingnée  dépendait  son  bien  et  sa  vie,  par  sa  coin- 
gnée vivait  en  honneur  et  réputation  entre  tous  riches 
buschcieurs,sans  coingnée  mourait  de  faim.  La  mort, 
six  jours  après,  le  rencontrant  sans  coingnée,  avec- 
qucs  son  dail  l'eust  fausché  et  cerclé  de  ce  monde. 

En  cestuy  estrif  commença  crier,  prier,  implorer, 
invocquer  Juppiter  par  oraisons  moult  disertes,  comme 
vous  sçavez  que  Nécessité  feut  inventrice  d'Eloquence, 
levant  la  face  vers  les  cieulx,  les  gcnoilz  en  t-erre,  la 
teste  nue,  les  bras  haulx  en  l'air,  les  doigts  des  niains 
esquarquillez,  disant  à  chascun  refrain  de  ses  suffra- 
ges à  haulte  voix  infatiguablement  :  «  Ma  coingnée, 
Juppiter,  ma  coingnée,  ma  coingnée  !  Kien  plus,  ô 
Juppiter,  que  ma  coingnée,  ou  deniers  pour  en  achap- 
tcr  une  autre.  Helas!  ma  paouvre  coingnée!  »  Jupi- 
ter tenait  conseil  sus  certains  urgens  affaires,  et  lors 
opinait  la  vieille  Cybelle,  au  bien  le  jeune  et  clair 
Phoebus,  si  voulez.  Mais  tant  grande  feut  l'exclama- 
tion de  Couillatris  qu'elle  feut  en  grand  effroy  oiiye 
on  plein  conseil  et  consistoire  des  dieux.  «  Quel 
diable,  demanda  Juppiter,  est  là  bas  qui  hurle  si 
harrifiqucment  ?  Vcrtuz  de  Styx,  ne  avons  nous  par  cy 


DE      l'aUTHEUR  25 

devant  esté,  prsesentcment  ne  sommes  nous  assez  icy 
à  la  décision  empeschez  de  tant  d'affaires  controvers 
et  d'importance  ?  Nous  avons  vuide  le  débat  de  Pres- 
than,  roy  des  Perses,  et  de  sultan  Solyman,  empereur 
de  Constantinople ;  nous  avons  clos  le  passaige  entre 
les  Tartres  et  les  Moscovites  j  nous  avons  respondu 
à  la  requeste  du  Cheriph  ;  aussi  avons  nous  à  la  dé- 
votion de  Guolgotz  Kays  ;  l'estat  de  Parme  est  expé- 
dié; aussi  est  celluy  de  Maydcnbourg,  de  la  Miran- 
dole  et  de  Afrique.  Ainsi  noniment  les  mortelz  ce  que 
sus  la  mer  Méditerranée  nous  appelons  AphïodWmm. 
Tripoli  a  changé  de  maistre  par  maie  guarde  ;  son 
période  estait  venu;  icy  sont  les  Guascons,  renions  et 
demandcms  restablissement  de  leurs  cloches;  en  ce 
coing  sont  les  Saxons,  Estrelins,  Ostrogotz  et  Alc- 
mans,  peuple  jadis  invincible,  maintenant  AberkeidSj 
et  subjugez  par  un  petit  honime  tout  estropié.  Hz 
nous  demandent  vengeance,  secours,  restitution  de  leur 
premier  bon  sens  et  liberté  antique.  Mais  que  ferons 
nous  de  ce  Rameau  et  de  ce  Galland,  qui,  capparas- 
sonnez  de  leurs  marmitons,  suppous  et  astipulateurs, 
brouillent  toute  ceste  Académie  de  Paris?  J'en  suys 
en  grande  perplexité,  et  n'ay  encores  résolu  quelle 
part  je  doibvc  encliner.  Tous  deux  me  semblent  au- 
trement bons  compaignons  et  bien  couilluz.  L'un  a 
des  escuz  au  soleil,  je  dis  beaulx  et  tresbuchans  ; 
l'aultre  en  vouldroit  bien  avoir.  L'un  a  quelque  sça- 
voir ;  l'autre  n'est  ignorant.  L'un  aime  les  gens  de 
bien;  l'autre  est  des  gens   de  bien  aimé.   L'un  est  vn 


PROLOGUE 


fn  et  cauld  renard;  l'autre  mcsdisant,  mesescrivant 
et  abayant  contre  les  antiques  philosophes  et  orateurs 
comme  un  chien.  Que  t'en  semble,  diz,  grand  viet- 
daze  Priapus?  J'ay  maintes  fois  trouvé  ton  conseil  et 
advis  équitable  et  pertinent, 

Et  habet  tua  mentula  mentem. 

—  Koy  Juppiter ,  respondit  Priapus,  dcfleublant 
son  capussion,  la  teste  levée,  rouge,  flamboyante  et 
asseurée,  puis  que  l'un  vous  comparez  à  un  chien 
abayant,  l'autre  à  un  fin  frété  renard,  je  suis  d'ad- 
vis  que,  sans  plus  vous  fascher  ne  altérer,  d'eulx  fa- 
ciez  ce  que  jadis  feistez  d'un  chien  et  d'un  renard  — 
Quoy?  demanda  Juppiter.  Quand?  Qui  estoient  Hz? 
OU  feut  ce?  —  O  belle  mémoire!  respondit  Priapus. 
Ce  vénérable  père  Bacchus,  lequel  vo)/ez-c);  à  face 
cramoisie,  avoit  pour  soy  venger  des  Tliebains  un  re- 
nard feé,  de  mode  que,  quelque  mal  et  dommaige 
qu'il  feist,  de  beste  du  monde  ne  seroit  prins  ne  of- 
fensé. Ce  noble  Vulcan  avoit  d'xrain  monesian  faict 
un  chien,  et  à  force  de  souffler  l'avoit  rendu  vivant  et 
animé.  Il  le  vous  donna;  vous  le  donnastes  à  Europe, 
vostre  mignonne.  Elle  le  donna  à  Minos,  Minos  à 
Procris,  Procris  en  fin  le  donna  a  Cephalus.  Il  estoit 
pareillenient  feé,  de  mode  que,  à  l'exemple  des  advo- 
catz  de  maintenant,  il  prendroit  toute  beste  rencon- 
trée, rien  ne  luy  eschapperoit.  Advint  qu'ilz  se  ren- 
contrèrent. Que  feirent  Hz  ?  Le  chien  par  son  destin 
fatal  doibvoit  prendre  le  renard  ;  le  renard  par  son 


DE      LAUTHEUR 


destin  ne  doibvoit  estre  prins.  Le  cas  feut  rapporté  à 
vostre  conseil.  Vous  protestâtes  non  contrevenir  aux 
destins.  Les  destins  estaient  contradictoires.  La  vérité, 
la  fin,  l'effet  de  deux  contradictions  ensemble  feut 
declairé  impossible  en  nature.  Vous  en  suastez  d'ahan. 
De  vostre  sueur  tombant  en  terre  nasquirent  les  chous 
cabuiz.  Tout  ce  noble  consistoire,  par  default  de  re- 
solution catégorique,  encourut  altération  mirifique, 
et  feut  en  icelluy  conseil  beu  plus  de  soixante  et  dix- 
huict  bussars  de  nectar.  Par  mon  advis,  vous  les  con- 
vertissez en  pierres.  Soubdain  feustes  hors  toute  per- 
plexité; soubdain  fcurent  tresves  de  soif  criées  par 
tout  ce  grand  Olympe.  Ce  feut  l'année  des  couilles 
molles,  prés  Teumesse,  entre  Thebes  et  Chcdcide. 

a  A  cestuy  exemple  je  suis  d'opinion  que  pétrifiez  ce 
chien  et  renard.  La  métamorphose  n'est  incongneu. 
Tous  deux  portent  nom  de  Pierre.  Et,  par  ce  que, 
selon  le  proverbe  des  Limosins,  à  faire  la  gueule  d'un 
four  sont  trois  pierres  nécessaires,  vous  les  associerez 
à  maistre  Pierre  du  Coingnet,  par  vous  jadis  pour 
mesmes  causes  pétrifié.  Et  seront  en  figure  trigone 
equilaterale  on  grand  temple  de  Paris,  ou  on  mylicu 
du  Pervis  posées  ces  trois  pierres  niortes,  en  office  de 
extaindre  avecques  le  nez,  comnxe  au  jeu  de  Fouquet, 
les  chandelles,  torches,  cierges,  bougies  et  flambeaux 
allumez,  lesquelles  viventes  allumoient  couillonnique- 
ment  le  feu  de  faction,  simulte,  sectes  couillonniqucs 
et  partialité  entre  les  ocieux  escholiers,  à  perpétuelle 
mémoire  que  ces   petites   philauties   couillonniformes 


28  PROLOGUE     ' 

plus  tost  davant  vous  contempnées  fcurcnt  que  con- 
damnées. J'ay  dict. 

— ■  Vous  leurs  favorisez,  dist  Juppiter,  à  ce  que  je 
voy,  bel  messcr  Priapus.  Ainsi  n'estes  à  tous  favo- 
rable, car,  veu  que  tant  Hz  convoitent  perpétuer  leur 
nom  et  mémoire,  ce  seroit  bien  leur  meilleur  cstre 
ainsi  après  leur  vie  en  pierres  dures  et  marbrines  con- 
vertiz  que  retourner  en  terre  et  pourriture. 

«  Icy  darriere,  vers  ceste  mer  Tyrrhene  et  lieux  cir- 
cumvoisins  de  l'Appennin,  voyez  vous  quelles  tragédies 
sont  excitées  par  certains  pastophores  !  Cesie  furie  du- 
rera son  temps,  conime  les  fours  des  Limosins,  puis 
finira,  mais  non  si  tost.  Nous  y  aurons  du  passetemps 
beaucoup.  Je  y  voy  un  inconvénient.  C'est  que  nous 
avons  petite  munition  de  fouldres,  depuis  le  ienips  que 
vous  autres,  condieux  par  mon  oultroy  particulier,  en 
jectiez  sans  espargne,  pour  vos  esbatz,  sur  Antioche  la 
neufvc.  Contnte  depuis,  à  vostre  exemple,  les  gorgios 
champions  qui  cntreprindrent  guarder  la  forteresse  de 
Dindenaroys  contre  tous  venens  consonvnerent  leurs 
munitions  à  force  de  tirer  aux  nioineaux,  puis  n'eu- 
rent dequoy  en  temps  de  nécessité  soy  deffendrc,  et 
vaillamment  cédèrent  la  place  et  se  rendirent  à  l'en- 
ncmy,  qui  ja  levoit  son  siège,  comme  tout  forcené  et 
désespéré,  et  n'avoit  pensée  plus  urgente  que  de  sa  re- 
traicte  accompagnée  de  courte  honte.  Donnez  y  ordre, 
filz  Vulcan  :  esveiglez  vos  endormiz  Cyclopes,  As- 
teropes,  Brontes,  Arges,  Polypheme,  Steropes,  Py- 
racnion;   mettez  les   en  besoigne,  et  les  f aides  boire 


DE      L    ACTHEUR 


29 


d'autant.  A  gens  de  feu  ne  fault  vin  espargner.  Or 
depeschons  ce  criart  là  bas.  Voyez,  Mercure,  qui 
c'est,  et  sachez  qu'il  demande,  n 

Mercure  reguarde  par  la  trappe  des  cieulx,  par 
laquelle  ce  que  l'on  dict  çà  bas  en  terre  Hz  escoutent, 
et  semble  proprement  à  un  escoutillon  de  navire, 
Icaromenippe  disait  qu'elle  semble  à  la  gueule  d'un 
puiz,  et  veoid  que  c'est  Couillatris,  qui  demande  sa 
coingnée  perdue,  et  en  faict  le  rapport  au  conseil. 
«  Vrayement,  dist  Juppiter,  nous  en  somnics  bien! 
Nous,  àceste  heure,  n'avons  autre  faciendc  que  rendre 
coingnées  perdues?  Si  faut-il  luy  rendre. Cela  est  escript 
es  destins,  entendez  vous  ?  aussi  bien  comme  si  elle 
valust  la  duché  de  Milan.  A  la  vérité,  sa  coingnée 
luy  est  en  tel  pris  et  estimation  que  seroit  à  un  roy 
son  royaulme.  Cza,  çà,  que  ceste  coingnée  soit  ren- 
due, qu'il  n'en  soit  plus  parlé.  Kesoulvons  le  différent 
du  clergé  et  de  la  Taulpeterie  de  Landerousse.  Où  en 
estions-nous  ?  » 

Priapus  restait  debout  au  coing  de  la  cheminée. 
Il,  entendent  le  rapport  de  Mercure,  dist  en  toute 
courtoysie  et  joviale  honnesteté  :  «  Koy  Juppiter,  on 
temps  que,  par  vostre  ordonnance  et  particulier  béné- 
fice, j'estois  guardian  des  jardins  en  terre,  je  notay 
que  ceste  diction  :  Coingnée  est  equivocque  à  plu- 
sieurs choses.  Elle  signifie  un  certain  instrument  par 
le  service  duquel  est  fendu  et  couppé  boys.  Signifie 
aussi,  au  moins  jadis  signifiait,  la  femelle  bien  à 
poinct  et  souvent  ginibretilctollctée.  Et  veidz  que  tout 


3o  PROLOGUE 

bon  compcdgnon  appelait  sa  guarse  file  de  joye  :  ma 
Coingnée.  Car,  avecqucs  cestuy  ferrement,  cela  disoit 
exhibant  son  coingnouoir  dodrentcd,  Hz  leurs  coin- 
gnent  si  fièrement  et  d'audace  leurs  emmanchouoirs 
qu'elles  restent  excniptcs  d'une  paour  epidcmiale  entre 
le  sexe  féminin  :  c'est  que  du  bas  ventre  Hz  leurs  tom- 
bassent sus  les  talons,  par  default  de  telles  agraphes. 
Et  me  soubvient,  car  j'ay  mentule,  voir  diz-jc  mé- 
moire, bien  belle,  et  grande  assez  pour  emplir  un  pot 
beurrier,  avoir  un  jour  du  Tubilustre,  es  feries  de  ce 
bon  Vulcan  en  may,  oiiy  jadis  en  un  beau  parterre 
Josquin  des  Prez,  Ollzegan,  Hobrethz,  Agricola, 
Brumel,  Canielin,  Vigoris,  de  la  Page,  Bruyer,  Prio- 
ris,  Seguin,  De  la  Kue,  Midy,  Moulu,  Koubon, 
Guascoigne,  Loyset,  Compère,  Penet,  Fevin,  Kouzce, 
Kichardfort,  Kousseau,  Consilion,  Constantio  Festi, 
Jacquet  Bercan,  chantans  mélodieusement  : 

Grand  Tibault,  se  voulant  coucher 

Avecques  sa  femme  nouvelle, 

S'en  vint  tout  bellement  cacher 

Un  gros  maillet  en  la  ruelle. 

"  O  !  mon  doulx  amy,  ce  dict-elle. 

Quel  maillet  vous  voy-je  empoingner? 

—  C'est,  dist-il,  pour  mieulx  vous  coingner. 

■ —  Maillet,  dist-elle,  il  n'y  fault  nul  ; 

Qiiaiid  Gros  Jan  me  vient  besoingner, 

Il  ne  me  coingne  que  du  cul.  » 

«  Neuf  olympiades  et  un  an  intercalare  après,  6 
belle  mentale  !  voire,  diz-je,  mémoire  !  Je  solacise 
souvent  en  la  symbolization  et  colliguance  de  ces  deux 


DE      l'aUTHEUR  3i 

motz,  je  oûy  Adrian  Villart,  Gombert,  Janequin, 
Arcadelt,  Claudin,  Certon,  Manchlcourt,  Auxerre, 
Villiers,  Sandrin^  Sohier,  Hesdin,  Morales,  Passe- 
reau, Maille,  MaïUart,  Javotin,  Heurieur,  Verdelot, 
Carpentras,  Lheriiier,  Cadeac,  Doublet,  Verniont, 
Bouteiller,  Lupi,  Pagnier,  Millet,  du  Mollin,  Alaire, 
Marault,  Morpain,  Gendre,  et  autres  joyeulx  musi- 
ciens en  un  jardin  secret,  soubz  belle  feuillade,  au 
tour  d'un  renipart  de  flaccons,  jambons,  pastez  et 
diverses  cailles  coyphées,  mignonnement  chantans  : 

S'il  est  ainsi  que  coingnée  sans  manche 
Ne  sert  de  rien,  ne  houstil  sans  poingnée, 
AfBn  que  l'un  dedans  l'autre  s'emmanche, 
Prens  que  soys  manche,  et  tu  seras  coingnée. 

Ores  seroit  à  sçavoir  quelle  espèce  de  coingnée  de- 
mande ce  criart  Couillatris.  » 

A  ces  motz  tous  les  vénérables  dieux  et  déesses 
s'éclatèrent  de  rire,  comme  un  microcosme  de  mou- 
ches. Vulcan,  avecques  sa  jambe  torte,  en  feist  pour 
l'amour  de  s'amye  troys  ou  quatre  beaulx  petitz  saulx 
en  plate  forme.  «  Cza,  çà,  dist  Juppiter  à  Mercure, 
descendez  présentement  là  bas,  et  jectez  es  pieds  de 
Couillatris  troys  coingnées  :  la  sienne,  une  autre 
d'or,  et  une  tierce  d'argent,  massives,  toutes  d'un 
quaiibre.  Luy  ayant  baillé  l'option  de  choisir,  s'il 
prend  la  sienne  et  s'en  contente,  donnez  luy  les  deux 
autres.  S'il  en  prend  aultre  que  la  sienne,  couppez 
luy  la  teste  avecques  la  sienne  propre.  Et  désormais 
ainsi  faictes  à  ces  perdeurs  de  coingnées.  » 


32  PROLOGUE 

Ces  parolles  achevées,  Juppiter,  contournant  la 
teste  comme  un  cinge  qui  avallc  piUules,  fast  une 
morgue  tant  espouvantable  que  tout  le  grand  Olyn-ipc 
trembla. 

Mercure,  avccques  son  chappeau  poinctu,  sa  ca- 
peline, talloniercs  et  caducée,  se  jecte  par  la  trappe 
des  deux,  fend  le  vuydc  de  l'air,  descend  legierement 
en  terre,  et  jecte  es  pieds  de  Couillatris  les  trois  coin- 
gnées,  puis  luy  dict  :  «  Tu  as  assez  crié  pour  boire  ; 
tes  prières  sont  exaulsées  de  Juppiter.  Keguarde  la- 
quelle de  ces  troys  est  ta  coingnée,  et  l'emporte.  )> 
Couillatris  soublieve  la  coingnée  d'or  :  il  la  reguardc 
et  la  trouve  bien  poisante  ;  puis  dict  à  Mercure  : 
<(  M'armes,  ceste-cy  n'est  mie  la  mienne;  je  n'en 
veulx  grain.  »  Autcmt  faict  de  la  coingnée  d'argent, 
et  dict  :  «  Non  cestc  cy,  je  la  vous  quitte.  »  Puis 
prend  en  main  la  coingnée  de  bois;  il  reguarde  au 
bout  du  manche;  en  icelluy  recongnoist  sa  marciue, 
et,  tressaillant  tout  de  joye  comme  un  renard  qui  ren- 
contre poulies  esguarées,  et  soubriant  du  bout  du  nez, 
dict  :  «  Merdigues,  ceste  cy  cstoit  mienne.  Si  me  la 
voulez  laisser,  je  vous  sacrifray  un  bon  et  grand  pot 
de  laid  tout  fin  couvert  de  belles  frayres  aux  Ides, 
c'est  le  quinzième  jour,  de  May.  —  Bon  homme,  dist 
Mercure,  je  te  la  laisse,  prens  la.  Et,  pource  que  tu 
as  opté  et  soubhaité  médiocrité  en  matière  de  coin- 
gnée, par  le  vucil  de  Juppiter  je  te  donne  ces  deux 
aultres.  Tu  as  de  quoy  dorénavant  te  faire  riche; 
soys  homme  de  bien.  » 


i 


DE    l'autheur  33 

Couillatris  courtoisement  remercie  Mercure,  révère 
le  grand  Juppiter,  sa  coingnce  antique  attache  à  sa 
ceincture  de  cuyr,  et  s'en  ceinct  sus  le  cul,  comme 
Martin  de  Cambray.  Les  deux  aultres  plus  poisantes 
il  charge  à  son  coul.  Ainsi  s'en  va  se  prélassant  par 
le  pays,  faisant  bonne  troigne  parmy  ses  paroeciens 
et  voysins,  et  leurs  disant  le  petit  mot  de  Patelin  : 
«  En  ay-je  ?  »  Au  lendemain,  vestu  d'une  sequenie 
blanche,  charge  sus  son  dours  les  deux  précieuses 
coingnées,  se  transporte  à  Chinon,  ville  insigne,  ville 
noble,  ville  antique,  voyre  première  du  monde,  scelon 
le  jugement  et  assertion  des  plus  doctes  Massorethz. 
En  Chinon  il  change  sa  coingnée  d'argent  en  beaulx 
testons  et  aultre  monnoye  blanche,  sa  coingnée  d'or  en 
beaulx  salutz,  beaulx  moutons  à  la  grande  laine, 
belles  riddes,  beaulx  royaulx,  beaulx  escutz  au  so- 
leil. Il  en  achapte  force  mestairies,  force  granges, 
force  censés,  force  mas,  force  bordes  et  bordieux, 
force  cassines,  prez,  vignes,  boys,  terres  labourables, 
pastis,  estangs,  moulins,  jardins,  saulsayes,  beufz, 
vaches,  brebis,  moutons,  chèvres,  truyes,  pourceaulx, 
asnes,  chevaulx,  poulies,  coqs,  chappons,  poulletz, 
oyes,  jars,  canes,  canars,  et  du  menu.  Et  en  peu  de 
temps  feut  le  plus  riche  homme  du  pays,  voyre  plus 
que  Maulevrier  le  boyteux. 

Les  Francs  Gontiers  et  Jacques  Bonshoms  du  voy- 
sinage,  voyants  ceste  heureuse  rencontre  de  Couilla- 
tris, feurent  bien  estonnez,  et  feut  en  leurs  espritz  la 
pitié  et  commisération  que  au  paravant  avoient  du 
Rabelais.  IV.  5 


3a  prologue 

paouvre  Couillatris  en  envie  changée  de  ses  richesses 
tant  grandes  et  inopinées.  Si  commencèrent  courir, 
s'enquérir,  guementer,  informer  par  quel  moyen,  en 
quel  lieu,  en  quel  jour,  à  quelle  heure,  comment  et  à 
quel  propous  luy  estoit  ce  grand  thesaur  advenu.  En- 
tendens  que  c'estoit  par  avoir  perdu  sa  coingnée  : 
«  Hen,  hen  !  dirent  Hz,  ne  tenait  il  qu'à  la  perte 
d'une  coingnée  que  riches  ne  feussions  ?  Le  moyen  est 
facile  et  de  coust  bien  petit.  Et  doncques  telle  est  on 
temps  prxsent  la  révolution  des  cieulx,  la  constella- 
tion des  astres  et  aspect  des  plancttes  que  quiconqucs 
coingnée  perdera  soubdain  deviendra  ainsi  riche?  Hen, 
hen,  ha  !  par  Dieu,  coingnée,  vous  serez  perdue,  et 
ne  vous  en  desplaise.  »  Adoncques  tous  perdirent  leurs 
coingnées.  Au  diable  l'un  à  qui  demoura  coingnée. 
Il  n  estoit  fîlz  de  bonne  mcre  qui  ne  perdist  sa  coin- 
gnée. Plus  n'cstoit  abbatu,  plus  n'estoit  fendu  boys 
on  pays  en  ce  default  de  coingnée. 

Encores  dict  l'apologue  cesopicque  que  certains  pc- 
titz  Janspill'homnies  de  bas  relief,  qui  à  Couillatris 
avaient  le  petit  pré  et  le  petit  moulin  vendu  pour  soy 
gourgiaser  à  la  monstre,  advertiz  que  ce  thesaur  luy 
estoit  ainsi  et  par  ce  moyen  seul  advenu,  vendirent 
leurs  espées  pour  achaptcr  coingnées,  afjin  de  les 
perdre  comme  faisaient  les  paysans,  et  par  icelle 
perte  recouvrir  montjoye  d'or  et  d'argent.  Vous  eus- 
siez proprement  dict  que  fcussent  petitz  Komipetes 
vcndens  le  leur,  empruntant  l'aultruy,  pour  achapter 
mandatz  à  tas  d\u}  pape  nouvellenient  créé.  Et  de 


DE    l'autheur  35 

crier,  et  de  prier,  et  de  lanienter  et  invocquer  Juppiter. 
((  Ma  coingnée,  ma  coingnée,  Juppiter  !  Ma  coingnée 
decza,  ma  coingnée  delà,  nia  coingnée,  ho,  ho,  ho^ 
ho  !  Juppiter,  ma  coingnée  !  »  L'air  tout  autour  re- 
tentissait aux  cris  et  hurlemens  de  ces  perdeurs  de 
coingnée  s. 

Mercure  [eut  prompt  à  leurs  apporter  coingnées, 
à  un  chascun  offrant  la  sienne  perdue,  une  aultre  d'or 
et  une  tierce  d'argent.  Tous  choisissaient  celle  qui 
estoit  d'or  et  V amassaient ,  remerciant  le  grand  dona- 
teur Juppiter  ;  mais  sus  l'instant  qu'ilz  la  levaient  de 
terre,  courbez  et  enclins,  Mercure  leurs  tranchait  les 
testes,  comme  estoit  l'edict  de  Juppiter.  Et  feut  des 
testes  couppées  le  nombre  equal  et  correspondent  aux 
coingnées  perdues. 

Voyla  que  c'est,  voila  qu'advient  à  cculx  qui  en 
simplicité  saubhaitent  et  optent  choses  médiocres. 
Prenez  y  tous  exemple,  vous  aultrcs  gualliers  de  plat 
pays,  qui  dictez  que  pour  dix  mille  francs  d'intrade 
ne  quitteriez  vos  saubhaitz,  et  désormais  ne  parlez 
ainsi  impudentement ,  comme  quelque  fays  je  vous  ay 
ouy  saubhaitans  :  «  Pleust  à  Dieu  que  j'eusse  prC' 
sentement  cent  soixante  et  dix-huict  millions  d'or  ! 
Ho,  coniment  je  triumpheroys  !  »  Vos  maies  mules  ! 
Que  soubhaiteroit  un  roy,  un  empereur,  un  pape 
d'advantaige  !  Aussi  voyez  vous  par  expérience  que, 
ayants  faict  telz  oultrez  soubhaytz,  ne  vous  en  advient 
que  le  tac  et  la  clavelée,  en  bourse  pas  maille,  non 
plus    que    aux    deux     belistrandiers    soubhaitcux    à 


36  PROLOGUE 

l'usaige  de  Paris,  dcsquelz  l'un  soubhayioit  avoir  en 
beaulx  escuz  au  soleil  autant  que  a  esté  en  Paris  des- 
pendu, vendu  et  achapté  depuys  que  pour  l'édifier  on 
y  jecta  les  premiers  fondements  jusques  à  l'heure  prx- 
sente,  le  tout  estimé  au  taux ,  vente  et  valeur  de  la 
plus  chère  année  qui  ayt  passé  en  ce  laps  de  temps. 
Cestuy,  à  vostre  advis,  estoit  il  desgouté  ?  Avoit  il 
mangé  prunes  aigres  sans  peler  ?  Avoit  il  les  dens 
esguassées  ?  L'aultre  soubhaitoit  le  temple  de  Nostre 
Dame  tout  plein  d'aiguilles  asserées,  depuys  le  pavé 
jusques  au  plus  hault  des  voultes,  et  avoir  autant 
d'escuz  au  soleil  qu'il  en  pourroit  entrer  en  autant  de 
sacs  que  l'on  pourroit  couldre  de  toutes  et  une  chas- 
cune  aiguille,  jusques  à  ce  que  toutes  feussent  crevées 
ou  espoinctées.  C'est  soubhayté  cela  !  Que  vous  en 
semble  ? 

Qii'en  advint  il  ?  Au  soir  un  chascun  d'eulx 

Eut  les  mules  au  talon, 
Le  petit  cancre  au  menton, 
La  maie  toux  au  poulmon. 
Le  catarrhe  au  gavion. 
Le  gros  fronde  au  cropion, 

et  au  diable  le  boussin  de  pain  pour  s'escurer  les 
dents, 

Soubhaitez  doncques  médiocrité  •  elle  vous  advien- 
dra et  encores  mieulx,  deument  ce  pendent  labourans 
et  travaillans. 

«  Voire  mais,  dictes  vous,  Dieu  m'en  eust  aussi 
toust  donné  soixante  et  dix-huict  niille  comme  la  trc- 


DE    l'autheur  3 


zieme  partie  d'un  demy,  car  il  est  tout  puissant.  Un 
million  d'or  luy  est  aussi  peu  qu'un  obole.  »  Hay, 
hay,  hay  !  Et  de  qui  estez  vous  apprins  ainsi  discou- 
rir et  parler  de  la  puissance  et  prédestination  de 
Dieu,  paouvres  gens  ?  Paix.  St,  st,  st,  humiliez  vous 
davant  sa  sacrée  face,  et  recongnoissez  vos  imper- 
fections. 

C'est,  goutteux,  sus  quoy  je  fonde  mon  espérance, 
et  croy  fermement  que,  s'il  plaist  au  bon  Dieu,  vous 
obtiendrez  santé,  veu  que  rien  plus  que  santé  pour  le 
présent  ne  demandez.  Attendez  encores  un  peu  avec- 
ques  demie  once  de  patience.  Ainsi  ne  font  les  Gene- 
voys,  quand  au  matin,  avoir  dedans  leurs  escriptoires 
et  cabinetz  discouru,  propensé  et  résolu  de  qui  et  de 
quelz  celluy  jour  Hz  pourront  tirer  denares,  et  qui  par 
leurs  astuce  sera  beliné,  corbiné,  trompé  et  affiné,  Hz 
sortent  en  place,  et  s' entresaluant,  disent  :  «  Sanità  et 
guadain,  Messer.  »  Hz  ne  se  contentent  de  santé  ; 
d'abondant  Hz  soubhaytent  guaing,  voire  les  escuz 
de  Guadaigne,  dont  advient  qu'ilz  souvent  n'obtien- 
nent Vun  ne  l'autre. 

Or,  en  bonne  santé  toussez  un  bon  coup,  beuvez 
en  trois,  secouez  dehait  vos  aureilles,  et  vous  oyrez 
dire  merveilles  du  noble  et  bon  Pantagruel. 


LIVRE    (QUATRIEME 


CHAPITRE   I 

Comment    Pantagruel   monta  sus    mer   pour   visiter 
Voracle  de  la  Dive  Bacbuc. 


N  moys  de  juin,  au  jour  des  festes 
^^']V,  Vestales,  celluy  propre  on  quel  Bru- 
®  \!^d^i!^/^  ^"^  conquesta  Hespaigne  et  subjugua 
ôv:â>rd^t)  les  Hespaignolz,  on  quel  aussi  Cras- 
sus  l'avaricieux  feut  vaincu  et  deffaict  par  les  Par- 
thes,  Pantagruel,  prenent  congé  du  bon  Gargan- 
tua son  père ,  icelluy  bien  priant ,  comme  en 
l'Eglise  primitive  estoit  louable  coustume  entre  les 
saincts  christians,  pour  ie  prospère  naviguaige  de 
son  filz  et  toute  sa  compaignie,  monta  sus  mer  au 
port  de  Thalasse,  acompaigné  de  Panurge,  Frère 


40  LIVRE    IV,    CHAPITRE    I 

Jan  des  Entomeures,  Epistemon,  Gymnaste,  Eus- 
thenes,  Rhizotome,  Carpalim  et  autres  siens  servi- 
teurs et  domestiques  anciens,  ensemble  de  Xeno- 
manes,  le  grand  voyageur  et  traverseur  des  voyes 
périlleuses,  lequel  certains  jours  par  avant  estoit 
arrivé  au  mandement  de  Panurge. 

Icelluy,  pour  certaines  et  bonnes  causes,  avoit  à 
Gargantua  laissé  et  signé,  en  sa  grande  et  univer- 
selle Hydrographie,  la  routte  qu'ilz  tiendroient 
visitans  l'oracle  de  la  Dive  Bouteille  Bacbuc. 

Le  nombre  des  navires  feut  tel  que  vous  ay  ex- 
posé on  tiers  livre,  en  conserve  de  trirèmes,  ram- 
berges  ,  gallions  et  liburnicques ,  nombre  pareil , 
bien  equippées,  bien  calfatées,  bien  munies  avec- 
ques  abondance  de  Pantagruelion.  L'assemblée  de 
tous  officiers,  truchemens,  pilotz,  capitaines,  nau- 
chiers,  fadrins,  hespailliers  et  matelotz,  feut  en  la 
Thalamege. 

Ainsi  estoit  nommée  la  grande  et  maistresse  nauf 
de  Pantagruel,  ayant  en  pouppe  pour  enseigne 
une  grande  et  ample  bouteille  à  moytié  d'argent, 
bien  liz  et  polly;  l'autre  moytié  estoit  d'or  esmaillé 
de  couleur  incarnat.  En  quoy  facile  estoit  juger 
que  blanc  et  clairet  estoient  les  couleurs  des  nobles 
voyagiers,  et  qu'ilz  alloient  pour  avoir  le  mot  de 
la  Bouteille. 

Sus  la  pouppe  de  la  seconde  estoit  hault  enlevée 
une  lanterne  antiquaire,  faicte  industrieusement  de 
pierre    sphcngitide   et   speculaire,  dénotant   qu'ils 


PANTAGRUEL  41 

passeroient  par  Lanternoys.  La  tierce  pour  divise 
avoit  un  beau  et  profond  hanat  de  porcelaine.  La 
quarte,  un  potet  d'or  à  deux  anses,  comme  si  feust 
une  urne  antique.  La  quinte,  un  brocq  insigne  de 
sperme  d'emeraulde.  La  siziéme,  un  bourrabaquin 
monachal  faict  des  quatre  metaulx  ensemble.  La 
septième,  un  entonnoir  de  ebene,  tout  requamé 
d'or,  à  ouvraige  de  Tauchie.  La  huictiéme ,  un 
guoubelet  de  lierre  bien  précieux,  battu  d'or  à  la 
damasquine.  La  neufîéme,  une  brinde  de  fin  or 
obrizé.  La  diziéme,  une  breusse  de  odorant  agal- 
loche,  vous  l'appelez  boys  d'aloës,  porfilée  d'or  de 
Cjpre  à  ouvraige  d'Azemine.  L'unziéme,  une  por- 
tuoire  d'or  faicte  à  la  mosaïcque.  La  douzième,  un 
barrault  d'or  terny,  couvert  d'une  vignette  de  gros- 
ses perles  indicques,  en  ouvraige  topiaire. 

De  mode  que  personne  n'estoit ,  tant  triste, 
fasché,  rechigné,  ou  melancholicque  feust,  voyre  y 
feust  Heraclitus  le  pleurart,  qui  n'entrast  en  joye 
nouvelle,  et  de  bonne  ratte  ne  soubrist,  voyant  ce 
noble  convoy  de  navires  en  leurs  devises  ;  ne  dist 
que  les  voyagiers  estoient  tous  beuveurs,  gens  de 
bien,  et  ne  jugeast  en  prognostic  asceuré  que  le 
voyage,  tant  de  l'aller  que  du  retour,  seroit  en  alai- 
gresse  et  santé  perfaict. 

En  la  Thalamege  doncques  feut  l'assemblée  de 
tous.  Là,  Pantagruel  leurs  feist  une  briefve  et  saincte 
exhortation,  toute  auctorisée  des  propous  extraictz 
de  la  saincte] Escripture,  sus  l'argument  de  navigua- 

6 


42  I.  IVRE    IV,    CHAPITRE    I 

tion.  Laquelle  finie,  feut  hault  et  clair  faicte  prière 
à  Dieu,  oyans  et  entendens  tous  les  bourgeoys  et 
citadins  de  Thalasse,  qui  estoient  sus  le  mole  ac- 
couiTuz  pour  veoir  l'embarquement. 

Après  l'oraison,  feut  mélodieusement  chanté 
le  pseaulme  du  sainct  roy  David,  lequel  com- 
mence : 

Qiiand  Israël  hors  d'Egypte  sortit. 

Le  pseaulme  parachevé,  feurent  sus  le  tillac  les 
tables  dressées,  et  viandes  promptement  appor- 
tées. Les  Thalassiens,  qui  pareillement  avoient  le 
pseaulme  susdict  chanté,  feirent  de  leurs  maisons 
force  vivres  et  vlnage  apporter.  Tous  beurent  à 
eulx.  Hz  beurent  à  tous. 

Ce  feut  la  cause  pourquoy  personne  de  l'assem- 
blée oncques  par  la  marine  ne  rendit  sa  guorge,  et 
n'eut  perturbation  d'estomach  ne  de  teste,  auquelz 
inconveniens  ne  eussent  tant  commodément  obvié, 
beuvans  par  quelques  jours  paravant  de  l'eaue  ma- 
rine, ou  pure,  ou  mistionnée  avecques  le  vin,  ou 
usans  de  chairs  de  coings,  de  escorce  de  citron,  de 
jus  de  grenade  aigresdoulces,  ou  tenens  longue 
diète,  ou  se  couvrans  l'estomach  de  papier,  ou 
autrement  faisans  ce  que  les  folz  médecins  ordon- 
nent à  ceulx  qui  montent  sus  mer. 

Leurs  beuvettes  souvent  réitérées,  chascun  se  re- 
tira en  sa  nauf,  et  en  bonne  heure  feirent  voile  au 
vent  grec   levant,   selon  lequel  Je  pilot  principal, 


PANTAGRUEL  43 

nommé  Jamet  Brayer,  avoit  designé  la  routte  et 
dressé  la  calamité  de  toutes  les  boussoles. 

Car  l'advis  sien,  et  de  Xenomanes  aussi,  feut, 
veu  que  Toracle  de  la  Dive  Bacbuc  estoit  prés  le 
Catay,  en  Indie  supérieure,  ne  prendre  la  routte 
ordinaire  des  Portugualoys,  les  quelz,  passant  la 
Ceincture  ardente  et  le  cap  de  Bonasperanza,  sus 
la  poincte  méridionale  d'Africque,  oultre  l'^-Equi- 
noctial,  et  perdens  la  veue  et  guyde  de  l'aisseuil 
septentrional,  font  navigation  énorme,  ains  suyvre 
au  plus  prés  le  parallèle  de  ladicte  Indie  et  gyrer 
autour  d'icelluy  pôle  par  occident  :  de  manière 
que,  tournoyans  soubs  septentrion,  l'eussent  en 
pareille  élévation  comme  il  est  au  port  de  Olone, 
sans  plus  en  approcher,  de  paour  d'entrer  et  estre 
reienuz  en  la  mer  Glaciale.  Et,  suyvans  ce  cano- 
nique destour  par  mesme  parallèle,  l'eussent  à  dex- 
tre  vers  le  levant,  qui  au  département  leur  estoit  à 
senestre,  ce  que  leurs  vint  à  proficl  incroyable,  car 
sans  naufrage,  sans  dangier,  sans  perte  de  leurs 
gens,  en  grande  sérénité,  exceptez  un  jour  prés 
l'isle  des  Macreons,  feirent  le  voyage  de  Indie  su- 
périeure en  moins  de  quatre  moys,  lequel  à  poine 
feroient  les  Portugualoys  en  troys  ans,  avecques 
mille  fascheries  et  dangiers  innumérables.  Ei  suys 
en  ceste  opinion,  sauf  meilleur  jugement,  que  telle 
routte,  de  fortune,  feut  suyvie  par  ces  Indians  qui 
navigerent  en  Germanie,  et  feurent  honorablement 
traictez    par    le    roy   des    Suèdes,  on    temps   que 


44  LIVRE    IV,    CHAPITRE    I 

Q^  Metellus  Celer  estoit  proconsul  en  Gaulle, 
comme  descrivent  Cor.  Nepos,  Pomp.  Mêla,  et 
Pline  après  eulx. 


CHAPITRE    II 

Comment  Pantagruel,  en  l'isle  de  Mcdamothi,  achapta 
plusieurs  belles  choses. 

'  ESTUY  jour  et  les  deux  subsequens  ne 
leurs  apparut  terre  ne  chose  aultre 
nouvelle,  car  autres  foys  avoient  are 
^ceste  routte.  Au  cjuatriéme  descouvri- 
rent une  isle,  nommée  Medamothi,  belle  à  l'œil  et 
plaisante  à  cause  du  grand  nombre  des  phares  et 
haultes  tours  marbrines  desquelles  tout  le  circuit 
estoit  orné ,  qui  n'estoit  moins  grand  que  de 
Canada. 

Pantagruel,  s'enquerant  qui  en  estoit  domina- 
teur, entendit  que  c'estoit  le  roy  Philophanes,  lors 
absent  pour  le  mariage  de  son  frère  Philotheamon 
avecques  l'infante  du  royaulme  de  Engys. 

Adoncques  descendit  on  havre,  contemplant,  ce 
pendent  que  les  chormes  des  naufs  faisoient  ai- 
guade,  divers  tableaulx,  diverses  tapisseries,  divers 
animaulx,  poissons,  oizeaulx  et  aultres  marchan- 
dises exotiques  et  peregrines,  qui  estoient  en  l'allée 
du  mole  et  par  les  halles  du  port,  car  c'estoit  le 
tiers  jour  des  grandes  et  solennes  foires  du  lieu,  es 


PANTAGRUEL 


quelles  annuellement  convenoient  tous  les  plus  riches 
et  fameux  marchans  d'Afrique  et  Asie.  D'entre  les- 
quelles frère  Jan  achapta  deux  rares  et  précieux 
tableaulx,  en  l'un  desquelz  estoit  au  vif  painct  le 
visaige  d'un  appelant;  en  l'aultre  estoit  le  pour- 
traict  d'un  varlet  qui  cherche  maistre ,  en  toutes 
qualitez  requises,  gestes,  maintien,  minois,  alleu- 
res,  physionomie  et  affections,  painct  et  inventé 
par  maistre  Charles  Charmois,  painctre  du  roy 
Megiste,  et  les  paya  en  monnoie  de  cinge. 

Panurge  achapta  un  grand  tableau  painct  et 
transsumpt  de  l'ouvrage  jadis  faict  à  l'aiguille  par 
Philomela,  exposante  et  représentante  à  sa  sœur 
Progné  comment  son  beaufrere  Tereus  l'avoit  des- 
pucellée,  et  sa  langue  couppée,  affin  que  tel  crime 
ne  decelast.  Je  vous  jure  par  le  manche  de  ce  fal- 
lot  que  c'estoit  une  paincture  gualante  et  mirifique. 
Ne  pensez,  je  vous  prie,  que  ce  feust  le  protraict 
d'un  homme  couplé  sus  une  fille.  Cela  est  trop  sot 
et  trop  lourd.  La  paincture  estoit  bien  aultre  et 
plus  intelligible.  Vous  la  pourrez  veoir  en  Theleme 
à  main  guausche,  entrans  en  la  haulte  guallerie. 

Epistemon  en  achapta  une  aultre,  on  quel  es- 
toient  au  vif  painctes  les  Idées  de  Platon  et  les 
Atomes  de  Epicurus. 

Rhizotome  en  achapta  un  aultre  on  quel  estoit 
Echo  selon  le  naturel  représentée. 

Pantagruel  par  Gymnaste  feist  achapter  la  vie  et 
gestes  de  Achilles  en  soixante  et  dix-huict  pièces 


46  LIVRE    IV,    CHAPITRE    II 

de  tapisserie  à  haultes  lisses,  longues  de  quatre, 
larges  de  trois  toises,  toutes  de  saye  phrygienne 
requamée  d'or  et  d'argent.  Et  commençoit  la  tapis- 
serie au  nopces  de  Peleiis  et  Thetis,  continuant  la 
nativité  d'Achilles,  sa  jeunesse  descripte  par  Stace 
Papinie,  ses  gestes  et  faicts  d'armes  célébrez  par 
Homère,  sa  mort  et  exeques  descriptz  par  Ovide  et 
Quinte  Calabrois,  finissant  en  l'apparition  de  son 
umbre  et  sacrifice  de  Polyxene  descript  par  Euri- 
pides. 

Feist  aussi  achapter  trois  beaux  et  jeunes  uni- 
cornes  :  un  masle,  de  poil  alezan  tostade,  et  deux 
femelles,  de  poil  gris  pommelé.  Ensemble  un  ta- 
rande,  que  luy  vendit  un  Scythien  de  la  contrée 
des  Gelones. 

Tarande  est  un  animal  grand  comme  un  jeune 
taureau,  portant  teste  comme  est  d'un  cerf,  peu 
plus  grande,  avecques  cornes  insignes  largement 
ramées,  les  piedz  fourchuz,  le  poil  long  comme 
d'un  grand  ours,  la  peau  peu  moins  dure  qu'un 
corps  de  cuirasse.  Et  disoit  le  Gelon  peu  en  estre 
trouvé  parmy  la  Scytie ,  par  ce  qu'il  ■  change  de 
couleur  selon  la  variété  des  lieux  es  quelz  il  pais't 
et  demoure,  et  représente  la  couleur  des  herbes, 
arbres,  arbrisseaulx,  fleurs,  lieux^  pastiz,  rochiers, 
généralement  de  toutes  choses  qu'il  approche. 
Cela  luy  est  commun  avecques  le  poulpe  marin, 
c'est  le  polype,  avecques  les  thoës,  avecijues  les 
lycaons  de   Indie,  avecques  le  chamelcon,  qui  est 


PANTAGRUEL 


47 


une  espèce  de  lizait  tant  admirable  que  Democri-, 
tus  a  faict  un  livre  entier  de  sa  figure,  anatomie, 
vertus  et  propriété  en  magie.  Si  est  ce  que  je  l'ay 
veu  couleur  changer,  non  à  l'approche  seulement 
des  choses  colorées,  mais  de  soy  mesmes,  selon  la 
paour  et  affections  qu'il  avoit  ;  comme  sus  un  tapiz 
verd  je  l'ay  veu  certainement  verdoyer,  mais,  y 
restant  quelque  espace  de  temps,  devenir  jaulne, 
bleu,  tanné,  violet  par  succès,  en  la  façon  que 
voiez  la  creste  des  coqs  d'Inde  couleur  scelon  leurs 
passions  changer. 

Ce  que  sus  tout  trouvasmes  en  cestuy  tarande 
admirable  est  que  non  seulement  sa  face  et  peau, 
mais  aussi  tout  son  poil,  telle  couleur  prenoit 
qu'elle  estoit  es  choses  voisines.  Prés  de  Panurge, 
vestu  de  sa  toge  bure,  le  poil  luy  devenoit  gris; 
prés  de  Pantagruel,  vestu  de  sa  mante  d'escarlate, 
le  poil  et  peau  luy  rougissoit;  prés  du  pilot,  vestu 
à  la  mode  des  Isiaces  de  Anubis  en  .Egypte,  son 
poil  apparut  tout  blanc.  Lesquelles  deux  dernières 
couleurs  sont  au  chameleon  déniées.  Quand  hors 
toute  paour  et  affections  il  estoit  en  son  naturel,  la 
couleur  de  son  poil  estoit  telle  que  voiez  es  asnes 
de  Meung. 


48 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    II  I 


CHAPITRE   III 

Comment  Pantagruel  repceut  Ictrcs  de  son  père  Gar- 
gantua, et  de  l'estrangc  manière  de  sçavoir  nou- 
velles bien  soubdain  des  pays  estrangiers  et  loing- 
tains. 

'antagru€l  occupé  en  l'achapt  de  ces- 
animaulx  peregrins,  feurent  ouiz  du 
mole  dix  coups  de  verses  et  faulcon- 
neaulx,  ensemble  grande  et  joyeuse 
acclamation  de  toutes  les  naufz.  Pantagruel  se 
tourne  vers  le  havre,  et  veoyd  que  c'estoit  un  des 
celoces  de  son  père  Gargantua,  nommé  la  Cheli- 
doine,  pource  que  sus  la  pouppe  estoit  en  sculpture 
de  œrain  corinthien  une  hirondelle  de  mer  élevée. 
C'est  un  poisson  grand  comme  un  dar  de  Loyre, 
tout  charnu,  sans  esquames,  ayant  aesles  cartilagi- 
neuses, quelles  sont  es  souriz  chaulves,  fort  lon- 
gues et  larges,  moyenans  les  quelles  je  l'ay  souvent 
'veu  voler  une  toyse  au  dessus  l'eau  plus  d'un  traict 
d'arc.  A  Marseille  on  le  nomme  Lendole.  Ainsi 
estoit  ce  vaisseau  legier  comme  une  hirondelle,  de 
sorte  que  plus  toust  sembloit  sus  mer  voler  que 
voguer. 

En  iceluy  estoit  Malicorne,  escuyer  tranchant  de 
Gargantua,  envoyé  expressément  de  par  luy  enten- 
dre Testât  et  portement  de  son  filz  le  bon  Panta- 
gruel, et  luy  porter  letres  de  créance. 


PANTAGRUEL  49 

Pantagruel,  après  la  petite  accoUade  et  barretade  ' 
gracieuse,  avant  ouvrir  les  letres  ne  aultres  propous 
tenir  à  Malicorne,  luy  demanda  :  «  Avez  vous  icy 
le  gozal,  céleste  messaigier?  —  Ouy,  respondit-il. 
Il  est  en  ce  panier  emmaillotté.  »  C'estoit  un 
pigeon  prins  on  colombier  de  Gargantua ,  es- 
clouant  ses  petitz  sus  l'instant  que  le  susdict  celoce 
departoit.  Si  fortune  adverse  feust  à  Pantagruel 
advenue,  il  y  eust  des  jectznoirs  attaché  es  piedz  ; 
mais,  pour  ce  que  tout  luy  estoit  venu  à  bien  et 
prospérité,  l'ayant  faict  demaillotter,  luy  attacha  es 
pieds  une  bandelette  de  tafetas  blanc,  et,  sans  plus 
différer,  sus  l'heure  le  laissa  en  pleine  liberté  de 
l'air.  Le  pigeon  soubdain  s'envole,  haschant  en 
incroyable  hastiveté,  comme  vous  sçavez  qu'il  n'est 
vol  que  de  pigeon,  quand  il  a  œufz  ou  petitz,  pour 
l'obstinée  sollicitude  en  luy  par  nature  posée  de 
recourir  et  secourir  ses  pigeonneaulx.  De  mode 
qu'en  moins  de  deux  heures  il  franchit  par  l'air  le 
long  chemin  que  avoit  le  celoce  en  extrême  dili- 
gence par  troys  jours  et  troys  nuyctz  perfaict, 
voguant  à  rames  et  à  vêles,  et  luy  continuant  vent 
en  pouppe.  Et  feut  veu  entrant  dedans  le  colom- 
bier on  propre  nid  de  ses  petitz. 

Adoncques,  entendent  le  preux  Gargantua  qu'il 
portoit  la  bandelette  blanche,  resta  en  joye  et 
sceureté  du  bon  portement  de  son  filz. 

Telle  estoit  l'usance  des    nobles   Gargantua  et 
Pantagruel,  quand  sçavoir  promptement  vouloient 
Rabelais.  IV.  7 


5o  LIVRE    IV,    CHAPITRE    III 

nouvelles  de  quelque  chose  fort  atfectée  et  véhé- 
mentement désirée,  comme  l'issue  de  quelque  ba- 
taille, tant  par  mer  comme  par  terre,  la  prinze  ou 
défense  de  quelque  place  forte,  l'appoinctement  de 
quelques  differens  de  importance,  l'accouchement 
heureux  ou  infortuné  de  quelque  royne  ou  grande 
dame,  la  mort  ou  convalescence  de  leurs  amis  et 
alliez  malades,  et  ainsi  des  aultres.  Hz  prenoient  le 
gozal,  et  par  les  postes  le  faisoient  de  main  en 
main  jusques  sus  les  lieux  porter  dont  ilz  affectoient 
les  nouvelles.  Le  gozal,  portant  bandelette  noire 
ou  blanche,  scelon  les  occurrences  et  accidens,  les 
houstoit  de  pensement  à  son  retour,  faisant  en  une 
heure  plus  de  chemin  par  l'air  que  n'avoient  faict 
par  terre  trente  postes  en  un  jour  naturel.  Cela 
estoit  rachapter  et  gaingner  temps.  Et  croyez, 
comme  chose  vraysemblable,  que  par  les  colombiers 
de  leurs  cassines  on  trouvoit  sus  œufz  ou  petitz, 
tous  les  moys  et  saisons  de  l'an,  les  pigeons  à  foi- 
zon.  Ce  que  est  facile  en  mesnagerie,  moyennant 
le  salpêtre  en  roche,  et  la  sacre  herbe  vervaine. 

Le  gozal  lasché,  Pantagruel  leugt  les  missives  de 
son  père  Gargantua,  desquelles  la  teneur  ensuyt  : 

Fils  trescher, 

L'affection  que  naturellement  porte  le  père  à  son 
fdz  bien  aymé  est  en  mon  endroict  tant  acreue,  par 
l'esguard  et  révérence  des  grâces  particulières  en  toy 
par  élection  divine  posées,  que  dcpuys  ton  parlement 


PANTAGRUEL  5l 

me  a,  non  une  foys,  tollu  tout  auUre  pensement,  me 
délaissant  on  cueur  ceste  unicque  et  soingneuse  paour, 
que  vostre  embarquement  ayt  esté  de  quelque  mes- 
haing  ou  fascherie  accompaigné,  comme  tu  sçays  que 
à  la  bonne  et  syncere  amour  est  craincte  perpétuelle- 
ment annexée. 

Et,  pour  ce  que,  scelon  le  dict  de  Hésiode,  d'une 
chascune  chose  le  commencement  est  la  moytiê  du 
tout,  et  scelon  le  proverbe  commun,  à  l'enfourner  on 
faict  les  pains  cornuz,  j'ay,  pour  de  telle  anxiété  vui- 
der  mon  entendement,  expressément  depesché  Mali- 
corne,  à  ce  que  par  luy  je  soys  acertainé  de  ton  porte- 
ment sus  les  premiers  jours  de  ton  voyage.  Car,  s'il 
est  prospère  et  tel  que  je  le  soubhayte,  facile  me  sera 
preveoir,  prognosticquer  et  juger  du  reste. 

J'ay  recouvert  quelques  livres  joyeulx,  les  quelz  te 
seront  par  le  présent  porteur  renduz.  Tu  les  liras 
quand  te  vouldras  refraischir  de  tes  meilleures  estu- 
des.  Ledict  porteur  te  dira  plus  amplement  toutes 
nouvelles  de  ceste  Court. 

La  paix  de  l'JEiernel  soyt  avecques  toy.  Salue  Pa- 
nurge,  Frère  Jan,  Epistemon,  Xcnomanes,  Gymnaste, 
et  aultres  tes  domesticques,  mes  bons  aniis. 

De  ta  niaison  paternelle,  ce  treziéme  de  juin. 

Ton  père  et  amy, 
Gargantua. 


D2  LIVRE    IV,    CHAPITRE    IV 

CHAPITRE   IV 

Comment  Pantagruel  cscript  à  son  pcrc  Gargantua, 
et  luy  envoyé  plusieurs  belles  et  rares  choses. 

PRÉS  la  lecture  des  letres  susdictes,  Pan- 
tagruel tint  plusieurs  propous  avec- 
ques  l'escuyer  Malicorne,  et  feut  avec- 
iques  luy  si  long  temps  que  Panurge, 
interrompant,  luy  dist  :  «  Et  quand  boyrez  vous? 
Quand  boyrons  nous  ?  Quand  boyra  monsieur  l'es- 
cuyer? N'est  ce  assez  sermonné  pour  boyre?  —  C'est 
bien  dict,  respondit  Pantagruel.  Faictez  dresser  la 
collation  en  ceste  prochaine  hostellerie,  en  laquelle 
pend  pour  enseigne  l'image  d'uns  satyre  à  cheval.  » 
Cependent,  pour  la  depesche  de  l'escuyer,  il 
escrivit  à  Gargantua  comme  s'ensuyt  : 

Pere  tresdebonnaire, 

Comme,  à  tous  accidens  en  ceste  vie  transitoire  non 
doublez  ne  soubsonnez,  nos  sens  et  facultez  aniniales 
pâtissent  pluz  énormes  et  impotentes  perturbations, 
voyrc  jusques  à  en  estre  souvent  l'ame  desemparée  du 
corps,  quoy  que  telles  subites  nouvelles  feussent  à  con- 
tentement et  soubhayt,  que  si  eussent  au  paravant  este' 
propensez  et  preveuz,  ainsi  me  a  grandement  csmeu 
et  perturbé  l'inopinée  venue  de  vostre  escuyer  Mali- 
corne.  Car  je  n'espcroys  aulcun  vcoir  de  vos  domes- 
ticques  ne  de  vous  nouvelles  ouyr  avant  la  fin  de  ces- 


PANTAGRUEL  53 

tuy  nostre  voyage.  Et  facilement  acquiesçoys  en  la 
doulce  recordation  de  vostre  auguste  majesté,  escripte, 
voyre  certes  insculpée  et  engravee  on  postérieur  ven- 
tricule de  mon  cerveau,  souvent  au  vif  me  la  repré- 
sentant en  sa  propre  et  naïfve  figure. 

Mais,  pays  que  m'avez  prévenu  par  le  bénéfice  de  vos 
gratieuses  letres,  et,  par  la  créance  de  vostre  escuyer, 
mes  espritz  recréé  en  nouvelles  de  vostre  prospérité 
et  santé,  ensemble  de  toute  vostre  royale  niaison, 
force  m'est  ce  que  par  le  passé  m'estoit  voluntaire  : 
premièrement,  louer  le  benoist  Scrvateur,  lequel 
par  sa  divine  bonté  vous  conserve  en  ce  long  teneur 
de  santé  perfaicte  ;  secondement,  vous  remercier  sem- 
piternellement  de  ceste  fervente  et  invétérée  affection 
que  à  moy  portez,  vostre  treshumble  filz  et  serviteur 
inutile. 

Jadis  un  Komain,  nommé  Furnius,  dist  à  Cœsar 
Auguste,  recepvant  à  grâce  et  pardon  son  père,  lequel 
avoit  suyvy  la  faction  de  Antonius  :  «  Au  jourd'huy, 
me  faisant  ce  bien,  tu  me  as  reduict  en  telle  igno- 
minie que  force  me  sera,  vivant,  mourant,  estre  in- 
grat réputé  par  impotence  de  gratuité,  »  Ainsi  pour- 
ray  je  dire  que  l'excès  de  vostre  paternelle  affection 
me  range  en  ceste  angustie  et  nécessité,  qu'il  me  con- 
viendra vivre  et  mourir  ingrat,  si  non  que  de  tel 
crime  soys  relevé  par  la  sentence  des  stoïciens,  lesquelz 
disoient  troys  parties  estre  en  bénéfice  :  l'une  du  don- 
nant, l'aultre  du  recepvant,  la  tierce  du  recompen- 
sant, et  le  recepvant  tresbien  recompenser  le  donnant 


34  LIVRE    IV,    CHAPITRE    IV 

quand  il  accepte  voluntiers  le  bienfaict,  et  le  retient 
en  soLibvenancc  perpétuelle  ;  comme  au  rebours  le  re- 
cepvant  cstre  le  plus  ingrat  du  monde,  qui  niesprise- 
roit  et  oubliroit  le  bénéfice.  Estant  doncques  opprinie 
d'obligations  infinies,  toutes  procréées  de  vostre  im- 
mense bénignité,  et  impotent  à  la  minime  partie  de 
recompense,  je  nie  saulveray  pour  le  moins  de  calum- 
nie,  en  ce  que  de  mes  espritz  n'en  sera  à  jamais  la 
mémoire  abolie,  et  ma  langue  ne  cessera  confesser  et 
protester  que  vous  rendre  grâces  condignes  est  chose 
transcendente  ma  faculté  et  puissance. 

Au  reste,  j'ay  ceste  confiance  en  la  commisération 
et  ayde  de  nostre  Seigneur,  que  de  ceste  nostre  péré- 
grination la  fin  correspondera  au  commencement,  et 
sera  le  totaigc  en  alaigresse  et  santé  perfaict. 

Je  ne  fauldray  à  réduire  en  commentaires  et  ephe- 
merides  tout  le  discours  de  nostre  naviguaige,  afjin 
que  à  nostre  retour  vous  en  ayez  lecture  veridicquc. 
J'ay  icy  trouvé  un  tarande  de  Scythie,  animal  estrange 
et  merveilleux  à  cause  des  variations  de  couleur  en  sa 
peau  et  poil,  scelon  la  distinction  des  choses  prochai- 
nes. Vous  le  prendrez  en  gré.  Il  est  autant  maniable 
et  facile  à  nourrir  qu'un  aigneau.  Je  vous  envoie  pa- 
reillement troys  jeunes  unicornes,  plus  domesticques  et 
apprivoisées  que  ne  ser oient  petitz  chattons.  J'ay  con- 
féré avecques  l'escuyer,  et  dict  la  manière  de  les  traic- 
ter.  Elles  ne  pasturent  en  terre,  obstant  leur  longue 
corne  on  front.  Force  est  que  pasture  elles  prennent 
es  arbres  fruicticrs,   ou  en  rattclliers  idoines,  ou  en 


PANTAGRUEL  55 

main  leur  offrant  herbes,  gerbes,  pomnus,  poyres, 
orge,  touzelle,  brief,  toutes  espèces  de  fruiciz  et  legu- 
maiges.  Je  m'esbahis  comment  nos  escripvains  anti- 
ques les  disent  tant  farouches,  féroces  et  dangereuses, 
et  oncques  vives  n'avoir  esté  veues.  Si  bon  vous  semble 
ferez  esprcuve  du  contraire,  et  trouverez  qu'en  elles 
consiste  une  mignotize  la  plus  grande  du  monde, 
pourveu  que  malicieusement  on  ne  les  offense. 

Pareillement  vous  envoyé  la  vie  et  gestes  d'Achilles 
en  tapisserie  bien  belle  et  industrieuse,  vous  asceurant 
que  les  nouveaultez  d'animaulx,  de  plantes,  d'oy- 
zeaulx,  de  pierreries,  que  trouver  pourray,  et  recou- 
vrer en  toute  nostre  pérégrination,  toutes  je  vous  por- 
teray,  aydant  Dieu  nostre  Seigneur,  lequel  je  prie  en 
sa  saincte  grâce  vous  conserver. 

De  Medamothi,  ce  quinzième  de  juin. 

Panurge,  Frère  Jan,  Epistemon,  Xenomanes,  Gym- 
naste, Eusthenes,  Khizotome,  Carpalini,  après  le  dé- 
vot baisemain,  vous  resaluent  en  usure  centuple. 

Vostre  humble  filz  et  serviteur, 
Pantagruel. 

Pendent  que  Pantagruel  escrivoit  les  letres  sus- 
clictes,  Malicorne  feut  de  touts  festoyé,  salué,  et 
accolé  à  double  rebraz.  Dieu  sçayt  comment  tout 
alloit,  et  comment  lecommendations  de  toutes  pars 
trotoient  en  place. 

Pantagruel,   avoir    parachevé    ses    letres,   banc- 


56  LIVRE    IV,    CHAPITRE     IV 

quêta  avecques  l'escuyer,  et  luy  donna  une  grosse 
chaîne  d'or  poisante  hujct  cens  escuz,  en  laquelle 
par  les  chaînons  septénaires  estolent  gros  diamans, 
rublz,  esmerauldes,  turquoises,  unions,  alternative- 
ment enchâssez.  A  un  chascun  de  ses  nauchiers 
felst  donner  cinq  cens  escuz  au  soleil.  A  Gargantua 
son  père  envoya  le  tarande  couvert  d'une  housse 
de  satin  broché  d'or,  avecques  la  tapisserie  conte- 
nente  la  vie  et  gestes  de  Achilles,  et  les  troys  uni- 
cornes  capparassonnées  de  drap  d'or  frizé. 

Ainsi  départirent  de  Medamothi  Malicorne  pour 
retourner  vers  Gargantua,  Pantagruel  pour  con- 
tinuer son  naviguaige,  lequel  en  haulte  mer  feist 
lire  par  Epistemon  les  livres  apportez  par  l'escuyer; 
desquelz,  pource  qu'il  les  trouva  joyeulx  et  plai- 
sans,  le  transsumpt  voluntiers  vous  donneray,  si 
dévotement  le  requérez. 

CHAPITRE   V 

Comment  Pantagruel  rencontra  une  nauf  de  voyagers 
retournans  du  pays  Lanternois. 

•u  cinquième  jour,  jà  commençans 
^\^^C  tournoyer  le  pôle  peu  à  peu,  nous 
'^Ç^C^—^^esloignans  de  l'^Equinoctial,  descou- 
^^^-^i^âvrismes  une  navire  marchande  faisant 
voile  à  horche  vers  nous.  La  joye  ne  feut  petite, 
tant  de  nous  comme  des  marchans  :  de  nous,  en- 


PANTAGRUEL  jy 

tendens  nouvelles  de  la  marine;  de  eulx,  enten- 
dens  nouvelles  de  terre-ferme. 

Nous  rallians  avecques  eulx,  congneusmes  qu'ilz 
esLoient  François  Xantongeoys.  Devisant  et  raison- 
nant ensemble,  Pantagruel  entendit  qu'ilz  venoient 
de  Lanternoys,  dont  eut  nouveau  accroissement 
d'alaigresse;  aussi  eut  toute  l'assemblée"  mesme- 
ment,  nous  enquestans  de  Testât  du  pays  et  meurs 
du  peuple  Lanternier,  et  ayans  advertissement  que, 
sus  la  fin  de  juillet  subséquent,  estoit  l'assignation 
du  chapitre  gênerai  des  Lanternes,  et  que,  si  lors 
y  arrivions,  comme  facile  nous  estoit,  voyrions 
belle,  honorable  et  joyeuse  compaignie  des  Lan- 
ternes, et  que  l'on  y  faisoit  grands  apprestz,  comme 
si  l'on  y  deust  profondement  lanterner. 

Nous  feut  aussi  dict  que,  passans  le  grand 
royaulme  de  Gebarim,  nous  serions  honorific- 
quement  repceuz  et  traictez  par  le  roy  Ohabé  , 
dominateur  d'icelle  terre,  lequel,  et  tous  ses  sub- 
jectz  pareillement ,  parlent  languaige  françois  tou- 
rangeau. 

Ce  pendent  que  entendions  ces  nouvelles,  Pa- 
nurge  prend  débat  avecques  un  marchant  de 
Taillebourg ,  nommé  Dindenault.  L'occasion  du 
débat  feut  telle.  Ce  Dindenault,  voyant  Panurge 
sans  braguette,  avecques  ses  lunettes  attachées  au 
bonnet,  dist  de  luy  à  ses  compaignons  :  «  Voyez 
là  une  belle  médaille  de  coqu.  »  Panurge,  à  cause 
de  ses  lunettes,  oyoit  des  aureilles  beaucoup  plus 


58  LIVREIV,    CHAPITREV 

clair  que  de  coustume.  Doncques,  entendent  ce 
propous,  demanda  au  marchant  :  «  Comment  dia- 
ble seroys  je  coqu,  qui  ne  suys  encores  marié, 
comme  tu  es,  scelon  que  juger  je  peuz  à  ta  troigne 
mal  gracieuse  ?  —  Ouy  vrayement ,  respondit  te 
marchant,  je  le  suys,  et  ne  vouldrois  ne  l'estre 
pour  toutes  les  lunettes  d'Europe,  non  pour  toutes 
les  bezicles  d'Afrique ,  car  j'ay  une  des  plus 
belles,  plus  advenentes,  plus  honestes,  plus  prudes 
femmes  en  mariage,  qui  soit  en  tout  le  pays  de 
Xantonge,  et,  n'en  desplaise  aux  aultres,  je  luy 
porte  de  mon  voyage  une  belle  et  de  unze  pou!- 
sées  longue  branche  de  coural  rouge  pour  ses  es- 
trenes.  Qu'en  as  tu  à  faire?  De  quoy  te  meslez  tu? 
Qui  es  tu?  Dont  es  tu  ?  O  lunettier  de  l'Antichrist, 
responds  si  tu  es  de  Dieu. 

—  Je  te  demande,  dist  Panurge,  si,  par  con- 
sentement et  convenence  de  tous  les  elemens , 
j'avoys  sacsacbezevezinemassé  ta  tant  belle,  tant 
advenente,  tant  honeste,  tant  preude  femme,  de 
mode  que  le  roydde  dieu  des  jardins  Priapus,  le- 
quel icy  habite  en  liberté,  subjection  forcluse  de 
braguettes  attachées,  luy  feust-on  corps  demeuré 
en  tel  desastre  que  jamais  n'en  sortirojt,  éternelle- 
ment y  resteroit,  sinon  que  tu  le  tirasses  avecques 
les  dents,  que  feroys-tu  ?  Le  laisseroys  tu  là  sem- 
piternellementj  ou  bien  le  tireroys  tu  à  belles  dens  ? 
Responds,  ô  belinier  de  Mahumet,  puys  que  tu 
es  de  tous  les  diables. 


PANTAGRUEL  Sg 

—  Je  te  donneroys,  respondit  le  marchant,  un 
coup  d'espée  sus  ceste  aureille  lunetiere,  et  te  tue- 
roys  comme  un  bélier.  »  Ce  disant  desguainnoit 
son  espée  ;  mais  elle  tenoit  au  fourreau,  comme 
vous  sçavez  que  sus  mer  tous  harnoys  facilement 
chargent  rouille,  à  cause  de  l'humidité  excessive  et 
nitreuse. 

Panurge  recourt  vers  Pantagruel  à  secours. 
Frère  Jan  mist  la  main  à  son  bragmard  fraische- 
ment  esmoulu,  et  eust  felonnement  occis  le  mar- 
chant^ ne  feust  que  le  patron  de  la  nauf  et  aultres 
passagiers  supplièrent  Pantagruel  n'estre  faict  scan- 
dale en  son  vaisseau.  Dont  feut  appoincté  tout 
leur  différent,  et  touchèrent  les  mains  ensemble 
Panurge  et  le  marchant,  et  beurent  d'autant  l'un 
à  l'autre  de  hayt,  en  signe  de  perfaicte  reconci- 
liation. 

CHAPITRE   VI 

Comment,    le    dcbat    appaisé,    Panurge    marchande 
avecques  Dindenault  un  de  ses  moutons. 

E  débat  du  tout  appaisé,  Panurge  dist 

secrètement  à  Epistemon  et  à   Frère 

Jan   :    «  Retirez  vous  icy  un    peu  à 

'escart,  et  joyeusement  passez  temps 

à  ce   que  voirez.   Il  y  aura   bien    beau   jeu,   si   la 

chorde  ne  rompt.  » 


6o  LIVRE    IV,    CHAPITRE    VI 

Puis  se  adressa  au  marchant,  et  de  rechef  beut  à 
luy  plein  hanat  de  bon  vin  lanternoys.  Le  marchant 
le  pleigea  guaillard,  en  toute  courtoisie  et  hones- 
teté.  Cela  faict,  Panurge  dévotement  le  prioyt  luy 
vouloir  de  grâce  vendre  un  de  ses  moutons.  Le 
marchant  luy  respondit  :  «  Halas  !  halas  !  mon 
amy,  nostre  voisin,  comment  vous  sçavez  bien  tru- 
pher  des  paouvres  gens  !  Vrayement,  vous  estez 
un  gentil  chalant  !  O  le  vaillant  achapteur  de  mou- 
tons !  Vraybis,  vous  portez  le  minoys  non  mie  d'un 
achapteur  de  moutons,  mais  bien  d'un  couppeur  de 
bourses.  Deu  Colas,  faillon,  qu'il  feroit  bon  porter 
bourse  pleine  auprès  de  vous  en  la  tripperie  sus  le 
dégel  !  Han  !  han  !  qui  ne  vous  congnoistroyt,  vous 
feriez  bien  des  vostres.  Mais  voyez,  hau  !  bonnes 
gens,  comment  il  taille  de  l'historiographe  !  —  Pa- 
tience !  dist  Panurge.  Mais  à  propous,  de  grâce 
spéciale,  vendez  moy  un  de  vos  moutons.  Com- 
bien?—  Comment,  respondit  le  marchant,  l'en- 
tendez-vous,  nostre  amy,  mon  voisin?  Ce  sont 
moutons  à  la  grande  laine.  Jason  y  print  la  toison 
d'or.  L'ordre  de  la  maison  de  Bourguoigne  en  feut 
extraict.  Moutons  de  Levant,  moutons  de  haulte 
fustaye,  moutons  de  haulte  gresse.  — •  Soit,  dist 
Panurge;  mais  de  grâce  vendez  m'en  un,  et  pour 
cause,  bien  et  promptement  vous  payant  en  mon- 
noye  de  ponant,  de  taillis,  et  de  basse  gresse. 
Combien  ?  —  Nostre  voisin,  mon  amy,  respondit  le 
marchant,  escoutez  ça  un  peu  de  l'aultre  aureille. 


PANTAGRUEL  Ol 

—  Pan.  a  vostre  commandement.  —  Le  march. 
Vous  allez  en  Lanternoys?  —  Pan.  Voire.  — 
Le  march.  Veoir  le  monde?  —  Pan.  Voire.  — 
Le  march.  Joyeulsement ?  —  Pan.  Voire.  —  Le 
march.  Vous  avez,  ce  croy  je,  nom  Robin  mou- 
ton. —  Pan.  Il  vous  plaist  à  dire.  —  Le  march. 
Sans  vous  fascher.  —  Pan.  Je  l'entends  ainsi.  — 
Le  march.  Vous  estez,  ce  croy  je,  le  joyeulx  du 
roy.  —  Pan.  Voire.  —  Le  march.  Fourchez  là. 
Ha  !  ha  !  Vous  allez  veoir  le  monde,  vous  estez  le 
joyeulx  du  roy,  vous  avez  nom  Robin  mouton  ; 
voyez  ce  mouton  là  :  il  a  nom  Robin  comme  vous; 
Robin,  Robin,  Robin,  Bês,  Bês,  Bès,  Bês.  O  la 
belle  voix  1  —  Pan.  Bien  belle  et  harmonieuse  !  — 
Le  march.  Voicy  un  pact,  qui  sera  entre  vous  et 
moy,  nostre  voisin  et  amy.  Vous  qui  estez  Robin 
mouton,  serez  en  cette  couppe  de  balance;  le  mien 
mouton  Robin  sera  en  l'aultre  :  je  guaige  un  cent 
de  huytres  de  Busch  que  en  poix,  en  vaileur,  en 
estimation,  il  vous  emportera  hault  et  court,  en 
pareille  forme  que  serez  quelque  jour  suspendu  et 
pendu. 

—  Patience  1  dist  Panurge.  Mais  vous  feriez  beau- 
coup pour  moy,  et  pour  vostre  postérité,  si  me  le 
vouliez  vendre,  ou  quelque  autre  du  bas  cueur.  Je 
vous  en  prie,  syre  monsieur.  —  Nostre  amy,  res- 
pondit  le  marchant,  mon  voisin,  de  la  toison  de 
ces  moutons  seront  faictz  les  fins  draps  de  Rouen  ; 
les  louschetz  des  balles  de  Limestre,  au  pris  d'elle, 


02  LIVRE    IV,    CHAPITRE    VI 

ne  sont  que  bourre.  De  la  peau  seront  faictz  les 
beaulx  marroquins,  lesquelz  on  vendra  pour  marro- 
quins  turquins,  ou  de  Montelimart,  ou  de  Hes- 
paigne  pour  le  pire.  Des  boyaulx  on  fera  chordes 
de  violons  et  harpes,  lesquels  tant  chèrement  on 
vendra  comme  si  feussent  chordes  de  Munican  ou 
Aquileie.  Que  pensez  vous? 

—  S'il  vous  plaist,  dist  Panurge,  m'en  vendrez 
un  ;  j'en  seray  fort  bien  tenu  au  courrail  de  vostre 
huys.  Voyez  cy  argent  content.  Combien?  »  Ce 
disoit  monstrant  son  esquarcelle  pleine  de  nou- 
veaulx  henricus. 

CHAPITRE  VII 

Continuation  du   marché  entre  Panurgc   et   Dinde- 
nault. 


,0N  amy,  respondit  le  marchant,  nostre 
voisin,  ce  n'est  viande  que  pour  roys 
et  princes.  La  chair  en  est  tant  déli- 
cate, tant  savoureuse  et  tant  friande, 
que  c'est  basme.  Je  les  ameine  d'un  pays  on  quel 
les  pourceaulx,  Dieu  soit  avecques  nous,  ne  man- 
gent que  myrobalans.  Les  truyes  en  leur  gesine, 
saulve  l'honneur  de  toute  la  compaignie,  ne  sont 
nourriez  que  de  fleurs  d'orangiers.  —  Mais,  dist 
Panurge,  vendez  m'en  un,  et  je  le  vous  payeray  en 
roy,  foy   de    piéton.    Combien?  —  Nostre   amy, 


PANTAGRUEL  63 

respondit  le  marchant,  mon  voisin,  ce  sont  mou- 
tons extraictz  de  la  propre  race  de  celluy  qui  porta 
Phrixus  et  Helle  par  la  mer  dicte  Hellesponte.  — 
Cancre,  dist  Panurge,  vous  estez  clericus  vel  adis- 
cens.  —  Ita  sont  choux,  respondit  le  marchant; 
vere,  ce  sont  pourreaux.  Mais  rr.  rrr.  rrrr.  rrrrr.  Ho 
Robin  rr.  rrrrrrr!  Vous  n'entendez  ce  languaige? 

«  A  propous  :  par  tous  les  champs  es  quelz  ilz 
pissent,  le  bled  y  provient  comme  si  Dieu  y  eust 
pissé.  Il  n'y  fault  autre  marne  ne  fumier.  Plus  y 
ha  :  de  leur  urine  les  quintessentiaux  tirent  le  meil- 
leur salpêtre  du  monde.  De  leurs  crottes,  mais  qu'il 
ne  vous  desplaise,  les  medicins  de  nos  pays  guéris- 
sent soixante  et  dixhuict  espèces  de  maladie,  la 
moindre  des  quelles  est  le  mal  sainct  Eutrope  de 
Xaintes,  dont  Dieu  nous  saulve  et  guard.  Que 
pensez  vous,  nostre  voisin,  mon  amy;*  Aussi  me 
coustent  ilz  bon. 

—  Couste  et  vaille,  respondit  Panurge,  seule- 
ment vendez  m'en  un,  le  payant  bien.  —  Nostre 
amy,  dist  le  marchant,  mon  voisin,  considérez  un  peu 
les  merveilles  de  nature  consistans  en  ces  animaulx 
que  voyez,  voire  en  un  membre  que  estimeriez 
inutile.  Prenez  moy  ces  cornes  là,  et  les  concassez 
un  peu  avecques  un  pilon  de  fer,  ou  avecques  un 
landier,  ce  m'est  tout  un,  puis  les  enterrez  en  veue 
du  soleil  la  part  que  vouldrez,  et  souvent  les  arrou- 
zez.  En  peu  de  moys  vous  en  voyrez  naistre  les 
meilleurs  asperges  du  monde.  Je  n'en  daignerois 


64  LIVRE    IV,    CHAPITRE    VII 

excepter  ceulx  de  Ravenne.  Allez  moy  dire  que  les 
cornes  de  vous  aultres,  messieurs  les  cocjuz,  ayent 
vertus  telle  et  propriété  tant  mirificque.  —  Pa- 
tience !  respondit  Panurge.  —  Je  ne  sçaj,  dist  le 
marchant,  si  vous  estez  clerc.  J'ay  veu  prou  de 
clercs,  je  diz  grands  clercs,  coquz.  Ouy  dea.  A 
propous,  si  vous  estiez  clerc,  vous  sçauriez  que  es 
membres  plus  inférieurs  de  ces  animaulx  divins,  ce 
sont  les  piedz,  y  a  un  os,  c'est  le  talon,  l'astragale, 
si  vous  voulez,  duquel,  non  d'aultre  animal  du 
monde,  fors  de  l'asne  indian  et  des  dorcades  de 
Libye,  l'on  jouoyt  antiquement  au  royal  jeu  des 
taies,  auquel  l'empereur  Octavian  Auguste  un  soir 
guaingna  plus  de  5o,ooo  escuz.  Vous  aultres  coquz 
n'avez  guarde  d'en  guaingner  aultant.  —  Patience  ! 
respondit  Panurge.  Mais  expédions.  —  Et  quand, 
dist  le  marchant,  vous  auray  je,  nostre  amy,  mon 
voisin,  dignement  loué  les  membres  internes,  l'es- 
paule,  les  esclanges,  les  gigotz,  le  hault  coustc,  la 
poictrine,  le  faye,  la  râtelle,  les  trippes,  la  guogue, 
la  vessye,  dont  on  joue  à  la  balle,  les  coustelettes, 
dont  ou  faict  en  Pygmion  les  beaulx  petitz  arcs 
pour  tirer  des  noyaulx  de  cerises  contre  les  grues, 
la  teste,  dont  avecques  un  peu  de  soulphre  on  faict 
une  mirificque  décoction  pour  faire  viander  les 
chiens  constippez  du  ventre. 

—  Bien,  bren  !  dist  le  patron  de  la  nauf  au  mar- 
chant, c'est  trop  icy  barguigné.  Vends  luy  si  tu 
veulx;  si   tu  ne  veulx,  ne  l'amuse  plus.  —  Je    le 


PANTAGRUEL  65 

veulx,  respondit  le  marchant,  pour  l'amour  de 
vous.  Mais  il  en  payera  trois  livres  tournois  de  la 
pièce  en  choisissant.  —  C'est  beaucoup,  dist  Pa- 
nurge.  En  nos  pays  j'en  auroys  bien  cinq,  voire  six, 
pour  telle  somme  de  deniers.  Advisez  que  ne  soit 
trop.  Vous  n'estez  le  premier  de  ma  congnoissance 
qui,  trop  toust  voulent  riche  devenir  et  parvenir, 
est  à  l'envers  tombé  en  paouvreté,  voire  quelque 
foys  s'est  rompu  le  coul.  —  Tes  fortes  fiebvres 
quartaines,  dist  le  marchant,  lourdault  sot  que  tu 
es  !  Par  le  digne  veu  de  Charrous^  le  moindre  de 
ces  moutons  vault  quatre  foys  plus  que  le  meilleur 
de  ceulx  que  jadis  les  Coraxiens  en  Tuditanie, 
contrée  d'Hespaigne,  vendoient  un  talent  d'or  la 
pièce.  Et  que  pense  tu,  ô  sot  à  la  grande  paye, 
que  valoit  un  talent  d'or?  —  Benoist  Monsieur, 
dist  Panurge,  vous  eschauffez  en  vostre  harnois,  à 
ce  que  je  voy  et  congnois.  Bien  tenez,  voyez  \h 
vostre  argent.  » 

Panurge,  ayant  payé  le  marchant,  choisit  de 
tout  le  trouppeau  un  beau  et  grand  mouton,  et  le 
emportoit  cryant  et  bellant,  oyans  tous  les  aultres 
et  ensemblement  bellans,  et  reguardans  quelle  part 
on  menoit  leur  compaignon. 

Cependant  le  marchant  disoit  à  ses  moutonniers  : 
«  O  qu'il  a  bien  sceu  choisir,  le  challant  !  Il  se  y 
entend,  le  paillard!  Vrayement,  le  bon  vrayement, 
je  le  reservoys  pour  le  seigneur  de  Cancale,  comme 
bien  congnoissant  son  naturel.  Car  de  sa  nature  il 
Rabelais.  IV.  o 


66  LIVRE     IV,     CHAPITRE    VII 

est  tout  joyeulx  et  esbaudy,  quant  il  tient  une  es- 
paule  de  mouton  en  main,  bien  séante  et  advenente, 
comme  une  raquette  gauschiere,  et  avecques  un 
couteau  bien  tranchant  Dieu  sçait  comment  il  s'en 
escrime.  » 


CHAPITRE   VIII 

Comment  Panurge  feist  en  mer  noyer  le  marchant  et 
les  moutons. 

Q 

'à^oubdain,  je  ne  sçay  comment,  le  cas 

feut  subit,  je  ne  eu  loisir  le  considé- 
rer, Panurge,  sans  aultre  chose  dire, 
I  jette  en  pleine  mer  son  mouton  criant 
et  bellant.  Tous  les  aultres  moutons,  crians  et  bel- 
lans  en  pareille  intonation ,  commencèrent  soy 
jecter  et  saulter  en  mer  après  à  la  file.  La  foulle 
estoit  à  qui  premier  y  saulteroit  après  leur  com- 
paignon.  Possible  n'estoit  les  en  guarder,  comme 
vous  sçavez  estre  du  mouton  le  naturel  tous  jours 
suyvre  le  premier,  quelque  part  qu'il  aille.  Aussi  le 
dict  Aristoteles,  lib.  9  de  Histo.  Animal.,  estre  le 
plus  sot  et  inepte  animant  du  monde. 

Le  marchant,  tout  effrayé  de  ce  que  davant  ses 
yeulx  périr  voyoit  et  noyer  ses  moutons,  s'efforçoit 
les  empescher  et  retenir  de  tout  son  povoir;  mais 
c'estoit  en  vain.  Tous  à  la  file  saultoient  dedans  la 
mer,   et   perissoient.   Finablement,   il  en  print  un 


PANTAGRUEL  67 

grand  et  fort  par  la  toison  sus  le  tillac  de  la  nauf, 
cuydant  ainsi  le  retenir,  et  saulver  le  reste  aussi 
consequemment.  Le  mouton  feut  si  puissant  qu'il 
emporta  en  mer  avecques  soy  le  marchant,  et  feut 
noyé,  en  pareille  forme  que  les  moutons  de  Poly- 
phemus,  le  borgne  Cyclope,  emportèrent  hors  la 
caverne  Ulixes  et  ses  compaignons.  Autant  en  fei- 
rent  les  aultres  bergiers  et  moutonniers,  les  prenens 
uns  par  les  cornes,  aultres  par  les  jambes,  aultres 
par  la  toison,  lesquelz  tous  feurent  pareillement  en 
mer  portez  et  noyez  misérablement. 

Panurge,  à  cousté  du  fougon,  tenent  un  aviron 
en  main,  non  pour  ayder  aux  moutonniers,  mais 
pour  les  enguarder  de  grimper  sus  la  nauf  et  évader 
le  naufraige,  les  preschoit  eloquentement  comme 
si  feust  un  petit  frère  Olivier  Maillard,  ou  un  se- 
cond frère  Jan  Bourgeoys,  leurs  remonstrant  par 
lieux  de  rhetoricque  les  misères  de  ce  monde,  le 
bien  et  l'heur  de  l'autre  vie,  affermant  plus  heureux 
estre  les  trespassez  que  les  vivans  en  ceste  vallée 
de  misère,  et  à  un  chascun  d'eulx  promettant  ériger 
un  beau  cénotaphe  et  sepulchre  honoraire  au  plus 
hault  du  mont  Cenis,  à  son  retour  de  Lanternoys; 
leurs  optant  ce  néant  moins,  en  cas  que  vivre  en- 
cores  entre  les  humains  ne  leurs  faschast,  et  noyer 
ainsi  ne  leur  vint  à  propous,  bonne  adventure,  et 
rencontre  de  quelque  baleine,  laquelle  au  tiers  jour 
subséquent  les  rendist  sains  et  saulves  en  quelque 
pays  de  Satin,  à  l'exemple  de  Jonas. 


68  LIVRE    IV,    CHAPITRE    VIII 

La  nauf  vuidée  du  marchant  et  des  moutons  : 
«  Reste  il  ici,  dist  Panurge,  uUe  ame  moutonnière? 
Où  sont  ceulx  de  Thibault  l'Aignelet  et  ceulx  de 
Regnauld  Belin,  qui  dorment  quand  les  aultres 
paissent?  Je  n'y  sçay  rien.  C'est  un  tour  de  vieille 
guerre.  Que  t'en  semble,  frère  Jan?  —  Tout  bien 
de  vous,  respondit  frère  Jan.  Je  n'ay  rien  trouvé 
maulvais  sinon  qu'il  me  semble  que,  ainsi  comme 
jadis  on  souloyt  en  guerre,  au  jour  de  bataille  ou 
assault,  promettre  aux  soubdars  double  paye  pour 
celluy  jour,  s'ilz  guaingnoient  la  bataille,  l'on  avoit 
prou  de  quoy  payer  :  s'ilz  la  perdoient,  c'eust  esté 
honte  la  demander,  comme  feirent  les  fuyars 
Gruyers  après  la  bataille  de  Serizolles  :  aussi  qu'en 
fin  vous  doibviez  le  payement  reserver,  l'argent 
vous  demourast  en  bourse.  —  C'est,  dist  Panurge, 
bien  chié  pour  l'argent  !  Vertus  Dieu,  j'ay  eu  du 
passetemps  pour  plus  de  cinquante  mille  francs. 
Retirons  nous,  le  vent  est  propice.  Frère  Jan,  es- 
coutte  icy.  Jamais  homme  ne  me  feist  plaisir  sans 
recompense,  ou  recongnoissance  pour  le  moins.  Je 
ne  suys  point  ingrat,  et  ne  le  feuz  ne  seray.  Ja- 
mais homme  ne  me  feist  desplaisir  sans  repentence, 
ou  en  ce  monde  ou  en  l'autre.  Je  ne  suys  poinct 
fat  jusques  là.  —  Tu,  dist  frère  Jan,  te  damne 
comme  un  vieil  diable.  11  est  escript  :  Mihi  vindic- 
tam,  et  csctcra.  Matière  de  bréviaire.  » 


PANTAGRUEL  69 

CHAPITRE    IX 

Comment  Pantagruel  arriva  en  l'isle  Ennasin,  et  des 
estranges  alliances  du  pays. 

EPHYRE  nous  continuoit  en  participa- 
tion d'un  peu  du  Garbin,  et  avions  un 
'jour  passé  sans  terre  descouvrir. 

Au  tiers  jour,  à  l'aube  des  mous- 
ches,  nous  apparut  une  isie  triangulaire  bien  fort 
resemblante,  quant  à  la  forme  et  assiette,  à  Sicile. 
On  la  nommoit  l'isle  des  Alliances.  Les  hommes  et 
femmes  ressemblent  aux  Poictevins  rouges,  excep- 
tez que  tous,  hommes,  femmes  et  petitz  enfans, 
ont  le  nez  en  figure  d'un  as  de  treuffles.  Pour  ceste 
cause  le  nom  antique  de  l'isle  estoit  Ennasin.  Et 
estoient  tous  parens  et  alliez  ensemble  comme  ilz 
se  vantoient,  et  nous  dist  librement  le  potestat  du 
lieu  :  «  Vous  aultres  gens  de  l'aultre  monde  tenez 
pour  chose  admirable  que  d'une  famille  romaine, 
c'estoient  les  Fabians,  pour  un  jour,  ce  feut  le  tre- 
zieme  du  moys  de  febvrier,  par  une  porte,  ce  feut 
la  porte  Carmentale,  jadis  située  au  pied  du  Capi- 
tole,  entre  le  roc  Tarpeïan  et  le  Tybre ,  depuys 
surnommée  Scélérate,  contre  certains  ennemis  des 
Romains,  c'estoient  les  Veientes  Hetrusques,  sor- 
tirent trois  cens  six  hommes  de  guerre,  tous  pa- 
rents, avecques  cinq  mille  aultres  souldars  tous  leurs 
vassaulx,  qui   tous   feurent   occis;   ce  feut  prés  le 


70  LIVRE    IV,    CHAPITRE    IX 

fleuve  Cremere^  qui  sort  du  lac  de  Baccane.  De 
ceste  terre  pour  un  besoing  sortiront  plus  de  trois 
cens  mille^  tous  parens  et  d'une  famille.  » 

Leurs  parentez  et  alliance  estoient  de  façon  bien 
estrange,  car  estans  ainsi  tous  parens  et  alliez  l'ung 
de  l'autre,  nous  trouvasmes  que  persone  d'eulx 
n'estoit  père  ne  mère,  frère  ne  sœur,  oncle  ne 
tante,  cousin  ne  nepveu,  gendre  ne  bruz,  parrain 
ne  marraine  de  l'autre.  Sinon  vrayement  un  grand 
vieillard  enasé,  lequel,  comme  je  veidz,  appela  une 
petite  fille  aagée  de  trois  ou  quatre  ans  mon  père, 
la  petite  fillette  le  appelloit  ma  file.  La  parenté 
et  alliance  entre  eulx  estoit  que  l'un  appelloit 
une  femme  ma  maigre,  la  femme  le  appelloit 
mon  marsouin.  «  Ceulx  là,  disoit  frère  Jan,  doib- 
vroient  bien  sentir  leur  marée ,  quand  ensemble 
se  sont  frottez  leur  lard.  »  L'un  appelloit  uneguor- 
giase  bachelette  en  soubriant  :  Bon  jour,  mon  es- 
trille.  Elle  le  resalua  disant  :  Bon  estrcinc,  mon  [au- 
veau. 

«  Hay,  hay,  hay  !  s'escria  Panurge,  venez  veoir 
une  estrille,  une  fau,  et  un  veau.  N'est  ce  estrille 
fauveau  ?  Ce  fauveau  à  la  raye  noire  doibt  bien  sou- 
vent estre  estrille.  » 

Un  autre  salua  une  sienne  mignonne  disant  :  A 
Dieu,  mon  bureau.  Elle  luy  respondit  :  Et  vous  aussi, 
mon  procès.  «  Par  sainct  Treignan,  dist  Gymnaste, 
ce  procès  doibt  cstrc  soubvent  sus  ce  bureau.  »  L'un 
appeloit  une  autre  mon  verd.  Elle  l'appeloit  50a  co- 


PANTAGRUEL 


quin.  «  Il  y  a  bien  là,  dist  Eusthenes,  du  verdco- 
quin.  »  Un  aultre  salua  ane  sienne  alliée  disant  : 
Bon  di,  ma  coingnée.  Elle  respondit  :  Et  à  vous, 
mon  manche.  «Ventre  beuf,  s'escria  Carpalim, com- 
ment ceste  coingnée  est  emmanchée  !  comment  ce 
manche  est  encoingné  !  Mais  seroit  ce  point  la 
grande  manche  que  demandent  les  courtisanes  ro- 
maines, ou  un  cordelier  à  la  grande  manche  ?  » 

Passant  oultre,  je  veids  un  averlant  qui,  saluant 
son  alliée,  l'appella  mon  matraz;  elle  le  appelloit 
mon  lodier.  De  faict,  il  avoit  quelques  traictz  de 
lodier  lourdault.  L'un  appelloit  une  aultre  ma  mie; 
elle  l'appelloit  ma  crouste.  L'un  une  aultre  appel- 
loit sa  palle  ;  elle  l'appelloit  son  fourgon.  L'un  une 
aultre  appelloit  ma  savate,  elle  le  nommoit  panto- 
phle.  L'un  une  aultre  nommoit  ma  botine,  elle  l'ap- 
pelloit son  estivallet.  L'un  une  aultre  nommoit  sa 
mitaine,  elle  le  nommoit  mon  guand.  L'un  une  aultre 
nommoit  sa  couane,  elle  l'appelloit  son  lard;  et  es- 
toit  entre  eulx  parenté  de  couane  de  lard. 

En  pareille  alliance,  l'un  appelloit  une  sienne 
mon  homelaicte,  elle  le  nommoit  mon  onuf;  et  es- 
toient  alliez  comme  une  homelaicted'œufz.  Demes- 
mes  un  aultre  appelloit  une  sienne  ma  trippe,  elle 
l'appelloit  son  fagot.  Et  oncques  ne  peuz  sçavoir 
quelle  parenté,  alliance,  affinité  ou  consanguinité 
feust  entre  eulx,  la  raportant  à  nostre  usaige  com- 
mun, si  non  qu'on  nous  dist  qu'elle  estoit  trippe  de 
ce  fagot.   Un  aultre,  saluant   une  siene,    disoit   : 


7" 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    IX 


Salut,  mon  escallc  Elle  respondit  :  Et  à  vous,  mon 
huytre.  «  C'est,  dist  Carpalim,  une  huytre  en  es- 
calle.  »  Un  aultre  de  mesmes  saluoit  une  sienne  di- 
sant :  Bonne  vie,  n^a  gousse  !  Elle  respondit  :  Lon- 
gue à  vous,  mon  poys.  «  C'est,  dist  Gymnaste,  un 
poys  en  gousse.  »  Un  aultre  grand  villain  clacque- 
dens,  monté  sus  haultes  muUes  de  boys,  rencon- 
trant une  grosse,  grasse,  courte  guarse,  luy  dist  : 
Dieu  guard,  mon  sabbot,  ma  trombe,  ma  touppte. 
Elle  luy  respondit  fièrement  :  Guard  pour  guard, 
mon  fouet.  «  Sang  sainct  gris,  dist  Xenomanes,  est 
il  fouet  compétent  pour  mener  cette  touppie  ?  »  Un 
docteur  regens  bien  peigné  et  testonné,  avoir  quel- 
que temps  divisé  avecques  une  haulte  damoizelle, 
prenant  d'elle  congié  luy  dist  :  Grand  mercy,  bonne 
niinc.  —  Mais,  dist  elle,  tresgrand  à  vous,  mauvais 
jeu.  «  De  bonne  mine,  dist  Pantagruel,  à  mauvais 
jeu  n'est  alliance  impertinente.  »  Un  bacchelier  en 
busche  passant  dist  à  une  jeune  bachelette  :  Hay, 
hay,  hay  !  Tant  y  a  que  ne  vous  vcidz,  Muse.  —  Je 
vous  voy,  respondit  elle,  Corne,  voluntiers.  «  Accou- 
plez les,  dist  Panurge ,  et  leur  soufflez  au  cul.  Ce 
sera  une  cornemuse.  «  Un  aultre  appella  une  sienne 
ma  truie,  elle  l'appella  son  foin.  Lame  vint  enpen- 
sement  que  ceste  truie  voluntiers  se  tournoit  à  ce 
foin. 

Je  veidz  un  demy  guallant  bossu  quelque  peu 
prés  de  nous  saluer  une  sienne  alliée,  disant:  Adieu, 
mon  trou.  Elle  de  mesmes  le  resalua  disant  :    Dieu 


PANTAGRUEL  78 

guard,  ma  cheville.  Frère  Jan  dist  :  «  Elle,  ce  croy 
je,  est  toute  trou,  et  il  de  mesmes  toute  cheville. 
Ores  est  à  sçavoir  si  ce  trou  par  ceste  cheville  peult 
entièrement  estre  estouppé.  »  Un  aultre  salua  une 
sienne  disant  :  Adieu,  ma  mue.  Elle  respondit  : 
Bon  jour,  mon  oizon.  <  Je  croy,  dist  Ponocrates, 
que  cestuy  oizon  est  souvent  en  mue.  »  Un  aver- 
lant,  causant  avecques  une  Jeune  gualoise,  luy  di- 
soit  :  Vous  en  souvieigne,  vesse.  —  Aussi  sera,  ped, 
respondit  elle. 

«  Appeliez  vous,  dist  Pantagruel  au  potestat, 
ces  deux  là  parens?  Je  pense  qu'ilz  soient  ennemis, 
non  alliez  ensemble  ;  car  il  l'a  appellée  vesse.  En 
nos  pays  vous  ne  pourriez  plus  oultrager  une  femme 
que  ainsi  Tappellant.  —  Bonnes  gens  de  l'aultre 
monde,  respondit  le  potestat,  vous  avez  peu  de 
parens  telz  et  tant  proches  comme  sont  ce  ped  et 
ceste  vesse.  Hz  sortirent  invisiblement,  tous  deux 
ensemble,  d'un  trou  en  un  instant.  —  Le  vent  de 
Galerne ,  dist  Panurge ,  avoit  doncques  lanterné 
leur  mère.  —  Quelle  mère,  dist  le  potestat,  en- 
tendez vous?  C'est  parenté  de  vostre  monde.  Hz 
ne  ont  père  ne  mère.  C'est  à  gens  de  delà  l'eaue, 
à  gens  bottez  de  foin.  » 

Le  bon  Pantagruel  tout  voyoit  et  escoutoit,  mais 
à  ces  propous  il  cuyda  perdre  contenance. 

Avoir  bien  curieusement  consyderé  l'assiette  de 
l'isle  et  meurs  du  peuple  Ennasé ,  nous  entrasmes 
en  un  cabaret  pour  quelque  peu  nous  refraischir.  Là 


74 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    IX 


on  faisoit  nopces  à  la  mode  du  pays.  Au  demeurant 
chère  et  demye.  Nous  presens,  feut  faict  un  joyeulx 
mariage  d'une  poyre,  femme  bien  gaillarde,  comme 
nous  sembloit,  toutesfoys  ceulx  qui  en  avoienttasté 
la  disoient  estre  mollasse,  avecques  un  jeune  fro- 
maige  à  poil  follet  un  peu  rougeastie.  J'en  avoys 
aultresfoys  ouy  la  renommée ,  et  ailleurs  avoient 
esté  faictz  plusieurs  telz  mariages.  Encores  dict  on 
en  nostre  pays  de  vache  qu'il  ne  feut  oncques  tel 
mariage  qu'est  delà  poyre  et  du  fromaige. 

En  une  aultre  salle  je  veids  qu'on  marioit  une 
vieille  botte  avecques  un  jeune  et  souple  brodequin. 
Et  feut  dict  à  Pantagruel  que  le  jeune  brodequin 
prenoit  la  vieille  botte  à  femme  pour  ce  qu'elle  es- 
toit  bonne  robbe,  en  bon  poinct  et  grasse  à  profict 
de  mesnaige,  voyre  feust  ce  pour  un  pescheur. 

En  une  aultre  salle  basse  je  veids  un  jeune  esca- 
fîgnon  espouser  une  vieille pantophle.  Et  nous  feut 
dict  que  ce  n'estoit  pour  la  beaulté  ou  bonne  grâce 
d'elle,  mais  par  avarice  et  convoitise  de  avoir  les 
escuz  dont  elleestoit  toute  contrepoinctée. 


PANTAGRUEL  y5 

CHAPITRE   X 

Comment  Pantagruel  descendit  en  l'isk  de  Cheli,  en 
laquelle  régnait  le  roy  sainct  Panigon. 

E  Garbin  nous  souffloit  en  pouppe, 
quand,  laissans  ces  mal  plaisans  al- 
lianciers,  avecques  leurs  nez  de  as  de 
treuffle ,  montasmes  en  haulte  mer. 
Sus  la  declination  du  soleil  feismes  scalle  en  l'isle 
de  Chcli,  isle  grande,  fertile,  riche  et  populeuse, 
en  laquelle  regnoit  le  roy  sainct  Panigon,  lequel, 
acompaigné  de  ses  enfans  et  princes  de  sa  court, 
s'estoit  transporté  jusques  prés  Je  havre  pour  recep- 
voir  Pantagruel,  et  le  mena  jusques  en  son  chas- 
teau. 

Sus  l'entrée  du  dongeon  se  offrit  la  royne,  ac- 
compaignée  de  ses  filles  et  dames  de  court.  Pani- 
gon voullut  qu'elle  et  toute  sa  suyte  baisassent 
Pantagruel  et  ses  gens.  Telle  estoit  la  courtoisie  et 
coustume  du  pays.  Ce  que  feut  faict,  excepté  frère 
Jan,  qui  se  absenta  et  s'escarta  parmy  les  officiers 
du  roy.  Panigon  vouloit  en  toute  instance  pour 
cestuy  jour  et  au  lendemain  retenir  Pantagruel. 
Pantagruel  fonda  son  excuse  sus  la  sérénité  du 
temps  et  oportunité  du  vent,  lequel  plus  souvent 
est  désiré  des  voyagiers  que  rencontré,  et  le  fault 
emploiter  quand  il  advient,  car  il  ne  advient  toutes 
et  quantes  foys  qu'on    le   soubhayte.  A  ceste  re- 


76  LIVRE    IV,    CHAPITRE    X 

monstrance,  après  boyre  vingt  et  cinq  ou  trente  foys 
par  homme,  Panigon  nous  donna  congié. 

Pantagruel,  retournant  au  port  et  ne  voyant  frère 
Jan,  demandoit  quelle  part  il  estoit,  et  pourquoy 
n'estoit  ensemble  la  compaignie.  Panurge  ne  sça- 
voit  comment  l'excuser,  et  vouloit  retourner  au 
chasteau  pour  le  appeller,  quand  frère  Jan  accourut 
tout  joyeulx,  et  s'escria  en  toute  guayeté  de  cœur 
disant  :  «  Vive  le  noble  Panigon  !  Par  la  mort  beuf 
de  boys,  il  rue  en  cuisine.  J'en  viens,  tout  y  va  par 
escuelles.  J'esperoys  bien  y  cotonner  à  profict  et 
usaige  monachal  le  moulle  de  mon  gippon.  —  Ainsi, 
mon  amy,  dist  Pantagruel,  tous  jours  à  ces  cuisines! 
—  Corpe  de  galline,  respondit  frère  Jan,  j'en  sçay 
mieulx  l'usaige  et  cerimonies  que  de  tant  chiabre- 
ner  avecques  ces  femmes,  magny ,  magna,  chia- 
brcna,  révérence,  double  reprinze,  l'accollade  ,  la 
fressurade,  baise  la  main  de  vostre  mercy,  de  vostre 
majesta,  vous  soyez.  Tarabin,  tarabas.  Bren  !  c'est 
merde  à  Rouan.  Tant  chiasseret  urenillerl  Dea,  je 
ne  diz  pas  que  je  n'en  tirasse  quelque  traict  des- 
sus la  lie  à  mon  lourdois,  qui  me  laissast  insinuer 
ma  nomination.  Mais  ceste  brenasserie  de  révéren- 
ces me  fasche  plus  qu'un  jeune  diable.  Je  voulois 
dire  un  jeusne  double.  Saincl  Benoist  n'en  mentit 
jamais.  Vous  parlez  de  baiser  damoiselles  :  par  le 
digne  et  sacre  froc  que  je  porte,  voluntiers  je  m'en 
déporte,  craignant  que  m'advicigne  ce  que  advint 
au  seigneur  du  Guyercharois. 


PANTAGRUEL  77 

—  Quoi?  demanda  Pantagruel;  je  le  congnois. 
Il  est  de  mes  meilleurs  amis.  —  Il  estoit,  dist  frère 
Jan,  invité  à  un  sumptueux  et  magnifîcque  banc- 
quet  que  faisoit  un  [sien  parent  et  voysin,  au  quel 
estoient  pareillement  invitez  tous  les  gentilz  hom- 
mes, dames  et  damoyselles  du  voysinage.  Icelles, 
attendentes  sa  venue,  desguiserent  les  paiges  de 
l'assemblée  et  les  habillèrent  en  damoyselles  bien 
pimpantes  et  atourées.  Les  paiges  endamoysellez  à 
luy  entrant  prés  le  pont  leviz  se  présentèrent.  Il 
les  baisa  tous  en  grande  courtoysie  et  révérences 
magnificques.  Sus  la  fin,  les  dames,  qui  l'attendoient 
en  la  guallerie,  s'esclatterent  de  rire,  et  feirent  si- 
gnes aux  paiges  à  ce  qu'ilz  houstassent  leurs  atours. 
Ce  que  voyant  le  bon  seigneur,  par  honte  et  despit 
ne  daigna  baiser  icelles  dames  et  damoyselles 
naïfves,  alléguant,  veu  qu'on  luy  avoit  ainsi  des- 
guysé  les  paiges,  que  par  la  mort  beuf  de  boys  ce 
doibvoient  là  estre  les  varletz  encores  plus  finement 
desguysez. 

«Vertus  Dieu,  da  jurandi,  pourquoy  plus  toust 
ne  transportons  nous  nos  humanitez  en  belle  cui- 
sine de  Dieu,  et  là  ne  consyderons  le  branlement 
des  broches,  l'harmonie  des  contrehastiers,  la  po- 
tion des  lardons,  la  température  des  potaiges,  las 
preparatifz  du  dessert,  l'ordre  du  service  du  vin? 
Beati   imniaculati    in    via.   C'est   matière    de   bre- 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    XI 

CHAPITRE   XI 

Pourquoy  les  moines  sont  volunticrs  en  cuisine. 

>S'est,  dist  Epistemon,  naïfvement  parlé 
en  moine.  Je  diz  moine  moinant,  je 
ne  diz  pas  moine  moine.  Vrayement, 
^  vous  me  réduisez  en  mémoire  ce  que  je 
veidz  et  ouy  en  Florence,  il  y  a  environ  vingt  ans. 
Nous  estions  bien  bonne  compaignie  de  gens  stu- 
dieux, amateurs  de  peregrinité,  et  convoyteux  de 
visiter  les  gens  doctes,  antiquitez  et  singularitez 
d'Italie.  Et  lors  curieusement  contemplions  l'assiete 
et  beaulté  de  Florence,  la  structure  du  dôme,  la 
sumptuosicé  des  temples  et  palais  magnificques,  et 
entrions  en  contention  qui  plus  aptement  les  extol- 
leroit  par  louanges  condignes,  quand  un  moyne 
d'Amiens,  nommé  Bernard  Lardon,  comme  tout 
fasché  et  monopole,  nous  dist  : 

«  Je  ne  sçay  que  diantre  vous  trouvez  icy  tant  à 
«  louer.  J'ay  aussi  bien  contemplé  comme  vous,  et 
«  ne  suys  aveuigle  plus  que  vous.  Et  puys  :  Qu'est- 
((  ce?  Ce  sont  belles  maisons.  C'est  tout.  Mais, 
«  Dieu  et  Monsieur  sainct  Bernard,  nostre  bon 
«  patron,  soit  avecques  nous,  en  toute  ceste  ville 
«  encores  n'ay  je  veu  une  seulle  roustisserie,  et  y 
«  ay  curieusement  reguardé  et  consyderé,  voire,  je 
«  vous  diz,  comme  espiant  et  prest  à  compter  et 
«   nombrer,  tant  à  dextre  comme  à  senestre,  com- 


PANTAGRUEL  -q 

«  bien  et  de  quel  cousté  plus  nous  rencontrerions 
«  de  roustisseries  roustissantes.  Dedans  Amiens, 
«  en  moins  de  chemin  quatre  fojs,  voire  troys, 
«  qu'avons  faict  en  nos  contemplations,  je  vous 
((  pourrois  monstrer  plus  de  quatorze  roustisseries 
«  antiques  et  aromatizantes.  Je  ne  sçay  quel  plai- 
«  sir  avez  prins  voyans  les  lions  et  afriquanes,  ainsi 
«  nommiez  vous,  ce  me  semble,  ce  qu'ilz  appellent 
«  tygres,  prés  le  beffroy,  pareillement  voyans  les 
«  porcz-espicz  et  austruches  on  palais  du  seigneur 
«  Philippe  Strossy.  Par  foy,  nos  fieulx,  j'aymeroys 
«  mieux  veoir  un  bon  et  gras  oyson  en  broche. 
«  Ces  porphyres,  ces  marbres,  sont  beaulx.  Je 
«  n'en  diz  poinct  de  mal;  mais  les  darioles  d'A- 
«  miens  sont  meilleures  à  mon  guoust.  Ces  statues 
«  antiques  sont  bien  faictes,  je  le  veulx  croire; 
«  mais,  par  sainct  Ferreol  d'Abbeville,  les  jeunes 
«  bachelettes  de  nos  pays  sont  mille  foys  plus  ad- 
«  venentes.  » 

—  Que  signifie,  demanda  frère  Jan,  et  que 
veult  dire  que  tousjours  vous  trouvez  moines  en 
cuysines,  jamais  n'y  trouvez  roys,  papes,  ne  empe- 
reurs? —  Est-ce,  respondit  Rhizotome,  quelque 
vertus  latente  et  propriété  specificque  absconse  de- 
dans les  marmites  et  contrehastiers,  qui  les  moines 
y  attire,  comme  l'aymant  attire  à  soy  le  fer.  n'y  at- 
tire empereurs,  papes,  ne  roys?  Ou  c'est  une  in- 
duction et  inclination  naturelle  aux  frocz  et  ca- 
gouUes  adhérente,  laquelle  de  soy  mené  et  poulse 


8o  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XI 

les  bons  religieux  en  cuisine,  encores  qu'ilz  n'eus- 
sent élection  ne  délibération  d'y  aller?  —  Il  veult 
dire,  respondit  Epistemon,  formes  suyvantes  la  ma- 
tière. Ainsi  les  nomme  Averrois.  —  Voyre,  voyre, 
dist  frère  Jan. 

—  Je  vous  diray,  respondit  Pantagruel,  sans  au 
problème  propousé  respondre',  car  il  est  un  peu 
chatouilleux,  et  à  peine  y  toucheriez  vous  sans  vous 
espiner,  me  soubvient  avoir  leu  que  Antigonus, 
roy  de  Macedonie,  un  jour  entrant  en  la  cuisine 
de  ses  tentes  et  y  rencontrant  le  poète  Antagoras, 
lequel  fricassoit  un  congre  et  luy  mesme  tenoit  la 
paelle,  luy  demanda  en  toute  alaigresse  :  «  Homère 
«  fricassoit  il  congres  lors  qu'il  descrivoit  les 
«  prouesses  de  Agamemnon?  —  Mais,  respondit 
a  Antagoras  au  roy,  estimes  tu  que  Agamemnon, 
«  lors  que  telles  prouesses  faisoit,  fust  curieux  de 
«  sçavoir  si  personne  en  son  camp  fricassoit  con- 
<(  grès?  ))  Au  roy  sembloit  indécent  que  en  sa  cui- 
sine le  poète  faisoit  telle  fricassée;  le  poète  luy  re- 
monstroit  que  chose  trop  plus  abhorrante  estoit 
rencontrer  le  roy  en  cuisine. 

—  Je  dameray  ceste  cy,  dist  Panurge,  vous  ra- 
comptant  ce  que  Breton  Villandry  respondit  un 
jour  au  seigneur  duc  de  Guyse.  Leur  propous  es- 
toit  de  quelque  bataille  du  roy  François  contre 
l'empereur  Charles  cinquième,  en  laquelle  Breton 
estoit  guorgiasement  armé,  mesmement  de  grefves 
et  soUeretz  asserez ,  monté  aussi   à   l'advantaige , 


PANTAGRUEL  8l 

n'avoit  toutes  foys  esté  veu  au  combat.  ((  Par  ma 
«  foy,  respondit  Breton,  je  y  ay  esté,  facile  me 
«  sera  le  prouver ,  voyre  en  Heu  on  quel  vous 
«  n'eussiez  ausé  vous  trouver.  »  Le  seigneur  duc, 
prenant  en  mal  ceste  parolle,  comme  trop  brave  et 
témérairement  proférée,  et  se  haulsant  de  propous, 
Breton  facilement  en  grande  risée  l'appaisa,  disant  : 
«  J'estois  avecques  le  baguaige,  on  quel  lieu  vostre 
«  honneur  n'eust  porté  soi  cacher,  comme  je  fai- 
«  sois.  » 

En  ces  menuz  deviz  arrivèrent  en  leurs  navires, 
et  plus  long  séjour  ne  feirent  en  icelle  isle  de 
Cheli. 

CHAPITRE  XII 

Comment  Pantagruel  passa  Procuration,  et  de  l'es- 
trange  manière  de  vivre  entre  les  Chicquanous. 

ONTiNUANT  nostre  routte,  au  jour  sub- 
séquent passasmes  Procuration,  qui 
iest  ung  pays  tout  chaffouré  et  bar- 
bouillé. Je  n'y  congneu  rien.  Là 
veismes  des  procultous  et  chiquanous,  gens  à  tout 
le  poil.  Hz  ne  nous  invitèrent  à  boyre  ne  à  manger. 
Seulement  en  longue  multiplication  de  doctes  ré- 
vérences nous  dirent  qu'ilz  estoient  tous  à  nostre 
commendement  en  payant. 

Un  de   nos  truchemens  racontoit  à   Pantagruel 
Rabelais.  IV.  i  i 


82  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XII 

comment  ce  peuple  guaignoient  leur  vie  en  façon 
bien  estrange,  et  en  plein  diamètre  contraire  aux 
romicoles.  A  Rome  gens  infiniz  guaingnent  leur 
vie  à  empoisonner,  à  battre  et  à  tuer.  Les  Chicjua- 
nous  la  guaingnent  à  estre  battuz,  de  mode  que  si 
par  long  temps  demouroient  sans  estre  battuz,  ilz 
mourroient  de  maie  faim,  eulx,  leur^  femmes  et  en- 
fans.  «  C'est,  disoit  Panurge,  comme  ceulx  qui, 
par  le  rapport  de  Cl.  Gai.,  ne  peuvent  le  nerf  ca- 
verneux vers  le  cercle  aequateur  dresser,  s'ilz  ne 
sont  tresbien  fouettez.  Par  sainct  Thibault,  qui 
ainsi  me  fouetteroit  me  feroit  bien,  au  rebours,  des- 
arsonner,  de  par  tous  les  diables,  n 

«  La  manière,  dist  le  truchement,  est  telle  :  Quand 
un  moine,  prebstre,  usurier  ou  advocat  veult  mal 
à  quelque  gentilhomme  de  son  pays,  il  envoyé 
vers  luy  un  de  ces  Chiquanous.  Chiquanous  le  ci- 
tera, l'adjournera,  le  oultragera,  le  injurira  impu- 
dentement,  suyvant  son  record  et  instruction,  tant 
que  le  gentilhomme,  s'il  n'est  paralytique  de  sens 
et  plus  stupide  qu'une  rane  gyrine,  sera  contrainct 
luy  donner  bastonnades  et  coups  d'espée  sus  la  teste, 
ou  la  belle  jarretade,  ou  mieulx  le  jecter  par  les 
creneaulx  et  fenestres  de  son  chasteau.  Cela  faict, 
voylà  Chiquanous  riche  pour  quatre  moys,  comme 
si  coups  de  baston  feussent  ses  naïfves  moissons. 
Car  il  aura  du  moine,  de  l'usurier  ou  advocat,  sa- 
laire bien  bon,  et  réparation  du  gentilhomme  au- 
culnefois  si  grande  et  excessive  que  le  gentilhomme 


PANTAGRUEL  83 

y  perdra  tout  son  avoir,  avecques  dangier  de  misé- 
rablement pourrir  en  prison,  comme  s'il  eust  frappé 
le  roy. 

—  Contre  tel  inconvénient,  dist  Panurge,  je 
sçay  un  remède  tresbon  duquel  usoit  le  seigneur 
de  Basché.  —  Quel?  demanda  Pantagruel.  —  Le 
seigneur  de  Basché,  dist  Panurge,  estoit  homme 
couraigeux,  vertueux,  magnanime,  chevaleureux.  Il 
retournant  de  certaine  longue  guerre,  en  laquelle  le 
duc  de  Ferrare  par  l'ayde  des  François  vaillamment 
se  défendit  contre  les  furies  du  pape  Jules  second, 
par  chascun  jour  estoit  adjourné,  cité,  chiquané,  à 
l'appétit  et  passe  temps  du  gras  prieur  de  Sainct 
Louant. 

«  Un  jour,  desjeunant  avecques  ses  gens,  comme 
il  estoit  humain  et  débonnaire,  manda  quérir  son 
boulangier,  nommé  Loyré,  et  sa  femme,  ensemble 
le  curé  de  sa  parœce,  nommé  Oudart,  qui  le  ser- 
voit  de  sommeiller,  comme  lors  estoit  la  coustume 
en  France,  et  leurs  dist  en  présence  de  ses  gen- 
tilshommes et  aultres  domesticques  :  «  Enfans, 
«  vous  voyez  en  quelle  fascherie  me  jectent  jour- 
ce  nellement  ces  maraulx  Chiquanous;  j'en  suys  là 
a  résolu  que,  si  ne  me  y  aydez,  je  délibère  aban- 
«  donner  le  pays,  et  prendre  le  party  du  soubdan 
«  à  tous  les  diables.  Désormais,  quand  céans  ilz 
«  viendront,  soyez  prestz,  vous,  Loyré,  et  vostre 
«  femme ,  pour  vous  représenter  en  ma  grande 
a  salle  avecques  vos  belles  robbes  nuptiales,  comme 


84  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XII 

«  si  l'on  VOUS  fîansoit,  et  comme  premièrement 
a  feustez  fîansez.  Tenez  :  voylà  cent  escuz  d'or, 
«  lesquelz  je  vous  donne  pour  entretenir  vos  beaulx 
«  acoustremens.  Vous,  Messire  Oudart,  ne  faillez 
«  y  comparoistre  en  vostre  beau  supellis  et  estolle, 
«  avecques  l'eau  beniste,  comme  pour  les  fianser. 
«  Vous  pareillement,  Trudon,  ainsi  estoit  nofhmé 
«  son  tabourineur,  soyezy  avecques  vostres  flutte  et 
«  tabour.  Les  paroUes  dictes  et  la  mariée  baisée, 
«  au  son  du  tabour,  vous  tous  baillerez  Tun  à 
«  l'aultre  du  souvenir  des  nopces,  ce  sont  petitz 
«  coups  de  poing.  Ce  faisans,  vous  n'en  soupperez 
«  que  mieulx.  Mais  quand  ce  viendra  au  Chiqua- 
«  nous,  frappez  dessus  comme  sus  seigle  verde, 
«  ne  l'espargnez.  Tappez,  daubez,  frappez,  je 
«  vous  en  prie.  Tenez,  présentement,  je  vous 
«  donne  ces  jeunes  guanteletz  de  jouste,  couvers 
«  de  chevrotin.  Donnez  luy  coups  sans  compter  à 
«  tors  et  à  travers.  Celluy  qui  mieulx  le  daubera  je 
«  recongnoistray  pour  mieulx  affectionné.  N'ayez 
«  paour  d'en  estre  reprins  en  justice,  je  seray  gua- 
'(  rant  pour  tous.  Telz  coups  seront  donnez  en 
«  riant,  scelon  la  coustume  observée  en  toutes 
«   fîansailles. 

«  —  Voyre  mais ,  demanda  Oudart ,  à  quoy 
«  congnoistrons  nous  le  Chiquanous  ?  Car  en 
«  ceste  vostre  maison  journellement  abourdent 
«  gens  de  toutes  pars.  —  Je  y  ay  donné  or- 
«   dre,    respondit    Basché.  Quand  à    la  porte   de 


PANTAGRUEL  85 

«  céans  viendra  quelque  homme,  ou  à  pied,  ou 
«  assez  mal  monté,  ayant  un  anneau  d'argent  gros 
«  et  large  on  poulce,  il  sera  Chiquanous.  Le  por- 
«  tier,  l'ayant  introduict  courtoisement,  sonnera  la 
«  campanelle.  Allors  soyez  prestz  et  venez  en 
«  salle  jouer  la  tragicque  comédie  que  vous  ay 
«   expousé.  » 

<(  Ce  propre  jour,  comme  Dieu  le  voulut,  arriva 
un  viel,  gros  et  rouge  Chiquanous.  Sonnant  à  la 
porte,  feut  par  le  portier  recongnu  à  ses  gros  et 
gras  ouzeauix,  à  sa  meschante  jument,  à  un  sac  de 
toilie  plein  d'informations,  attaché  à  sa  ceincture, 
signamnjent  au  gros  anneau  d'argent  qu'il  avoit  on 
poulce  guausche.  Le  portier  luy  feut  courtoys,  le 
introduict  honestement,  joyeusement  sonne  la  cam- 
panelle. 

((  Au  son  d'icelle,  Loyré  et  sa  femme  se  vestirent 
de  leurs  beaulx  habillemens,  comparurent  en  la 
salle  faisans  bonne  morgue;  Oudart  se  revestit  de 
supellis  et  d'estolle,  sortant  de  son  office  rencontre 
Chiquanous,  le  mené  boyre  en  son  office  longue- 
ment, ce  pendent  qu'on  chaussoit  guanteletz  de 
tous  cousiez,  et  luy  dist  :  «Vous  ne  poviez  à  heure 
«  venir  plus  oportune.  Nostre  maistre  est  en  ses 
«  bonnes  :  nous  ferons  tantoust  bonne  chère  ; 
«  tout  ira  par  escuelles;  nous  sommes  céans  de 
«   nopces;  tenez,  beuvez,  soyez  joyeulx.  » 

«  Pendent  que  Chiquanous  beuvoit,  Basché , 
voyant  en  la  salle  tous  ses  gens  en  equippage  re- 


86  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XII 

quis,  mande  quérir  Oudart.  Oudart  vient,  portant 
l'eaue  beniste.  Cliiquanous  le  suyt.  Il,  entrant  en  la 
salle,  n'oublia  faire  nombre  de  humbles  révérences, 
cita  Basché  :  Basché  luy  feist  la  plus  grande  cha- 
resse  du  monde,  luy  donna  un  angelot,  le  priant 
assister  au  contract  et  fiansailles.  Ce  que  feut  faict. 

«  Sus  la  fin  coups  de  poing  commencèrent  sortir 
en  place.  Mais  quand  ce  vint  au  tour  de  Chiqua- 
nous,  ilz  le  festoierent  à  grands  coups  de  guante- 
letz  si  bien,  qu'il  resta  tout  estourdy  et  meurty,  un 
œil  poché  au  beurre  noir,  huict  coustes  freussées, 
le  bréchet  enfondré,  les  omoplates  en  quatre  quar- 
tiers, la  maschouere  inférieure  en  trois  loppins,  et 
le  tout  en  riant;  Dieu  sçayt  comment  Oudart  y 
operoit,  couvrant  de  la  manche  de  son  suppelis  le 
gros  guantelet  asseré,  fourré  d'hermines,  car  il  es- 
toit  puissant  ribault. 

«  Ainsi  retourne  à  l'isle  Bouchard  Chiquanous 
accoustré  à  la  tigresque,  bien  toutesfois  satisfait  et 
content  du  seigneur  de  Basché,  et  moyennant  le 
secours  des  bons  chirurgiens  du  pays  vesquit  tant 
que  vouldrez.  Depuis  n'en  feut  parlé.  La  mémoire 
en  expira  avecques  le  son  des  cloches  lesquelles 
quarrilonnerent  à  son  enterrement.  » 


PANTAGRUEL 


CHAPITRE    XIII 


Comment,  à  l'exemple  de  maistre  François   Villon, 
le  seigneur  de  Basché  loue  ses  gens. 

HiQUANOUS,  issu  du  chasteau,  et  re- 
monté sus  son  esgue  orbe,  ainsi  nom- 
,  moit  il  sa  jument  borgne,  Basché  soubs 
'la  treille  de  son  jardin  secret  manda 
quérir  sa  femme,  ses  damoiselles,  tous  ses  gens,  feist 
apporter  vin  de  collation  associé  d'un  nombre  de 
pastez,  de  jambons,  de  fruictz  et  fromaiges,  beut 
avecques  eulx  en  grande  alaigresse,  puys  leur  dist  : 
«  Maistre  François  Villon,  sus  ses  vieulx  jours, 
se  retira  à  S.  Maixent  en  Poictou,  soubs  la  faveur 
d'un  homme  de  bien,  abbé  du  dict  lieu.  Là,  pour 
donner  passetemps  au  peuple,  entreprint  faire  jouer 
la  Passion  en  gestes  et  languaige  poictevin.  Les 
rolles  distribuez,  les  joueurs  recollez,  le  théâtre 
préparé,  dist  au  maire  et  eschevins  que  le  mystère 
pourroit  estre  prêt  à  l'issue  des  foires  de  Niort; 
restoit  seulement  trouver  habillemens  aptes  aux 
personnaiges.  Les  maire  et  eschevins  y  donnèrent 
ordre. 

«  II,  pour  un  vieil  paisant  habiller  qui  jouoyt 
Dieu  le  père,  requist  frère  Estienne  Tappecoue, 
secretain  des  cordeliers  du  lieu,  luy  prester  une 
chappe  et  estoUe.  Tappecoue  le  refusa,  alléguant 
que  par  leurs  statutz  provinciaulx  estoit  rigoureuse- 


85  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XIII 

ment  défendu  rien  bailler  ou  prester  pour  les  jouans. 
Villon  replicquoit  que  le  statut  seulement  concer- 
noit  farces,  mommeries  et  jeux  dissoluz,  et  qu'ainsi 
l'avoit  veu  practiquer  à  Bruxelles  et  ailleurs.  Tap- 
pecoue,  ce  non  obstant,  luy  dist  péremptoirement 
qu'ailleurs  se  pourveust,  si  bon  luy  sembloit,  rien 
n'esperast  de  sa  sacristie,  car  rien  n'en  auroit  sans 
faulte.  Villon  feist  aux  joueurs  le  rapport  en  grande 
abhomination,  adjoustant  que  de  Tappecoue  Dieu 
feroit  vangence  et  punition  exemplaire  bien  toust. 

«  Au  sabmedy  subséquent,  Villon  eut  advertisse- 
ment  que  Tappecoue  sus  la  poultre  du  couvent, 
ainsi  nomment  ilz  une  jument  non  encore  saillie, 
estoit  allé  en  queste  à  Sainct  Ligaire,  et  qu'il  seroit 
de  retour  sus  les  deux  heures  après  midy.  Adonc- 
ques  feist  la  monstre  de  la  Diablerie  parmy  la  ville 
et  le  marché.  Ses  diables  estoient  tous  cappasson- 
nez  de  peaulx  de  loups,  de  veaulx  et  de  béliers, 
passementées  de  testes  de  moutons,  de  cornes  de 
bœufz  et  de  grands  havetz  de  cuisine,  ceinctz  de 
grosses  courraies,  es  quelles  pendoient  grosses  cym- 
bales de  vaches,  et  sonnettes  de  muletz  à  bruyt 
horrificque.  Tenoient  en  main  aulcuns  bastons  noirs 
pleins  de  fuzées,  aultres  portoient  longs  tizons  allu- 
mez, sus  les  quelz  à  chacun  carrefour  jectoient 
plenes  poingnées  de  parasine  en  pouldre,  dont  sor- 
toit  feu  et  fumée  terrible. 

«  Les  avoir  ainsi  conduictz  avecques  contente-' 
ment  du   peuple  et  grande  frayeur  des  petitz  en- 


PANTAGRUEL  89 

fans,  finalement  les  mena  bancqueter  en  une  cas- 
sine  hors  la  porte  en  laquelle  est  le  chemin  de  Sainct 
Ligaire.  Arrivans  à  la  cassine,  de  loing  il  apperceut 
Tappecoue,  qui  retournoit  de  queste,  et  leur  dist 
en  vers  macaronicques  : 

«  Hic  est  de  patria,  natus  de  geiite  belistra. 
Qui  solet  antiquo  bribas  portare  bisacco. 

«  —  Par  la  mort  dienne  !  dirent  adoncques  les  dia- 
«  blés,  il  n'a  voulu  prester  à  Dieu  le  père  une  paou- 
«  vre  chappe  ;  faisons  luy  paour.  — C'est  bien  dict, 
«  respond  Villon,  mais  cachons  nous  jusques  à  ce 
«  qu'il  passe,  et  chargez  vos  fuzées  et  tizons.  » 

«  Tappecoue  arrivé  au  lieu,  tous  sortirent  on 
chemin  au  davant  de  luy  en  grand  effroy,  jectans 
feu  de  tous  coustez  sus  luy  et  sa  poultre,  et  son- 
nans  de  leurs  cymbales,  et  hurlans  en  diable  :  «  Hho, 
«  hho,  hho,  hho,  brrrourrrourrrs,  rrrourrrs  !  rrrourrrs  ! 
«  Hou,  hou,  hou!  Hho,  hho,  hho!  Frère  Estienne, 
«  faisons  nous  pas  bien  les  diables?  » 

«  La  poultre  toute  effrayée  se  mist  au  trot,  à 
petz,  à  bonds  et  au  gualot,  à  ruades,  fressurades, 
doubles  pédales  et  petarrades,  tant  qu'elle  rua  bas 
Tappecoue,  quoyqu'il  se  tint  à  l'aube  du  bast  de 
toutes  ses  forces.  Ses  estrivieres  estoient  de  chorde; 
du  cousté  hors  le  montouoir  son  soulier  fenestré 
estoit  si  fort  entortillé  qui  ne  le  peut  oncques  tirer. 
Ainsi  estoit  trainé  à  escorchecul  par  la  poultre,  tou- 
jours multipliante  en   ruades  contre  luy,  et  four- 

12 


go  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XIll 

voyante  de  paour  par  les  hajes,  buissons  et  fossez. 
.De  mode  qu'elle  luy  cobbit  toute  la  teste,  si  que  la 
cervelle  en  tomba  prés  la  croix  Osanniere,  puys  les 
bras  en  pièces,  l'un  çà,  l'aultre  là,  les  jambes  de 
mesmes,  puis  des  boyaulx  feist  un  long  carnaige,  en 
sorte  que  la  poultre  au  couvent  arrivante,  de  luy  ne 
portoit  que  le  pied  droict  et  soulier  entortillé. 

«  Villon,  voyant  advenu  ce  qu'il  avoitpourpensé, 
dist  à  ses  diables  :  «  Vous  jourrez  bien,  Messieurs 
((  les  diables,  vous  jourrez  bien,  je  vous  affie-  O 
«  que  vous  jourrez  bien!  Je  despite  la  Diablerie  de 
«  Saulmur,  de  Doué,  de  Mommorillon,  de  Lan- 
«  grès,  de  Sainct-Espain,  de  Angiers,  voire,  par 
«  Dieu,  de  Poictiers,  avecques  leur  parlouoire,  en 
«  cas  qu'ilz  puissent  estre  à  vous  parragonnez.  O 
«  que  vous  jourrez  bien!  » 

«  Ainsi,  dist  Basché,  prevoy  je,  mes  bons  amys, 
«  que  vous  dorénavant  jourrez  bien  ceste  tragicque 
«  farce,  veu  que  à  la  première  monstre  et  essay  par 
«  vous  a  esté  Chiquanous  tant  disertementdaubbé, 
«  tappé  et  chatouillé.  Praesentement  je  double  à 
«  vous  tous  vos  guaiges.  Vous,  m'amie,  disoit-il  à 
«  sa  femme,  faictez  vos  honneurs  comme  vouldrez. 
«  Vous  avez  en  vos  mains  et  conserve  touts  mes 
«  thesaurs. 

«  Quant  est  de  moy,  premièrement,  je  boy  à 
«  vous  tous,  mes  bons  amys.  Or  çà,  il  est  bon  et 
«  frays.  Secondement,  vous,  maistre  d'hostel,  prenez 
«  ce  bassin  d'argent.  Je  vous  le  donne.  Vous,  es- 


PANTAGRUEL 


«  cuiers,  prenez  ces  deux  couppes  d'argent  doré. 
«  Vos  pages  de  troys  moys  ne  soient  fouettez. 
«  M'amye,  donnez  leurs  mes  beaulx  plumailz  blancs 
<(  avecques  les  pampillettes  d'or.  Messire  Oudart, 
«  je  vous  donne  ce  flaccon  d'argent.  Cestuy  aultre 
«  je  donne  aux  cuisiniers;  aux  varletz  de  chambre 
«  je  donne  ceste  corbeille  d'argent;  aux  palefre- 
«  niers  je  donne  ceste  nasselle  d'argent  doré;  aux 
«  portiers  je  donne  ces  deux  assiettes;  aux  mule- 
;(  tiers  ces  dix  happesouppes;  Trudon,  prenez  toutes 
«  ces  cuillères  d'argent  et  ce  drageouoir;  vous,lac- 
«  quais,  prenez  ceste  grande  salliere. 

«  Servez  moy  bien,  amys,  je  le  recoingnoistray, 
«  croyans  fermement  que  j'aymeroys  mieulx,  par  la 
«  vertus  Dieu,  endurer  en  guerre  cent  coups  de 
«  masse  sus  le  heaulme  au  service  de  nostre  tant  bon 
«  Roy,  qu'estre  une  foys  cité  par  ces  mastins 
«  Chiquanous,  pour  te  passetemps  d'un  tel  gras 
«  prieur.  » 


g^  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XIV 

CHAPITRE    XIV 

Continuation  des  Chiquanous  daubbez  en  la  maison 
de  Basché. 

UATRE  jours  après,  un  aultre  jeune, 
hault  et  maigre  Chiquanous  alla  citer 
Basché  à  la  requête  du  gras  prieur.  A 
son  arrivée  feut  soubdain  par  le  por- 
tier recongneu,  et  la  campanelle  sonnée.  Au  son 
d'icelle  tout  le  peuple  du  chasteau  entendit  le  mys- 
tère. 

«  Loyré  poitrissoit  sa  paste;  sa  femme  belutoitla 
farine;  Oudart  tenoit  son  bureau;  les  gentilz- 
hommes  jouoient  à  la  paulme.  Le  seigneur  Basché 
jouoit  au  troys  cens  troys  avecques  sa  femme.  Les 
damoiselles  jouoient  aux  pingres,  les  officiers 
jouoient  à  l'impériale,  les  paiges  jouoient  à  la 
mourre  à  belles  chinquenauldes. 

«Soubdain  feut  de  tous  entendu  que  Chiquanous 
estoit  en  pays.  Lors  Oudart  se  revestir,  Loyré  et  sa 
femme  prendre  leurs  beaulx  accoustremens,  Tru- 
don  sonner  de  sa  flutte,  battre  son  tabourin,  chas- 
cun  rire,  tous  se  préparer,  et  guanteletz  en  avant. 

«  Basché  descend  en  la  basse  court.  Le  Chi- 
quanous, le  rencontrant,  se  meist  à  genoilz  davant 
luy,  le  pria  ne  prendre  en  mal  si,  de  la  part  du  gras 
prieur,  il  le  citoit,  remonstra  par  harangue  diserte 
comment  il  estoit  personne  publicque,  serviteur  de 


PANTAGRUEL  98 

moinerie,  appariteur  de  la  mitre  abbatiale,  prest  à 
en  faire  aultant  pour  luy,  voyre  pour  le  moindre 
de  sa  maison,  la  part  qu'il  luy  plairoyt  l'emploicter 
et  commender. 

«  Vrayement,  dist  le  seigneur,  ja  ne  me  citerez 
«  que  premier  n'ayez  beu  de  mon  bon  vin  de 
«  Quinquenays,  et  n'ayez  assisté  aux  nopces  que  je 
«  foys  praesentement.  Messire  Oudart,  faictez  le 
«  boyre  tresbien  et  refraischir,  puys  l'amenez  en 
«  ma  salle.  Vous  soyez  le  bien  venu    » 

«  Chiquanous,  bien  repeu  et  abbreuvé,  entre 
avecques  Oudart  en  salle,  en  laquelle  estoient  tous 
les  personaiges  de  la  farce  en  ordre  et  bien  déli- 
bérez. A  son  entrée  chascun  commença  soubrire. 
Chiquanous  rioit  par  compaignie,  quand  par  Ou- 
dart feurent  sus  les  fîansez  dictz  motz  mystérieux, 
touchées  mains,  la  mariée  baisée,  tous  aspersez 
d'eaue  beniste. 

«  Pendent  qu'on  apportoit  vin  et  espices,  coups 
de  poing  commencèrent  trotter.  Chiquanous  en 
donna  nombre  à  Oudart.  Oudart  soubs  son  supel- 
lis  avoit  son  guantelet  caché  ;  il  s'en  chausse  comme 
d'une  mitaine,  et  de  daubber  Chiquanous,  et  de 
drapper  Chiquanous,  et  coups  de  jeunes  guanteletz 
de  tous  coustez  pleuvoir  sus  Chiquanous.  «  Des 
«  nopces,  disoient  ilz,  des  nopces,  des  nopces  vous 
«  en  soubvieine.  »  Il  feut  si  bien  acoustré  que  le 
sang  luy  sortoit  par  la  bouche,  par  le  nez,  par  les 
aureilles,   par   les  œilz.  Au   demourant  courbatu. 


94 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    XIV 


espaultré,  et  froissé  teste,  nucqiie,  dours,  poictrine, 
•braz  et  tout.  Croyez  qu'en  Avignon  on  temps  de 
carneval  les  bacheliers  oncques  ne  jouèrent  à  la 
raphe  plus  mélodieusement  que  feut  joué  sus  Chi- 
quanous.  En  fin  il  tombe  par  terre.  On  luy  jecta 
force  vin  sus  la  face  ;  on  luj  attacha  à  la  manche 
de  son  pourpoinct  belle  livrée  de  jaulne  et  verd,  et 
le  mist  on  sus  son  cheval  morveulx.  Entrant  en  l'isle 
Bouchard,  ne  sçay  s'il  feut  bien  pensé  et  traicté, 
tant  de  sa  femme  comme  des  myres  du  pays.  De- 
puis n'en  feut  plus  parlé. 

«  Au  lendemain  cas  pareil  advint,  pource  qu'on 
sac  et  gibbessiere  du  maigre  Chiquanous  n'avoit 
esté  trouvé  son  exploict.  De  par  le  gras  prieur  feut 
nouveau  Chiquanous  envoyé  citer  le  seigneur  Bas- 
ché,  avecques  deux  records  pour  sa  sceureté. 

a  Le  portier,  sonnant  la  campanelle,  resjouyt 
toute  la  famille,  entendens  que  Chiquanous  estoit 
là.  Basché  estoit  à  table,  dipnant  avecques  safemme 
et  gentilzhommes.  Il  mande  quérir  Chiquanous,  le 
feist  asseoir  prés  de  soy,  les  records  prés  les  da- 
moiselles,  et  dipnerent  tresbien  et  joyeusement. 

c(  Sus  le  dessert,  Chiquanous  se  levé  de  table, 
prassens  et  oyans  les  records,  cite  Basché;  Basché 
gracieusement  luy  demande  copie  de  sa  commis- 
sion ;  elle  estoit  ja  preste.  Il  prend  acte  de  son  ex- 
ploict. A  Chiquanous  et  ses  records  feurent  quatre 
escuz  au  soleil  donnez.  Chascun  s'estoit  retiré  pour 
la  farce.  Trudon  commence    sonner  du  tabourin. 


PANTAGRUEL  gS 

Basché  prie  Chiquanous  assister  aux  fiansailles  d'un 
sien  officier,  et  en  recepvoir  le  contract,  bien  le 
payant  et  contentent.  Chiquanous  feut  courtoys, 
desguainna  son  escriptoire,  eut  papier  prompte- 
ment,  ses  records  prés  de  luy.  Loyré  rentre  en  salle 
par  une  porte,  sa  femme  avecques  les  damoiselles 
par  aultre,  en  accoustrements  nuptiaulx.  Oudart, 
revestu  sacerdotalement,  les  prend  par  les  mains, 
les  interroge  de  leurs  vouloirs,  leurs  donne  sa 
bénédiction,  sans  espargne  d'eaue  beniste.  Le  con- 
tract est  passé  et  minuté.  D'un  cousté  sont  appor- 
tez vin  et  espices,  de  l'aultre  livrée  à  tas,  blanc  et 
tanné,  de  l'aultre  sont  produictz  guanteletz  secrè- 
tement. » 

CHAPITRE   XV 

Comment  par  Chiquanous  sont  renouvelées  les 
antiques  coustumes  des  fiansailles. 

jHiQUANOUS,  avoir  degouzillé  une 
grande  tasse  de  vin  breton ,  dist  au 
Seigneur:  «Monsieur,  comment  l'en- 
«  tendez  vous?  L'on  ne  baille  poinct 
«  icy  des  nopces?  Sainsambreguoy,  toutes  bonnes 
«  coutumes  se  perdent.  Aussi  ne  trouve  l'on  plus 
«  de  lièvres  au  giste.  Il  n'est  plus  d'amys.  Voyez 
«  comment  en  plusieurs  ecclises  l'on  a  desemparé 
«  les  antiques  beuvettesdesbenoists  saincts  OO  de 


96  s  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XV 

((  Noël  !  Le  monde  ne  faict  plus  que  resver.  Il  ap- 
te proche  de  sa  fin.  Or  tenez  :  Des  nopces,  des 
«  nopces,  des  nopces  !  » 

«  Ce  disant,  frappoit  sus  Basché  et  sa  femme,  après 
sus  les  damoiselles  et  sus  Oudart.  Adoncques  fei- 
rent  guanteletz  leur  exploict,  si  que  à  Chiquanous 
feut  rompue  la  teste  en  neuf  endroictz.  A  un  des 
records  feut  le  bras  droict  defaucillé,  à  l'aultre  feut 
démanchée  la  mandibule  supérieure,  de  mode  qu'elle 
luy  couvroit  le  menton  à  demy ,  avecques  denuda- 
tion  de  la  luette,  et  perte  insigne  des  dents  mola- 
res,  masticatoires  et  canines.  Au  son  du  tabourin 
changeant  son  intonation  feurent  guantelets  mussez^ 
sans  estre  aulcunement  apperceuz,  et  confictures 
multipliées  de  nouveau,  avecques  liesse  nouvelle, 
beuvans  les  bons  compaignons  uns  aux  aultres,  et 
tous  à  Chiquanous  et  ses  records;  Oudart  renioil 
et  despitoit  les  nopces,  alléguant  qu'un  des  records 
luy  avoit  desincornifistibulé  toute  l'aultre  espaule. 
Ce  non  obstant,  beuvoit  à  luy  joyeusement.  Le  re- 
cords demandibulé  joingnoit  les  mains,  et  tacite- 
ment luidemandoit  pardon,  car  parler  ne  povoitil. 
«  Loyré  se  plaignoit  de  ce  que  le  records  debradé 
luy  avoit  donné  si  grand  coup  de  poing  sur  l'aultre 
coubte  qu'il  en  estoit  devenu  tout  esperruquanclu- 
zelubelouzerirelu  du  talon.  «  Mais,  disoit  Trudon, 
«  cachant  l'œil  guausche  avecques  son  mous- 
«  chouoir,  et  monstrant  son  tabourin  défoncé  d'un 
a  coustc ,  quel  mal  leur  avoys  je  faict?  Il  ne  leurs 


PANTAGRUEL 


97 


«  a  suffis  m'avoir  ainsi  lourdement  morrambou- 
«  zevezengouzequoquemorguatasacbacguevezine- 
«  maffressé  monpaouvre  œil,  d'abondant  ilz  m'ont 
u  défoncé  mon  tabourin.  Tabourins  à  nopces  sont 
<(  ordinairement  battuz,  tabourineurs  bien  festoyez, 
«  battuz  jamais.  Le  diable  s'en  puisse  coyffer  !  — 
«  Frère,  luy  dist  Chiquanous  manchot,  je  te  don- 
ce  neray  unes  belles,  grandes,  vieilles  lettres  royaulx, 
«  que  j'ay  icy  en  mon  baudrier,  pour  repetasser 
«  ton  tabourin,  et  pour  prier  Dieu  pardonne  nous. 
«  Par  Nostre  Dame  de  Rivière  la  belle  Dame,  je 
VI  je  n'y  pensoys  en  mal.  » 

«  Un  des  escuyers,  chopant  et  boytant,  contre- 
faisoit  le  bon  et  noble  seigneur  de  la  Roche-Posay. 
Il  s'adressa  au  records,  embavieré  de  machoueres, 
et  luy  dist  :  «  Estez  vous  des  frappins,  des  frap- 
y  peurs,  ou  des  frappars?  Ne  vous  suffisoit  nous 
«  avoir  ainsi  morcrocassebezassevezassegrigueli- 
«  guoscopapopondrillé  tous  les  membres  supérieurs  à 
('  grands  coups  de  bobelin,  sans  nous  donner  telz 
K  morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoque  - 
'<  lurintimpanemens  sus  les  grefves  à  belles  poinc- 
«  tes  de  houzeaulx?  Appellez-vous  cela  jeu  de  jeu- 
«  nesse?  Par  Dieu,  jeu  n'est  ce.  »  Le  records,  joi- 
gnant les  mains,  sembloit  luy  en  requérir  pardon, 
marmonnant  de  la  langue  :  «  Mon,  mon,  monvre- 
«  Ion,  von,  von  »,  comme  un  marmot. 

«  La  nouvelle  mariée,  pleurante  rioyt,  riante 
pleuroit,  de  ce  que  Chiquanous  ne  s'estoit  contenté 

Rabelais.  IV.  lî 


^8  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XV 

la  daubbant  sans  choys  ne  élection  des  membres, 
mais  l'avoir  lourdement  deschevelée,  d'abondant 
luy  avoit  trepignemampenillorifrizonoufressuré  les 
parties  honteuses  en  trahison. 

«  Le  diable,  dist  Basché,  y  ayt  part!  Il  estoit 
«  bien  nécessaire  que  monsieur  le  Roy  (ainsi  se 
((  nomment  Chiquanous)  me  daubbast  ainsi  ma 
«  bonne  femme  d'eschine.  Je  ne  luy  en  veulx  mal 
«  toutesfoys.  Ce  sont  petites  charesses  nuptiales. 
«  Mais  je  apperçoy  clerement  qu'il  m'a  cité  en  ange 
«  et  daubbé  en  diable.  Il  tient  je  ne  sçay  quoy  du 
«  frère  Frappart.  Je  boy  à  luy  de  bien  bon  cœur 
«  et  à  vous  aussi,  messieurs  les  records.  —  Mais, 
«  disoit  sa  femme,  à  quel  propous,  et  sus  quelle 
«  querelle,  m'a  il  tant  et  trestant  festoyé  à  grands 
«  coups  de  poing?  Le  diantre  l'emport,  si  je  le 
«  veubc.  Je  ne  le  veulx  pas  pourtant,  ma  Dia.  Mais 
«  je  diray  cela  de  luy,  qu'il  a  les  plus  dures  oinces 
«  qu'oncques  je  sentis  sus  mes  espauUes.  » 

<(  Le  maistre  d'hostel  tenoit  son  braz  guausche 
en  escharpe,  comme  tout  morquaquoquassé  :  «  Le 
«  diable,  dist-il,  me  feist  bien  assister  à  ces  nopces. 
«  J'en  ay,  par  la  vertus  Dieu,  tous  les  braz  engou- 
«  levezinemassez.  Appeliez  vous  cecy  fiansailles  ? 
«  Je  les  appelle  fîantailles  de  merde.  C'est,  par 
«  Dieu,  le  naïf  bancquet  des  Lapithes,  descriptpar 
«  le  philosophe  samosatoys.  » 

«  Chiquanous  ne  parloitplus.  Les  records  s'excu- 
sèrent, qu'en  daubbant  ainsi  n'avoient  eu  maligne 


PANTAGRUEL 


99 


volunté,  et  que  pour  l'amour  de  Dieu  on  leurs  par- 
donnas!. Ainsi  départent.  Ademye  lieue  de  là  Chi- 
quanous  se  trouva  un  peu  mal.  Les  records  arrivent 
à  l'isle  Bouchard,  disant  publicquement  que  ja- 
mais n'avoient  veu  plus  homme  de  bien  que  le  sei- 
gneur de  Basché,  ne  maison  plus  honorable  que  la 
sienne.  Ensemble  que  jamais  n'avoient  esté  à  telles 
nopces.  Mais  toute  la  faulte  venoit  d'eulx,  qui 
avoient  commencé  la  frapperie.  Et  vesquirent  en- 
cores  ne  sçay  quants  jours  après. 

«  De  là  en  hors  feut  tenu  comme  chose  certaine 
que  l'argent  de  Basché  plus  estoit  aux  Chiquanous 
et  records  pestilent,  mortel  et  pernicieux  que  n'es- 
toit  jadis  l'or  de  Tholose  et  le  cheval  Sejan  à  ceulx 
qui  le  possédèrent.  Depuys  feut  ledict  seigneur  en 
repos  et  les  nopces  de  Basché  en  proverbe  com- 
mun. » 

CHAPITRE    XVI 

Comment  par  frère  Jan  est  faict  essay  du  naturel 
des  CIncquanous. 

■ESTE  narration,  dist  Pantagruel,  sem-  , 
bleroit  joyeuse,  ne  feust  que  davani 
É  nos  œilz  fault  lacraincte  de  Dieucon- 
^M  tinuellement  avoir.  —  Meilleure,  dist 
Epistemon,  seroit,  si  la  pluie  de  ces  jeunes  guan- 
teletz  feust  sus  le  gras  prieur  tombée.  Il  dependoit 


lOO  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XVI 

pour  son  passetemps  argent,  part  à  fascher  Basché, 
part  à  veoir  ses  Chiquanous  daubbez.  Coups  de 
poing  eussent  aptement  atouré  sa  teste  rase,  at- 
tendue l'énorme  concussion  que  voyons  huy  entre 
ces  juges  pedanées  soubs  l'orme.  En  quoj  offen- 
soient  ces  paouvres  diables  Chiquanous? 

—  Il  me  soubvient,  dist  Pantagruel,  à  ce  pro- 
pous,  d'un  antique  gentilhome  romain,  nomme 
L.  Neratius.  Il  estoit  de  noble  famille  et  riche  en 
son  temps  ;  mais  en  luy  estoit  ceste  tyrannique 
complexion  que,  issant  de  son  palais,  il  faisoit  em- 
plir les  gibbessières  de  ses  varletz  d'or  et  d'argeni 
monnoyé,  et,  rencontrant  par  les  rues  quelques 
mignons  braguars  et  mieulx  en  poinct,  sans  d'i- 
ceulx  estre  aulcunement  offensé,  par  guayeté  de 
cœur  leurs  donnoit  de  grands  coups  de  poing  en 
face.  Soubdain  après,  pour  lesappaiseretempescher 
de  non  soy  complaindre  en  justice,  leurs  departoit 
de  son  argent  tant  qu'il  les  rendoit  contens  et  sa- 
tisfaictz,  scelon  l'ordonnance  d'une  loy  des  Douze 
Tables.  Ainsi  despendoit  son  revenu  battant  les  gens 
au  pris  de  son  argent. 

—  Par  la  sacre  botte  de  sainct  Benoist,  dist 
frère  Jan,  présentement  j'en  sçauray  la  vérité.  » 
Adoncqucs  descend  en  terre,  mist  la  main  à  son 
escarcelle,  et  en  tira  vingt  escuz  au  soleil.  Puys 
dist  à  haulte  voix  en  présence  et  audience  d'une 
grande  tourbe  du  peuple  Chiquanourroys  :  «  Qui 
veult  guaingner  vingt  escuz  d'or  pour  estre  battu  en 


PANTAGRUEL  lOI 

diable?  —  lo,  io,  io,  respondirent  tous.  Vous  nous 
affolerez  de  coups,  Monsieur,  cela  est  sceur;  mais 
il  y  a  beau  guaing.  »  Et  tous  accouroient  à  la 
fouUe,  à  qui  seroit  premier  en  date,  pour  estre  tant 
précieusement  battu.  Frère  Jan  de  toute  la  trouppe 
choysit  un  Chicpjanous  à  rouge  muzeau,  lequel  on 
poulse  de  la  dextre  portoit  un  gros  et  large  anneau 
d'argent,  en  la  palle  du  quel  estoit  enchâssée  une 
bien  grande  crapauldine. 

L'ayant  choysi,  je  veidz  que  tout  ce  peuple  mur- 
muroit,  et  entendiz  un  grand,  jeune  et  maisgre 
Chiquanous  habile  et  bon  clerc,  et,  comme  estoit 
le  bruyt  commun,  honeste  homme  en  court  d'ec- 
clise,  soy  complaignant  et  murmurant  de  ce  que  le 
Rouge-Muzeau  leur  oustoit  toutes  practicques  ;  et 
que,  si  en  tout  le  territoire  n'estoit  que  trente 
coups  de  baston  à  guaingner,  il  en  emboursoit  tous 
jours  vingt  huict  et  demy.  Mais  tous  ces  complainctz 
et  murmures  ne  procedoient  que  d'envie. 

Frère  Jan  daubba  tant  et  trestant  Rouge-Mu- 
zeau, dours  et  ventre,  braz  et  jambes,  teste  et  tout, 
à  grands  coups  de  baston,  que  je  le  cuydois  mort 
assommé.  Puys  luy  bailla  les  vingt  escuz.  Et  mon 
villain  debout,  ayse  comme  un  roy  ou  deux.  Les 
aultres  disoient  à  frère  Jan  :  «  Monsieur  frère  dia- 
ble, s'il  vous  plaist  encores  quelques  uns  battre  pour 
moins  d'argent,  nous  sommes  tous  à  vous,  Mon- 
sieur le  diable.  Nous  sommes  trestous  à  vous,  sacs, 
papiers,  plumes  et  tout.  » 


102  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XVI 

Rouge-Muzeau  s'escria  contre  eulx,  disant  à 
haulte  voix  :  «  Feston  diene,  guallefietieis,  venez 
VOUS  sus  mon  marché  ?  Me  voulez  vous  houster  et 
seduyre  mes  chalans?  Je  vous  cite  par  davant  l'Of- 
ficial  à  huyctaine  mirelaridaine.  Je  vous  chiquane- 
ray  en  diable  de  Vauverd.  »  Puys,  se  tournant  vers 
frère  Jan,  à  face  riante  et  joyeuse  luy  dist  :  «  Ré- 
vérend père  en  diable,  Monsieur,  si  m'avez  trouvé 
bonne  robbe,  et  vous  plaist  encores  en  me  battant 
vous  esbattre,  je  me  contenteray  de  la  moitié,  de 
juste  pris.  Ne  m'espargnez,  je  vous  en  prie.  Je 
suys  tout  et  trestout  à  vous,  Monsieur  le  diable, 
teste,  poulmon,  boyaulx  et  tout.  Je  vous  le  diz  à 
bonne  chère.  »  Frère  Jan  interrompit  son  propous, 
et  se  destourna  aultre  part. 

Les  aultres  Chiquanous  se  retiroient  vers  Pa- 
nurge,  Epistemon,  Gymnaste  et  aultres,  les  sup- 
plians  dévotement  estre  par  eulx  à  quelque  petit 
pris  battuz,  aultrement  estoient  en  dangier  de  bien 
longuement  jeusner.  Mais  nul  n'y  voulut  entendre. 

Depuys,  cherchans  eaue  fraische  pour  la  chorme 
des  naufz,  rencontrasmes  deux  vieilles  Chiquanour- 
res  du  lieu,  lesquelles  ensemble  misérablement 
pleuroient  et  lamentoient.  Pantagruel  estoit  resté 
en  sa  nauf,  et  ja  faisoit  sonner  la  retraicte.  Nous, 
doubtans  qu'elles  feussent  parentes  du  Chiquanous 
qui  avoit  eu  bastonnades,  interrogions  les  causes  de 
telle  doleance.  Elles  respondirent  que  de  pleurer 
avoient  cause  bien  équitable,  veu  qu'à  heure  pre- 


PANTAGRUEL  lOD 

sente  l'on  avoit  au  gibbet  baillé  le  moine  par  le 
cou!  aux  deux  plus  gens  de  bien  qui  feussent  en 
tout  Chiquanourroys. 

«  Mes  paiges,  dist  Gymnaste,  baillent  le  moine 
par  les  pieds  à  leurs  compaignons  dormars.  Bailler 
le  moine  par  le  coul  seroit  pendre  et  estrangler  la 
personne.  —  Voire,  voire,  dist  frère  Jan,  vous  en 
parlez  comme  sainct  Jan  de  la  Palisse.  » 

Interrogées  sus  les  causes  de  cestuy  pendaige, 
respondirent  qu'ilz  avoient  desrobé  les  ferremens 
de  la  messe  et  les  avoient  mussez  soubs  le  manche 
de  la  paroece.  «  Voylà,  dist  Epistemon,  parlé  en 
terrible  allégorie.  » 

CHAPITRE   XVII 

Comment  Pantagruel  passa  les  isles  de  Thohu  et 
Bohu,  et  de  l'esirange  mort  de  Bringuenardles, 
avalleur  de  moulins  à  vent. 

E  mesme  jour  passa  Pantagruel  les 
deux  isles  de  Thohu  et  Bohu,  es  quel- 
les ne  trouvasmes  que  frire.  Bringue- 
narilles  le  grand  géant  avoit  toutes  les 
paelles,  paellons,  chauldrons,  coquasses,  lichefretes 
et  marmites  du  pays  avallé,  en  faulte  de  moulins 
à  vent,  desquelz  ordinairement  il  se  paissoit,  dont 
estoit  advenu  que,  peu  davant  le  jour,  sus  l'heure 
de  sa  digestion,  il  estoit  en  griefve  maladie  tombé. 


104  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XVII 

par  certaine  crudité  d'estomach  causée  de  ce,  comme 
disoient  les  medicins,  que  la  vertus  concoctrice  de 
son  estomach,  apte  naturellement  à  moulins  à  vent 
tous  brandifz  digérer,  n'avoit  peu  à  perfection  con- 
sommer les  paelles  et  coquasses;  les  chauldrons  et 
marmites  avoit  assez  bien  digéré,  comme  disoient 
congnoistre  aux  hypostases  et  eneoremes  de  quatre 
bussars  de  urine  qu'il  avoit  à  ce  matin  en  deux 
foys  rendue. 

Pour  le  secourir,  usèrent  de  divers  remèdes  sce- 
lon  l'art.  Mais  le  malfeut  plus  fort  que  les  remèdes, 
et  estoit  le  noble  Bringuenarilles  à  cestuy  matin 
trespassé,  en  façon  tant  estrange  que  plus  esbahir 
ne  vous  fault  de  la  mort  de  yEschylus,  lequel, 
comme  luy  eust  fatalement  esté  par  les  vaticinateurs 
predict  qu'en  certain  jour  il  mourroit  par  ruine  de 
quelque  chose  qui  tomberoit  sus  luy,  iceluy  jour 
destiné  s'estoit  de  la  ville,  de  toutes  les  maisons, 
arbres,  rochiers  et  aultres  choses  esloingné,  qui  tom- 
ber peuvent  et  nuyre  par  leur  ruine.  Et  demoura 
on  mylieu  d'une  grande  praerie,  soy  commettant 
en  la  foy  du  ciel  libre  et  patent,  en  sceureté  bien 
asseurée,  comme  luy  sembloit,  si  non  vrayemenl 
que  le  ciel  tombast,  ce  que  croyoit  estre  impossible. 
Toutes  foys  on  dict  que  les  allouettes  grandement 
redoubtent  la  ruine  des  cieulx,  car,  les  cieulx  tom- 
bans,  toutes  seroient  prinses. 

Aussi   la    redoubtoient   jadis  les    Celtes   voisins 
du  Rhin,  ce  sont   nobles,  vaillans,  chevaleureux, 


PANTAGRUEL  Io5 

bellicqueux  et  triumphans  François,  les  quelz,  inter- 
rogez par  Alexandre  le  Grand  quelle  chose  plus  en 
ce  monde  craignoient,  espérant  bien  que  de  luy 
seul  feroient  exception,  en  contemplation  de  ses 
grandes  prouesses,  victoires,  conquestes  et  trium- 
phes,  respondirent  rien  ne  craindre  si  non  que  le 
ciel  tombast,  non  toutes  fojs  faire  refus  d'entrer  en 
ligue,  confédération  et  amitié  avecques  un  si  preux 
et  magnanime  roy,  si  vous  croyez  Strabo,  Ub.  j, 
et  Arrian,  Ub.  i.  Plutarche  aussi,  on  livre  qu'il  a 
faict  De  la  face  qui  apparoisi  on  corps  de  la  Lune, 
allègue  un  nommé  Phenace,  lequel  grandement 
craignoit  que  la  lune  tombast  en  terre,  et  avoit 
commisération  et  pitié  de  ceulx  qui  habitent  soubs 
icelle,  comme  sont  les  ^tiophienset  Taprobaniens, 
si  une  tant  grande  masse  tomboit  sus  eulx.  Du  ciel 
et  de  la  terre  avoit  paour  semblable,  s'ilz  n'estoient 
deuement  fulciz  et  appuyez  sus  les  colunnes  de 
Atlas,  comme  estoit  l'opinion  des  anciens,  scelon 
le  tesmoingnage  de  Aristoteles,  Ub.  6  Metaphys. 

iEschylus,  ce  non  obstant,  par  ruine  feut  tué 
et  cheute  d'une  caqueroUe  de  tortue,  la  quelle,  d'en- 
tre les  gryphes  d'une  aigle  haulte  en  l'air  tombant 
sus  sa  teste,  luy  fendit  la  cervelle. 

Plus,  de  Anacreon,  poète,  lequel  mourut  e-^tran- 
glé  d'un  pépin  de  raisin.  Plus,  de  Fabius,  prêteur 
romain,  lequel  mourut  suffoqué  d'un  poil  de  chie- 
vre,  mangeant  une  esculée  de  laict.  Plus,  de  cel- 
luy  honteux  lequel,  par  retenir  son  vent,  et  default 

'4 


Io6  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XVII 

de  peter  un  meschant  coup,  subitement  mourut 
en  la  présence  de  Claudius,  empereur  romain.  Plus, 
de  celluy  qui  à  Rome  est  en  la  voye  Flaminie  en- 
terré, lequel  en  son  epitaphe  se  complainct  estre 
mort  par  estre  mords  d'une  chatte  on  petit  doigt. 
Plus,  de  Q^  Lecanius  Bassus,  qui  subitement  mou- 
rut d'une  tant  petite  poincture  de  aiguille  on 
poulce  de  la  main  guausche  qu'à  poine  la  povoit  on 
veoir. 

Plus,  de  Quenelault,  medicin  normant,  lequel 
subitement  à  Monspellier  trespassa  par  de  biés 
s'estre  avecques  un  trancheplume  tiré  un  ciron  de  la 
main.  Plus,  de  Philomenes,  auquel  son  varlet  pour 
l'entrée  de  dipner  ayant  apresté  des  figues  nouvel- 
les, pendent  le  temps  qu'il  alla  au  vin  ,  un  asne 
couillart  esguaré  estoit  entré  on  logis,  et  les  figues 
apposées  mangeoit  religieusement.  Philomenes  sur- 
venent,  et  curieusement  contemplant  la  grâce  de 
l'asne  sycophage,  dist  au  varlet,  qui  estoit  de  re- 
tour :  «  Raison  veult,  puys  qu'à  ce  dévot  asne  as 
les  figues  abandonné,  que  pour  boire  tu  luy  pro- 
duise de  ce  bon  vin  que  as  apporté.  »  Ces  parolles 
dictes,  entra  en  si  excessive  gayeté  d'esperit,  et 
s'esclata  de  rire  tant  énormément,  continuement, 
que  l'exercice  de  la  râtelle  luy  tollut  toute  respira- 
tion, et  subitement  mourut. 

Plus,  de  Spurius  Saufeius,  lequel  mourut  humant 
un  œuf  mollet  à  l'issue  du  baing.  Plus,  de  ceiluy 
lequel,  dist  Bocace,  estre  soubdainement  mort  par 


PANTAGRUEL  107 

s'escurer  les  dens  d'un  brin  de  saulge.  Plus,  de 
Philippot  Placut,  lequel,  estant  sain  et  dru,  subite- 
ment mourut  en  payant  une  vieille  depte,  sans  aul- 
tre  précédente  maladie.  Plus,  de  Zeusis  lepainctre, 
lequel  subitement  mourut  à  force  de  rire,  considé- 
rant le  minoys  et  pourtrait  d'une  vieille  par  luy  re- 
présentée en  paincture. 

Plus,  de  mil  aultres  qu'on  vous  die,  feust  Verrius, 
feust  Pline,  feust  Valere,  feust  Baptiste  Fulgose, 
feust  Bacabery  l'aisné.  Le  bon  Bringuenarilles,  hé- 
las! mourut  estranglé,  mangeant  un  coing  de  beurre 
frays  à  la  gueule  d'un  four  chauld,  par  l'ordonnance 
des  medicins. 

Là  d'abondant  nous  feut  dict  que  le  roy  de  Cul- 
lan  en  Bohu  avoit  deffaict  les  satrapes  du  roy 
Mechloth,  et  mis  à  sac  les  forteresses  de  Belima. 
Depuys,  passasmes  les  isles  de  Nargues  etZargues, 
aussi  les  isles  de  Teleniabin  et  Geneliabin,  bien 
belles  et  fructueuses  en  matière  de  clysteres.  Les 
isles  aussi  de  (£iii^  et  (S'uig,  des  quelles  par  avant 
estoit  advenue  l'estafillade  au  Langrauff  d'Esse. 


Io8  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XV III 

CHAPITRE    XVIII 

Comment  Pantagruel  évada  une  forte  tempeste 
en   mer. 

u  lendemain  rencontrasmes  à  poge 
^neuf  orques  chargées  de  moines,  ja- 
cobins, jésuites,  cappussins,  hermites, 
laugustins,  bernardins,  celestins,  thea- 
tins,  egnatins,  amadeans,  cordeliers,  carmes,  mini- 
mes et  aultres  sainctz  religieux,  les  quelz  alloient 
au  concile  de  Cheîil  pour  grabeler  les  articles  de  la 
foy  contre  les  nouveaux  heereticques. 

Les  voyant,  Panurge  entra  en  excès  de  joye, 
comme  asceuré  d'avoir  toute  bonne  fortune  pour 
celluy  jour  et  aultres  subsequensen  long  ordre.  Et, 
ayant  courtoisement  salué  les  beatz  pères,  et  re- 
commendé  le  [salut  de  son  ame  à  leurs  dévotes 
prières  et  menuz  suffraiges ,  feist  jecter  en  leurs 
naufz  soixante  et  dix-huict  douzaines  de  jambons, 
nombre  de  caviatz,  dizaines  de  cervelatz,  centaines 
de  boutargues  et  deux  mille  beaulx  angelotz  pour 
les  âmes  des  trespassez. 

Pantagruel  restoit  tout  pensif  et  melancholicque. 
Frère  Jan  l'apperceut,  et  demandoit  dont  luy  ve- 
noit  telle  fascherie  non  acoustumée,  quand  le  pilot, 
consyderant  les  voltigemens  du  peneau  sus  la 
pouppe,  et  prevoiant  un  tyrannicque  grain  et  foi- 
tunal  nouveau,  commenda  tous  estre  à  l'iierte,  tant 


PANTAGRUEL  109 

nauchiers,  fadrins  et  mousses,  que  nous  aultres 
voyagiers;  feist  mettre  voiles  bas,  mejane,  contre- 
mejane,  triou,  maistralle,  epagon,  civadiere;  feit 
caller  les  boulingues,  trinquet  de  prore  et  trinquet 
de  gabie,  descendre  le  grand  artemon,  et  de  toutes 
les  antemnes  ne  rester  que  les  grizelles  et  cous- 
tieres. 

Soubdain  la  mer  commença  s'enfler  et  tumultuer 
du  bas  abysme,  les  fortes  vagues  batre  les  flans  de 
nos  vaisseaulx,  le  maistral,  accompaigné  d'un  cole 
effréné,  de  noires  gruppades,  de  terribles  sions,  de 
mortelles  bourrasques,  sifflera  travers  nos  antemnes. 
Le  ciel  tonner  du  hault,  fouldrojer,  esclairer,  plu- 
voir,  gresler,  l'air  perdre  sa  transparence,  devenir 
opacque,  ténébreux  et  obscurcy,  si  que  aultre  lu- 
mière ne  nous  apparoissoit  que  des  fouldres,  es- 
claires  et  infractions  des  flambantes  nuées;  les  cate- 
gides,  thielles,  lelapes  et  presteres  enflamber  tout 
au  tour  de  nous  par  lespsoloentes,  arges,  elicies  et 
aultres  ejaculations  etherées  ;  nosaspectz  tous  estre 
dissipez  et  perturbez,  les  horrificques  typhones  sus- 
pendre les  montueuses  vagues  du  courrant.  Croyez 
que  ce  nous  sembloit  estre  l'antique  Chaos,  on  quel 
estoient  feu,  air,  mer,  terre,  tous  les  elemens  en 
refraictaire  confusion. 

Panurge,  ayant  du  contenu  en  son  estomach  bien 
repeu  les  poissons  scatophages,  restoit  acropy  sus 
le  tillac  ;  tout  affligé,  tout  meshaigné  et  à  demy  mort, 
invocqua  tous  les  benoistz  saincts  et  sainctes  à  son 


IlO  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XVIIl 

ayde,  protesta  de  soy  confesser  en  temps  et  lieu, 
puys  s'escria  en  grand  effroj,  disant  :  «  Maigordome, 
hau,  mon  amy,  mon  père,  mon  oncle,  produizez  un 
peu  de  salle;  nous  ne  boirons  tantoust  que  trop,  à 
ce  que  je  voy.  A  petit  manger  bien  boire,  sera  dé- 
sormais ma  devise.  Pleust  à  Dieu  et  à  la  benoiste, 
digne  et  sacrée  Vierge,  que  maintenant,  je  diz  tout 
à  ceste  heure,  je  feusse  en  terre  ferme  bien  à  mon 
aise! 

«  O  que  troys  et  quatre  foys  heureulx  sont  ceulx 
qui  plantent  chous  !  O  Parces,  que  ne  me  fillastez 
vous  pour  planteur  de  chous  !  O  cjue  petit  est  le 
nombre  de  ceulx  à  qui  Juppiter  a  telle  faveur  porté, 
qu'il  les  a  destinez  à  planter  chous  !  Car  ilz  ont 
tousjours  en  terre  un  pied  ,  l'aultre  n'en  est  pas 
loing.  Dispute  de  félicité  et  bien  souverain  qui 
vouldra,  mais  quiconques  plante  chous  est  preesen- 
tement  par  mon  décret  declairé  bien  heureux,  à  trop 
meilleure  raison  que  Pyrrhon,  estant  en  pareil  dan- 
gier  que  nous  sommes,  et  voyant  un  pourceau  prés 
le  rivaige  qui  mangeoit  de  l'orge  espandu,  le  de- 
claira  bien  heureux  en  deux  qualitez,  sçavoir  est 
qu'il  avoit  orge  à  foison,  et  d'abondant  estoit  en 
terre.  Ha  !  pour  manoir  deifîcque  et  seigneurial  il 
n'est  que  le  plancher  des  vaches! 

«  Ceste  vague  nous  emportera.  Dieu  servateur  ! 
O  mes  amys!  un  peu  de  vinaigre!  Je  tressue  de 
grand  ahan!  Zalas!  les  velles  sont  rompues,  le  pro- 
denou   est  en  pièces,  les   cosses  esclatent,  l'arbre 


P  ANTAGRUEL  I  l  l 

du  hault  de  la  guatte  plonge  en  mer,  la  carine  est 
au  soleil,  nos  gumenes  sont  presque  tous  rouptz. 
Zaias,  Zalas!  où  sont  nos  boulingues?  Tout  est 
frelore,  bigoth.  Nostre  trinquet  est  avau  l'eaue. 
Zalas  1  à  qui  appartiendra  ce  briz  !  Amys,  prestez 
moy  icy  darriere  une  de  ces  rambades.  Enfans, 
vostre  landrivel  est  tombé.  Helas!  ne  abandonnez 
l'orgeau,  ne  aussi  le  tirados.  Je  oy  l'aignevillot  fré- 
mir. Est-il  cassé?  Pour  Dieu,  saulvons  la  brague, 
du  fernel  ne  vous  souciez.  Bebebe  bous  bous, 
bous! 

«  Voyez  à  la  calamité  de  vostre  boussole,  de 
grâce,  maistre  Astrophile,  dont  nous  vient  ce  for- 
tunal?  Par  ma  foy  !  j'ay  belle  paour.  Bou  bou  bou, 
bous  bous!  C'est  faict  de  moy,  je  me  conchie  de 
mal  raige  de  paour.  Bou  boubou  bou!  Otto,  to 
to  to  to,  ti!  Otto  to  to  to  to,  ti  !  Bou  bou  bou, 
ou  ou  ou  bou  bou,  bous  bous!  Je  naye,  je  naye, 
je  meurs!  Bonnes  gens,  je  naye!  » 


LIVRE     IV,     CHAPITRE    XIX 


CHAPITRE    XIX 


Quelles    contenences    eurent  Panurgc    et    frère    Jan 
durant  la  tcmpesle. 

ANTAGRUEL,  préalablement  avoir  im- 
ploré l'ayde  du  grand  DieuServateur, 
et  faicte  oraison  publicque  en  fervente 
dévotion,  par  l'advis  du  pilot  tenoit 
l'arbre  fort  et  ferme;  frère  Jan  s'estoit  mis  en 
pourpoinct  pour  secourir  les  nauchiers.  Aussi  es- 
toient  Epistemon,  Ponocrates  et  les  aultres. 

Panurge  restoit  de  cul  sus  le  tillac,  pleurant  et 
lamentant.  Frère  Jan  l'apperceut,  passant  sus  la 
coursie,  et  luy  dist  : 

<(  Par  Dieu,  Panurge  le  veau,  Panurge  le  pleu- 
rart,  Panurge  le  criart,  tu  feroys  beaucoup  mieulx 
nous  aydant  icy  que  là  pleurant  comme  une  vache, 
assis  sus  tes  couillons  comme  un  magot.  —  Be  be 
be  bous  bous  bous  !  respondit  Panurge,  frère  Jan, 
mon  amy,  mon  bon  père,  je  naye,  je  naye,  mon 
amy,  je  naye.  C'est  faict  de  moy,  mon  père  spiri- 
tuel, mon  amy,  c'en  est  faict.  Vostre  bragmart  ne 
m'en  sçauroit  saulver.  Zalas,  zalas  !  nous  sommes 
au  dessus  de  Ela,  hors  toute  la  gamme.  Be  be  be 
bous  bous!  Zalas!  A  ceste  heure  sommes  nous  au 
dessoubs  de  Gama  ut!  Je  naye!  Ha!  mon  père, 
mon  oncle,  mon  tout,  l'eau  est  entrée  en  mes  sou- 


PANTAGRUEL  Il3 

liers  par  le  collet.  Bous,  bous,  bous,  paisch,  hu, 
hu,hu,ha,ha,ha,  ha,  ha,  je  nayelZalas,  zalas!  hu,hu, 
hu,  hu,  hu,  hu!  Be,  be,  bous,  bous,  bo,  bous,  bo,bous, 
ho,  ho,  ho,  ho,  ho!  Zalas,  zalas!  A  ceste  heure 
foys  bien  à  poinct  l'arbre  forchu,  les  pieds  à  mont, 
la  teste  en  bas.  Pleust  à  Dieu  que  pra^sentement  je 
feusse  dedans  la  orque  des  bons  et  beatz  pères  con- 
cilipetes  les  quelz  ce  malin  nous  rencontrasmes, 
tant  devotz,  tant  gras,  tant  joyeulx,  tant  douilletz 
et  de  bonne  grâce!  Holos ,  holos,  holos!  Zalas, 
zalas!  ceste  vague  de  tous  les  diables  — mea  culpa, 
Deus,  —  je  diz  ceste  vague  de  Dieu  enfondrera 
nostre  nauf.  Zalas!  frère  Jan,  mon  père,  mon  amy, 
confession  !  Me  voyez  cy  à  genoulx.  Confiteor, 
vostre  saincte  bénédiction! 

—  Vien,  pendu  au  diable,  dist  frère  Jan,  icy 
nous  ayder,  de  par  trente  légions  de  diables,  vien  ! 
Viendra  il?  —  Ne  jurons  poinct,  dit  Panurge,  mon 
père,  mon  amy,  pour  ceste  heure.  Demain  tant  que 
vouldrez.  Holos,  holos!  Zalas!  nostre  nauf  prent 
eau,  je  naye.  Zalas,  zalas!  Be,  be,  be  be  be  bous, 
bous,  bous,  bous  !  Or  sommes  nous  au  fond.  Zalas, 
zalas!  Je  donne  dixhuict  cent  mille  escuz  de  in- 
trade  à  qui  me  mettra  en  terre  tout  foireux  et  tout 
breneux  comme  je  suys,  si  oncques  home  feut  en 
ma  patrie  de  bien.  Confiteor.  Zalas!  un  petit  mot 
de  testament,  ou  codicille  pour  le  moins. 

— Mille  diables,  dist  frère  Jan,  saultent  on  corps 
de  ce  coqu!  Vertus  Dieu!  parle  tu  de  testament  à 
Rabelais.   IV.  i5 


114  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XIX 

ceste  heure  que  sommes  en  dangier,  et  qu'il  nous 
.convient  évertuer,  ou  jamais  plus?  Viendras  tu,  ho 
diable?  Comité,  mon  mignon.  O  le  gentil  algousan  ! 
Deçà,  Gymnaste,  icy  sus  l'estanterol.  Nous  sommes, 
par  la  vertus  Dieu,  troussez  à  ce  coup.  Voylà  nostre 
phanal  extainct.  Cecy  s'en  va  à  tous  les  millions  de 
diables.  — Zalas,  zalas  !  dist  Panurge,  zalas!  bou, 
bou,  bou,  bous.  Zalas,  zalas!  estoit  ce  icy  que  de 
périr  nous  estoit  prsedestinez?  Holos  !  bonnes  gens, 
je  naye,  je  meurs.  Consummatum  est.  C'est  faict  de 
moy. — Magna,  gna,  gna,  dist  frère  Jan.  Fy!  qu'il 
est  laid,  le  pleurart  de  merde!  Mousse,  ho  !  de  par 
tous  les  diables, guarde  l'escantoula.  T'es  tu  blessé? 
Vertus  Dieu!  Atache  à  l'un  des  bitous.  Icy,  de  là, 
de  par  le  diable,  hay  !  Ainsi,  mon  enfant. 

—  Ha,  frère  Jan,  dist  Panurge,  mon  père  spiri- 
tuel, mon  amy,  ne  jurons  poinct.  Vous  péchez. 
Zalas,  zalas  !  Bebebebous,  bous,  bous!  je  naye,  je 
meurs,  mes  amys.  Je  pardonne  à  tout  le  monde. 
Adieu,  In  manus.  Bous,  bous,  bouououous!  Sainct 
Michel  d'Aure,  sainct  Nicolas,  à  ceste  foys,  et  ja- 
mais plus!  Je  vous  foys  ici  bon  veu,  et  à  nostre 
Seigneur,  que  si  ce  coup  m'estez  aydant,  j'entends 
que  me  mettez  en  terre  hors  ce  dangier  icy,  je  vous 
edifieray  une  belle  grande  petite  chappelle,  ou  deux, 

Entre  Quandé  et  Monssoreau, 
Et  n'y  paistra  vache  ne  veau. 

«  Zalas,  zalas  !  il  m'en  est  entré  en  la  bouche  plus 


PANTAGRUEL 


ii5 


de  dix  huict  seillaulx  ou  deux.  Bous,  bous,  bous, 
bous.  Qu'elle  est  amere  et  sallée  ! 

—  Par  la  vertus,  dist  frère  Jan,  du  sang,  de  la 
chair,  du  ventre,  de  la  teste,  si  encores  je  te  oy 
pioller,  coqu  au  diable,  je  te  gualleray  en  loup 
marin!  Vertus  Dieu,  que  ne  lejectons  nous  au  fond 
de  la  mer?  Hespaillier,  ho!  gentil  compaignon, 
ainsi,  mon  amy!  Tenez  bien  lassus.  Vrayement, 
voicy  bien  esclairé  et  bien  tonné  !  Je  croy  que  tous 
les  diables  sont  deschainez  au  jourd'huy,  ou  que 
Proserpine  est  en  travail  d'enfant.  Tous  les  diables 
dansent  aux  sonnettes.  » 


CHAPITRE    XX 

Comment    les    nauchiers     abandonnent    les    navires 
au  fort  de  la  tempeste. 

|wA,  dist  Panurge,  vous  péchez,  frère 
«jJan,  mon  amy  ancien.  Ancien,  dis  je, 
'car  de  prtesent  je  suys  nul,  vous  estes 
'nul.  Il  me  fasche  le  vous  dire.  Car  je 
croy  que  ainsi  jurer  face  grand  bien  à  la  râtelle, 
comme  à  un  fendeur  de  boys  faict  grand  soulaige- 
ment  celluy  qui  à  chascun  coup  prés  de  luy  crie  : 
Han!  à  haulte  voix,  et  comme  un  joueur  de  quilles 
est  mirifîcquement  soulaigé  quand  il  n'a  jecté  la 
bouUe  droict,  si  quelque  home  d'esprit  prés  de  luy 
panche  et  contourne  la  teste  et  le  corps  à  demy  du 


Il6  LIVRE     ]V,     CHAPITRE     XX 

cousté  auquel  la  bouUe  aultrement  bien  jectée  eust 
'faict  rencontre  de  quilles.  Toutes  foys  vous  péchez, 
mon  amy  doulx. 

«  Mais,  si  prœsentement  nous  mangeons  quelque 
espèce  de  cabirotades,  serions  nous  en  sceureté  de 
cestuy  oraige?  J'ay  leu  que  sus  mer  en  temps  de 
tempeste  jamais  n'avoient  paour,  tous  jours  estoient 
en  sceureté  les  ministres  des  dieux  Cabires  tant  cé- 
lébrez par  Orphée,  Apollonius,  Pherecydes,  Strabo, 
Pausanias,  Hérodote. 

—  Il  radote,  dist  frère  Jan,  lepaouvre  diable.  A 
mille  et  millions  et  centaines  de  millions  de  diables 
soyt  le  coqu  cornard  au  diable  !  Ayde  nous  icy, 
hau  tigre!  Viendra  il?  Icy  à  orche.  Teste  Dieu 
plene  de  reliques  !  quelle  patenostre  de  cinge  est 
ce  que  tu  marmottez  là  entre  les  dens?  Ce  diable 
de  fol  marin  est  cause  de  la  tempeste,  et  il  seul  ne 
ayde  à  la  chorme.  Par  Dieu,  si  je  voys  là,  je  vous 
chastieray  en  diable  tempestatif.  Icy,  fadrin,  mon 
mignon;  tiens  bien,  que  jeyface  un  nou  gregeoys. 
O  le  gentil  mousse  !  Pleust  à  Dieu  que  tu  feussez 
abbé  de  Talemouze,  et  celluy  qui  de  praesent  Test 
feust  guardian  du  CrouUay  ! 

«  Ponocrates,  mon  frère,  vous  blesserez  là.  Epis- 
temon,  guardez  vous  de  la  jalousie,  je  y  ay  veu 
tomber  un  coup  de  fouldrc.  —  Inse.  — C'est  bien 
dict.  —  Inse,  inse,  insc.  Vieigne  esquif.  Inse.  — 
Vertus  Dieu,  qu'est-ce  là?  le  cap  est  en  pièces. 
Tonnez,  diables,  petez,  rottez,  fiantez  !  Bren  pour 


PANTAGRUEL  I  I  7 

!a  vague'  Elle  a,  par  la  vertus  Dieu,  failly  à  m'em- 
porter  soubs  le  courant.  Je  croy  que  tous  les  millions 
de  diables  tiennent  icy  leur  chapitre  provincial,  ou 
briguent  pour  élection  de  nouveau  recteur.  Orche  ! 
C'est  bien  dict.  Guare  là  caveche  !  Hau,  mousse, 
lie  par  le  diable,  hay!  Orche,  orche  ! 

—  Bebebebous,  bous,  bous,  dist  Panurge,  bous, 
bous,  bous,  bebe,  be,  bou,  bous,  je  naye.  Je  nevoy 
ne  ciel  ne  terre.  Zalas,  zalas  !  De  quatre  elemens 
ne  nous  reste  icy  que  feu  et  eau.  Bouboubous,  bous, 
bous!  Pleust  à  la  digne  vertus  de  Dieu  que  à  heure 
présente  je  feusse  dedans  le  clos  de  Seuillé,  ou  chez 
Innocent  le  pastissier,  devant  la  Cave  Paincte,  à 
Chinon,  sus  poine  de  me  mettre  en  pourpoinct 
pour  cuyre  les  petitz  pastez. 

«  Nostre  homme,  sçauriez  vous  me  jecter  en  terre? 
Vous  sçavez  tant  de  bien,  comme  l'on  m'a  dict.  Je 
vous  donne  tout  Salmiguondinoys,  et  ma  grande 
cacquerollierej  si  par  vostre  industrie  je  trouve  unes 
foys  terre  ferme.  Zalas,  zalas!  je  naye.  Dea,  beaulx 
amys,  puys  que  surgir  ne  povons  à  bon  port,  met- 
tons nous  à  la  rade,  je  ne  sçay  où.  Plongez  toutes 
vos  ancres.  Soyons  hors  de  ce  dangier,  je  vous  en 
prie.  Nostre  amé,  plongez  le  scandai  et  les  bolides, 
de  grâce.  Sçaichons  la  haukeur  du  profond.  Son- 
dez, nostre  amé,  mon  amy,  de  par  nostre  Seigneur. 
Sçaichons  si  l'on  boyroit  icy  aisément  debout,  sans 
soy  besser.  J'en  croy  quelque  chose. 

—  Uretacque,  hau  !  cria  le  pilot,  uretacque  !  La 


IIO  LIVRE    IV,     CHAPITRE    XX 

main  à  l'insail.  Amené,  uretacque  !  Bressine  !  Ure- 
tacque  !  Guare  la  pane  !  Haut  amure,  amure  bas. 
Hau,  uretacque,  cap  en  houlle.  Desmanche  le 
heaulme  !  Accapaye  ! 

—  En  sommes  nous  là?  dlst  Pantagruel.  Le  bon 
Dieu  Servateur  nous  soyt  en  ayde  ! 

—  Acappaye,  hau!  s'escria  Jamet  Brahier, 
maistre  pilot ,  acappaye!  Chascun  pense  de  son 
ame,  et  se  mette  en  dévotion,  n'esperans  ayde 
que  par  miracle  des  cieulx.  —  Faisons,  dist  Pa- 
nurge  quelque  bon  et  beau  veu.  Zalas,  zalas, 
zalas  !  Bou,  bou,  bebebebous,  bous,  bous,  zalas, 
zalas  !  Faisons  un  pèlerin.  Cza  ça,  chascun  bour- 
sille  à  beaulx  liards,  cza  ! 

—  Deçà,  hau,  dist  frère  Jan,  de  par  tous  les 
diables!  —  Apoge.  Acappaye  on  nom  de  Dieu. 
Desmanche  le  heaulme,  hau  !  Acappaye,  acappaye! 
—  Beuvons,  hau  !  Je  diz  du  meilleur  et  plus  sto- 
machal.  Entendez  vous,  hault  majourdome?  Pro- 
duisez, exhibez.  Aussi  bien  s'en  va  cecy  à  tous  les 
millions  de  diables.  Apporte  cy  hau,  page,  mon 
tirouoir  —  ainsi  nommoit  il  son  bréviaire. — Atten- 
dez! tyre,  mon  amy,  ainsi,  vertus  Dieu  !  Voicy  bien 
greslé  et  fouldroié,  vrayement.  Tenez  bien  là  haut, 
je  vous  en  prie.  Quand  aurons  nous  la  feste  de  tous 
sainctz?  Je  croy  que  au  jourd'huy  est  l'infeste  feste 
de  tous  les  millions  de  diables. 

—  Helas!  dist  Panurge,  frère  Jan  se  damne  bien 
à  crédit.  O  que  je  y  perds  un  bon  amy  !  Zalas,  za- 


PANTAGRUEL 


119 


las!  voicy  pis  que  antan.  Nous  allons  de  Scjlle  en 
Carjbde,  holos!  je  naye.  Conptcor.  Un  petit  mot 
de  testament,  frère  Jan,  mon  père,  monsieur  l'ab- 
stracteur,  mon  amy,  mon  Achates ,  Xenomanes, 
mon  tout.  Helas,  je  naye  !  Deux  motz  de  testa- 
ment. Tenez,  icy,  sus  ce  transpontin.  >> 


CHAPITRE    XXI 

Continuation  de  la  fempcste  et  brief  discours 
sus  testamens  faictz  sus  mer. 

lAiRE  testament,  dist  Epistemon ,  à 
ceste  heure  qu'il  nous  convient  éver- 
tuer et  secourir  nostre  chorme,  sus 
poine  de  faire  naufraige,  me  semble 
acte  autant  importun  et  mal  à  propous  comme  cel- 
luy  des  lancepesades  et  mignons  de  Csesar  entrant 
en  Gaule,  les  quelz  se  amusoient  à  faire  testamens 
et  codicilles,  lamentoient  leurs  fortunes,  plouroieni 
l'absence  de  leurs  femmes  et  amys  Romains,  lors 
que  par  nécessité  leurs  convenoit  courir  aux  armes, 
et  soy  évertuer  contre  Ariovistus,  leur  ennemy. 
C'est  sottize  telle  que  du  charretier  lequel,  sa  char- 
rette versée  par  un  retouble,  à  genoilz  imploroit 
l'ayde  de  Hercules,  et  ne  aiguillonnoit  ses  bœufz  et 
ne  mettoit  la  main  pour  soubiever  les  roues.  De 
quoy  vous  servira  icy  faire  testament?  Car  ou  nous 


120  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXI 

évaderons  ce  dangier,  ou  nous  serons  nayez.  Si 
évadons,  il  ne  vous  servira  de  rien.  Testamens  ne 
sont  valables  ne  auctorisez  si  non  par  mort  des 
testateurs.  Si  sommes  nayez,  ne  nayera  il  pas  comme 
nous  ?  Qui  le  portera  aux  exécuteurs? 

—  Quelque  bonne  vague,  respondit  Panurge,  le 
jectera  à  bourt,  comme  feit  Ulyxes,  et  quelque  fille 
de  roy  allant  à  l'esbat  sus  le  serain  le  rencontrera, 
puis  le  fera  tresbien  exécuter,  et  prés  le  rivaige  me 
fera  ériger  quelque  magnificque  cénotaphe,  comme 
feist  Dido  à  son  mary  Sichée  ;  JEneas  à  Deïphobus 
sus  le  rivaige  de  Troie,  prés  Rhœte  ;  Andromache 
à  Hector,  en  la  cité  de  Butrot  ;  Aristoteles  à  Her- 
mias  et  Eubulus  ;  les  Athéniens  au  poëte  Euripides  ; 
les  Romains  à  Drusus  en  Germanie,  et  à  Alexandre 
Severe,  leur  empereur,  en  Gaulle  ;  Argentier  à  Cal- 
laïschre  ;  Xenocrites  à  Lysidices  ;  Timare  à  son  filz 
Teleutagores  ;  Eupolis  et  Aristodice  à  leur  filz 
Theotime;  Onestes  à  Timocles  ;  Callimache  à  So- 
polis,  filz  de  Dioclides  ;  Catulle  à  son  frère;  Statius 
à  son  père;  Germain  de  Brie  à  Hervé,  le  nauchier 
breton. 

—  Resvez-tu  ?  dist  frère  Jan.  Ayde  icy,  de  par 
cinq  cens  mille  et  millions  de  charretées  de  diables, 
ayde,  que  le  cancre  te  puisse  venir  aux  moustaches, 
et  troyz  razes  de  anguoanages,  pour  te  faire  un 
hault  de  chausses  et  nouvelle  braguette  !  Nostre 
nauf  est  elle  encarée?  Vertus  Dieu,  comment  la  re- 
molquerons  nous?  Que  tous  les  diables  de  coup  de 


PANTAGRUEL  12  1 

mer  voicy  !  Nous  n'eschapperons  jamais,  ou  je  me 
donne  à  tous  les  diables.  » 

Allors  feut  ouye  une  piteuse  exclamation  de 
Pantagruel,  disant  à  haulte  voix  : 

«  Seigneur  Dieu,  saulve  nous  :  nous  périssons. 
Non  toutesfoys  advieigne  scelon  nos  affections, 
mais  ta  saincte  volunté  soit  faicte. 

—  Dieu,  dist  Panurge,  et  la  benoiste  Vierge 
soient  avecques  nous.  Holos,  holas  !  je  naye.  Bebe- 
bebous,  bebe  bous,  bous!  In  manus.  Vray  Dieu, 
envoyé  moy  quelque  daulphin  pour  me  saulver  en 
terre  comme  un  beau  petit  Arion.  Je  sonneray  bien 
de  la  harpe,  si  elle  n'est  desmanchée. 

—  Je  me  donne  à  tous  les  diables,  dist  frère  Jan. . . 
—  Dieu  soyt  avecques  nous!  disoyt  Panurge  entre 
ses  dens.  —  Si  je  descens  là,  je  te  monstreray  par 
évidence  que  tes  couillons  pendent  au  cul  d'un  veau 
coquart,  cornart,  escorné.  Mgnan,  mgnan,  mgnan  ! 
Vien  icy  nous  ayder,  grand  veau  pleurart,  de  par 
trente  millions  de  diables  qui  te  saultent  au  corps! 
Viendras-tu?  O  veau  marin!  Fy  !  qu'il  est  laid,  le 
pleurart  !  —  Vous  ne  dictes  aultre  chose!  —  Cza, 
joyeulx  tirouoir,  en  avant,  que  je  vous  espluche  à 
contre  poil.  Beatus  vir  qui  non  abiit.  Je  sçay  tout 
cecy  par  cœur.  Voyons  la  légende  de  monsieur 
sainct  Nicolas  : 

Horrida  tempestas  inontein  turbavit  acutum... 
Tempeste  feut  un  grand  fouetteur  d'escholiers 
au  collège  de  Montagu. 

16 


122  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXI 

«  Si  par  fouetter  paouvres  petitz  enfans,  escholiers 
innocens,  les  pedaguogues  sont  damnez,  il  est,  sus 
mon  honneur,  en  la  roue  de  Ixion,  fouettant  le 
chien  courtault  qui  l'esbranle  ;  s'ilz  sont  par  enfans 
innocens  fouetter  saulvez,  il  doibt  estre  au-dessus 
des...  » 


CHAPITRE    XXII 
Fin  de  la  tempeste. 


W)M  |\T^,ir,  ERRE,  terre  !  s'escria  Pantagruel,  je  voy 
il^?  ^^"^-    E^f^i^s,    couraige    de    brebis! 
v-i   vlJ^Nousne  sommes  pas  loing  de  port.  Je 
^•^és^S/  voy  le  ciel  du  cousté  de  la  transmon- 
tane  qui  commence  s'esparer.  Advisez  à  Siroch. 

—  Couraige,  enfans,  dist  le  pilot,  le  courant  est 
refoncé.  Au  trinquet  de  gabie.  Inse,  inse.  Aux 
boulingues  de  contremejane.  Le  cable  au  capestan. 
Vire,  vire,  vire!  La  main  à  l'insail.  Inse,  inse,  inse. 
Plante  le  heaulme.  Tiens  fort  à  guarant.  Pare  les 
couetz.  Pare  les  escoutes.  Pare  les  bolines.  Amure 
bâbord.  Le  heaulme  soubs  le  vent.  Casse  escoute 
de  tribord,  filz  de  putain! — Tu  es  bien  aise, home 
de  bien,  dist  frère  Jan  au  matelot,  d'entendre  nou- 
velles de  ta  mère.  —  Vien  du  lo  !  Prés  et  plain  ! 
Hault  la  barre! —  Haulte  est,  respondoient  les  ma- 
telotz.  —  Taille  vie  !  Le  cap  au  seuil  !  Malettes 
hau  !  Que  l'on  coue  bonnette  !  Inse,  inse  ! 


PANTAGRUEL  123 

—  C'est  bien  dict  et  advisé,  disoit  frère  Jan. 
Sus,  sus,  sus,  enfans  diligentement  !  Bon.  Inse.  inse  ! 
A  poge  !  C'est  bien  dict  et  advisé.  L'oraige  me 
semble  critiquer  et  finir  en  bonne  heure.  Loué  soit 
Dieu  pourtant!  Nos  diables  commencent  escamper 
dehinch.  • — •  Mole!  —  C'est  bien  et  doctement 
parlé.  Mole,  mole  !  Icy,  de  par  Dieu,  gentil  Po- 
nocrates,  puissant  ribauld  !  Il  ne  fera  qu'enfans 
masles,  le  paillard!  Eusthenes,  guallant  home,  au 
trinquet  de  prore  !  —  Inse,  inse  !  —  C'est  bien  dict. 
Inse,  de  par  Dieu  !  Inse,  inse  ! 

Je  n'en  daignerois  rien  craindre, 
Car  le  jour  est  feriau. 
Nau,  nau,  nau  ! 

—  Cestuy  celeume,  dist  Epistemon,  n'est  hors 
de  propous,  et  me  plaist. 

Car  le  jour  est  feriau. 

—  Inse,  inse!  Bon!  —  O,  s'escria  Epistemon, 
je  vous  commande  tous  bien  espérer.  Je  voy  çà 
Castor  à  dextre. 

—  Be  be  bous,  bous,  bous,  dist  Panurge,  j'ay 
grand  paour  que  soit  Hélène  la  paillarde.  —  C'est 
vrayement,  respondit  Epistemon,  Mixarchagevas, 
si  plus  te  plaist  la  dénomination  des  Argives.  Haye, 
haye  !  Je  vois  terre,  je  voy  port,  je  voy  grand  nom- 
bre de  gens  sus  le  havre.  Je  voy  du  feu  sus  un 
obeliscolychnie. 


124  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXII 

—  Haye,  haye  !  dist  le  pilot,  double  le  capet  les 
basses.  —  Doublé  est,  respondoient  les  matelotz. 
—  Elle  s'en  va,  dist  le  pilot  ;  aussi  vont  celles  de 
convoy  !  Ayde  au  bon  temps.  —  Sainct  Jan,  disl 
Panuige,  c'est  parlé  cela  !  O  le  beau  mot  !  —  Mgna, 
mgna,  mgna  !  dist  frère  Jan,  si  tu  en  taste  goutte, 
que  le  diable  me  taste!  Entends  tu,  couillu  au  dia- 
ble? Tenez,  nostre  amé,  plein  tanquart  du  fin 
meilleur.  Apporte  les  frizons,  hau  Gymnaste,  et  ce 
grand  matin  de  pasté  jambique,  ou  jambonique,  ce 
m'est  tout  un.  Guardez  de  donner  à  travers. 

—  Couraige,  s'escria  Pantagruel,  couraige,  en- 
fans.  Soyons  courtoys.  Voyez  cy  prés  nostre  nauf 
deux  lutz,  troys  flouins,  cinq  chippes,  huict  volon- 
taires, quatre  guondoles  et  six  freguates,  par  les 
bonnes  gens  de  cette  prochaine  isle ,  envoyées  à 
nostre  secours.  Mais  qui  est  cestuy  Ucalegon  là  bas 
qui  ainsi  crie  et  se  desconforte?  Ne  tenoys  je  l'arbre 
sceurement  des  mains,  et  plus  droict  que  ne  fe- 
roient  deux  cens  gumenes? 

— ■  C'est,  respondit  frère  Jan,  le  paouvre  diable 
de  Panurge,  qui  a  fiebvre  de  veau.  Il  tremble  de 
paour  quand  il  est  saoul. 

—  Si,  dist  Pantagruel,  paour  il  a  eu  devant  ce 
colle  horrible  et  périlleux  fortunal,  pourveu  que  au 
reste  il  se  fcust  évertué,  je  ne  l'en  estime  un  pelet 
moins.  Car  comme  craindre  en  tout  heurt  est  indice 
de  gros  et  lasche  cœur,  ainsi  comme  faisoit  Aga- 
memnon,  et  pour  ceste  cause  le  disoit  Achilles  en 


PANTAGRUEL  125 

ses  reproches  ignominieusement  avoir  yeulx  de 
chien  et  cœur  de  cerf;  aussi  ne  craindre  quand  le 
cas  est  evidentementredoubtableestsignedepeuou 
taulte  de  appréhension.  Ores,  si  chose  est  en  ceste 
vie  à  craindre,  après  l'offense  de  Dieu,  je  ne  veulx 
dire  que  ce  soit  la  mort.  Je  ne  veulx  entrer  en  la 
dispute  de  Socrates  et  des  Academicques,  mort 
n'estre  de  soy  maulvaise,  mort  n'estre  de  soy 
à  craindre.  Car,  comme  est  la  sentence  de  Ho- 
mère ,  chose  griefve  ,  abhorrente  et  dénaturée 
est  périr  en  mer.  Defaict,  JEneai,  en  la  tem- 
peste  de  laquelle  feut  le  convoy  de  ses  navires 
prés  Sicile  surprins ,  regretoit  n'estre  mort  de  la 
main  du  fort  Diomedes,  et  disoit  ceulx  estre  troys 
et  quatre  foys  heureux  qui  estoient  mortz  en  la 
conflagration  de  Troie.  Il  n'est  céans  mort  per- 
sone.  Dieu  servateur  en  soit  éternellement  loué. 
Mais,  vrayement,  voicy  un  mesnage  assez  mal  en 
ordre.  Bien!  il  nous  fauldra  reparer  ce  briz.  Guar- 
dez  que  ne  donnons  par  terre.  » 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXIII 


CHAPITRE    XXIII 

Comment,   la    tempcste  finie,  Panurge  faict  le   bon 
compaignon. 

•A,  ha!  s'escria  Panurge,  tout  va  bien. 

"J'L'oraige  est  passée.  Je  vous  prie,  de 
'grâce,  que  je  descende  le  premier.  Je 

Pvouldrois  fort  aller  un  peu  à  mes  affai- 
res. Vous  ayderay-je  encores  là?  Baillez  que  je 
vrilonne  ceste  chorde.  J'ay  du  couraige  prou  , 
vojre.  De  paour  bien  peu.  Baillez  ça,  mon  amy. 
Non,  non,  pas  maille  de  craincte.  Vray  est  que 
ceste  vague  decumane,  lacjuelle  donna  de  prore 
en  pouppe,  m'a  un  peu  l'artère  altéré.  —  Voile 
bas.  —  C'est  bien  dict.  Comment,  vous  ne  faictez 
rien,  frère  Jan?  Est  il  bien  temps  de  boire  à  ceste 
heure?  Que  sçavons  nous  si  l'estaffier  de  sainct  Mar- 
tin nous  brasse  encores  quelque  nouvelle  oraige  ? 
Vous  iray  je  encores  ayder  de  là  ?  Vertus  guoy  !  je 
me  repens  bien,  mais  c'est  à  tard^  que  n'ay  suivy 
la  doctrine  des  bons  philosophes,  qui  disent  soy 
pourmener  prés  de  la  mer  et  naviger  prés  la  terre 
estre  chose  moult  sceure  et  délectable,  comme  al- 
ler à  pied  quand  l'on  tient  son  cheval  par  la  bride. 
Ha,  ha,  ha!  par  Dieu,  tout  va  bien.  Vous  ayderay 
je  encores  là?  Baillez  ça;  je  feray  bien  cela,  ou  le 
diable  y  sera.  » 


PANTAGRUEL 


Epistemon  avoit  une  main  toute  au  dedans  es- 
corchée  et  sanglante  par  avoir  en  violence  grande 
retenu  un  des  gumenes,  et,  entendent  le  discours  de 
Pantagruel,  dist  :  ((  Croyez,  seigneur,  que  j'ay  eu 
de  paour  et  de  frayeur  non  moins  que  Panurge. 
Mais  quoy!  Je  ne  me  suys  espargné  au  secours.  Je 
consydere  que  si  vrayement  mourir  est,  comme  est, 
de  nécessité  fatale  et  inévitable,  en  telle  ou  telle 
heure,  en  telle  ou  telle  façon  mourir  est  en  la  saincte 
volunté  de  Dieu.  Pourtant  icelluy  fault  incessam- 
ment implorer,  invocquer,  prier,  requérir,  supplier. 
Mais  là  ne  fault  faire  but  et  bourne;  de  nostrepart 
convient  pareillement  nous  évertuer,  et,  comme 
dict  le  sainct  Envoyé,  estre  cooperateurs  avecques 
luy.  Vous  sçavez  que  dist  C.  Flaminius,  consul, 
lors  que  par  l'astuce  de  Annibal  il  feut  reserré  prés 
le  lac  de  Peruse,  dict  Thrasymene  :  «  Enfans, 
«  dist  il  à  ses  soubdars,  d'icy  sortir  ne  vous  fault 
«  espérer  par  veuz  et  imploration  des  dieux.  Par 
«  force  et  vertus  il  nous  convient  évader  et  à  fil 
«  d'espée  chemin  faire  par  le  mylieu  des  ennemis.  « 
«  Pareillement  en  Saluste  :  l'ayde,  dist  M.  Por- 
tius  Cato ,  des  dieux  n'est  impetrée  par  veuz 
ocieux,  par  lamentations  muliebres.  En  veiglant, 
travaillant,  soy  évertuant,  toutes  choses  succèdent 
à  soubhayt  et  bon  port.  Si  en  nécessité  et  dangier 
est  l'homme  négligent ,  eviré  et  paresseux ,  sans 
propous  il  implore  les  dieux.  Hz  sont  irritez  et  in- 
dignez. —  Je  me  donne  au  diable,  dist  frère  Jan... 


128  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXIII 

—  Je  en  suys  de  moitié,  dist   Panuige,  —   si  le 
'  clous  de  Seuillé  ne  feust  tout  vendange  etdetruict, 
si  je  ne  eusse  que  chanté  : 

Contra  liostiuin  insidias, 

matière  de  bréviaire,  comme  faisoient  les  aultres 
diables  de  moines,  sans  secourir  la  vigne  à  coups 
de  bâton  de  la  croix  contre  les  pillars  de  Lerné. 

—  Vogue  la  gualere,  dist  Panurge,  tout  va  bien  ; 
frère  Jan  ne  faict  rien  là.  Il  se  appelle  frère  Jan 
faictneant,  et  me  reguarde  icy  suant  et  travaillant 
pour  ayder  à  cestuy  home  de  bien  Matelot,  premier 
de  ce  nom.  Notre  amé,  ho  !  deux  motz,  mais  que 
je  ne  vous  fasche  :  de  quante  espesseur  sont  les  ais 
de  ceste  nauf?  —  Elles  sont,  respondit  le  pilot,  de 
deux  bons  doigtz  espesses,  n'ayez  paour.  - —  Ver- 
tus Dieu,  dist  Panurge,  nous  sommes  doncques 
continuellement  à  deux  doigtz  prés  de  la  mort.  Est 
ce  cy  une  des  neuf  joyes  de  mariage  ?  Ha  !  nostre  ' 
amé,  vous  faictez  bien  mesurant  le  péril  à  l'aulne  ; 
de  paour,  je  n'en  ay  poinct,  quand  est  de  moy.  Je 
m'appelle  Guillaume  sans  paour.  De  couraige  tant 
et  plus.  Je  ne  entends  couraige  de  brebis,  je  diz 
couraige  de  loup,  asceurance  de  meurtrier.  Et  ne 
crains  rien  que  les  dangiers.  » 


PANTAGRUEL  1  29 

CHAPITRE  XXIV 

Comment  par  frère  Jan  Panurge  est  déclaré  avoir 
eu  paour  sans  cause  durant  l'oraige. 

Ion  jour,  Messieurs,  dist  Panurge,  bon 
jour  trestous.  Vous  vous  portez  bien 
trestous.  Dieu  mercy  et  vous.  Vous 
^-^^^^i^^  soyez  les  bien  et  à  propous  venuz. 
Descendons.  Hespalliers,  hau  !  jectezlepontal;  ap- 
proche cestuy  esquif.  Vous  ayderay  je  encores  là? 
Je  suis  allouvy  et  affamé  de  bien  faire  et  travailler 
comme  quatre  bœufz .  Vrayement,  voicy  un  beau 
lieu  et  bonnes  gens.  Enfans ,  avez  vous  encores 
affaire  de  mon  ayde?  N'espargnez  la  "sueur  de  mon 
corps,  pour  l'amour  de  Dieu.  Adam,  c'est  l'home, 
nasquit  pour  labourer  et  travailler  comme  l'oyseau 
pour  voler.  Nostre  Seigneur  veult,  entendez  vous 
bien,  que  nous  mangeons  nostre  pain  en  la  sueur 
de  nos  corps,  non  pas  rien  ne  faisans,  comme  ce 
penaillon  de  moine  que  voyez,  frère  Jan,  qui 
boyt,  et  meurt  de  paour.  Voycy  beau  temps.  A 
ceste  heure  congnois  je  la  response  de  Anarcharsis 
le  noble  philosophe  estre  véritable,  et  bien  en  rai- 
son fondée,  quant  il,  interrogé  quelle  navire  luy 
sembloit  la  plus  sceure,  respondit  :  «  Celle  qui  se- 
«  roit  on  port.  » 

—  Encores  mieulx,  dist  Pantagruel,  quand  il, 
interrogé  des  quelz  plus  grand  estoit  le  nombre, 
Rabelais.  IV.  17 


l3o  LIVRE    IV,    CHAPITRE     XX!V 

des  morts  ou  des  vivens,  demanda  :  a  Entre  le^ 
«  quelz  comptez  vous  ceulx  qui  navigent  sus  mer?  » 
Subtilement  signifiant  que  ceulx  qui  sus  mer  navigent 
tant  prés  sont  du  continuel  dangier  de  mort  qu'ilz 
vivent  mourans,  et  mourent  vivens.  Ainsi  Portius 
Cato  disoit  de  troys  choses  seulement  soy  repentir, 
sçavoir  est  :  s'il  avoit  jamais  son  secret  à  femme  ré- 
vélé, si  en  oysiveté  jamais  avoit  un  jour  passé,  et  si 
par  mer  il  avoit  peregriné  en  lieu  aultrement  ac- 
cessible par  terre. 

—  Par  le  digne  froc  que  je  porte,  dist  frère  Jan 
à  Panurge,  couillon  mon  amy,  durant  la  tempeste 
tu  as  eu  paour  sans  cause  et  sans  raison.  Car  tes 
destinées  fatales  ne  sont  à  périr  en  eau.  Tu  seras 
hault  en  l'air  certainement  pendu,  ou  bruslé  guail- 
lard  comme  un  père.  Seigneur,  voulez  vous  un  bon 
guaban  contre  la  pluie?  Laissez  moy  ces  manteaulx 
de  loup  et  de  bedouault.  Faictez  escorcher  Pa- 
nurge, et  de  sa  peau  couvrez  vous.  Ne  approchez 
pas  du  feu,  et  ne  passez  par  davant  les  forges  des 
mareschaulx,  de  par  Dieu  ;  en  un  moment  vous  la 
voyriez  en  cendre.  Mais  à  la  pluie  exposez  vous 
tant  que  vous  vouldrez,  à  la  neige  et  à  la  gresle, 
voire,  par  Dieu,  jectez  vous  au  plonge  dedans  le 
profond  de  l'eau,  ja  ne  serez  pourtant  mouillé. 
Faictez  en  bottes  d'hyver,  jamais  ne  prendront  eau. 
Faictez  en  des  nasses  pour  apprendre  les  jeunes 
gens  à  naiger^  ilz  apprendront  sans  dangier. 

—  Sa  peau  doncques ,   dist   Pantagruel,   seroit 


PANTAGRUEL  l3l 

comme  l'herbe  dicte  cheveu  de  Venus,  laquelle  ja- 
mais n'est  mouillée  ne  remoytie  ;  tous  jours  est  sei- 
che, encores  qu'elle  feust  on  profond  de  l'eau  tant 
que  vouldrez.  Pourtant  est  dicte  Adiantos. 

—  Panurge  mon  amy,  dist  frère  Jan,  n'aye  ja- 
mais paour  de  l'eau,  je  t'en  prie.  Par  élément  con- 
traire sera  ta  vie  terminée. 

—  Voire,  respondit  Panurge;  mais  les  cuisi- 
niers des  diables  resvent  quelques  foys,  et  errent  en 
leur  ofRce,  et  mettent  souvent  bouillir  ce  qu'on 
destinoit  pour  roustir,  comme  en  la  cuisine  de 
céans  les  maistres  queux  souvent  lardent  perdris, 
ramiers  et  bizets,  en  intention,  comme  est  vray 
semblable,  de  les  mettre  roustir.  Advient  toutes 
foys  que  les  perdris  aux  choux,  les  ramiers  aux 
pourreaulx  et  les  bizetz  ilz  mettent  bouillir  aux  na- 
veaulx. 

«  Escoutez,  beaulx  amys.  Je  proteste  davant  la 
noble  compaignie  que  de  la  chappelle  vouée  à  mon- 
sieur sainct  Nicolas,  entre  Quandelet  Monssoreau, 
j'entends  que  sera  une  chappelle  d'eau  rose,  en  la- 
quelle ne  paistra  vache  ne  veau,  car  je  la  jetteray 
au  fond  de  l'eau. 

—  Voylà,  dist  Euslhenes,  le  guallant.  Voylà  le 
guallant,  guallant  et  deniy!  C'est  vérifier  le  pro- 
verbe lombardique  : 

Passato  el  pericolo,  gabato  d  santo.  •> 


l32  LIVRE    IV,     CHAPITRE    XXV 

CHAPITRE    XXV 

Comment  après   la  tcmpcstc  Pantagruel  descendit 
es  isles  des  Macrxons. 

î§^\vs  l'instant  nous  descendismezau  port 
'd'une  isle  laquelle  on  nommoit  l'isle 
^,  des  Macraeons.  Les  bonnes  gens  du 
lieu  nous  repceurent  honnorablement. 
Un  vieil  Macrobe,  ainsi  nommoient  ilz  leur  maistre 
eschevin,  vouloit  mener  Pantagruel  en  la  maison 
commune  de  la  ville  pour  soy  refraischir  à  son  aise 
et  prandre  sa  réfection.  Mais  il  ne  voulut  partir  du 
mole  que  tous  ses  gens  ne  feussent  en  terre.  Après 
les  avoir  recongneuz,  commenda  chascun  estremué 
de  vestemens ,  et  toutes  les  munitions  des  naufz 
estre  en  terre  exposées,  à  ce  que  toutes  les  chor- 
mes  feissent  chère  lie.  Ce  que  feut  incontinent 
faict.  Et  Dieu  sçayt  comment  ilyeutbeu  et  guallé. 
Tout  le  peuple  du  lieu  apportoit  vivres  en  abon- 
dance .  Les  Pantagruelistes  leurs  en  donnoient 
d'adventaige.  Vray  est  que  leurs  provisions  estoient 
aulcunement  endommagées  par  la  tempeste  précé- 
dente. 

Le  repas  finy,  Pantagruel  pria  un  chascun  soy 
mettre  en  office  et  debvoir  pour  reparer  le  briz.  Ce 
que  feirent,  et  de  bon  hayt.  La  réparation  leurs 
estoit  facile,  par  ce  que  tout  le  peuple  de  l'isle  es- 
toient charpentiers  et  tous  artizans  telz  que  voyez 


PANTAGRUEL  l33 

en  l'arsenac  de  Venise;  et  l'isle  grande  seulement 
estoit  habitée  en  troys  portz  et  dix  parœces,  le 
reste  estoit  boys  de  haiilte  fustaye,  et  désert, 
comme  si  feust  la  forest  de  Ardeine. 

A  nostre  instance,  le  vieil  Macrobe  monstra  ce 
que  estoit  spectacle  et  insigne  en  Tisle.  Et  par  la 
forest  umbrageuse  et  déserte  descouvrit  plusieurs 
vieulx  temples  ruinez,  plusieurs  obelisces,  pyramides, 
monumens  et  sepulchres  antiques,  avecques  inscrip- 
tions et  epitaphes  divers,  les  uns  en  lettres  hiero- 
glyphicques,  les  aultres  en  languaige  ionicque,  les 
aultres  en  langue  arabicque,agarene  sclavonicque  et 
aultres.  Des  quelz  Epistemon  feist  extraie  t  curieu- 
sement. 

Ce  pendent  Panurge  dist  à  frère  Jan  :  «  Icy  est 
l'isle  des  Macrseons.  Macrseon  en  grec  signifie 
vieillart,  homme  qui  a  des  ans  beaucoup.  —  Que 
veulx  tu,  dist  frère  Jan,  que  j'en  face?  Veulx  tu 
que  je  m'en  defface?  Je  n'estoys  mie  on  pays  lors 
que  ainsi  feut  baptisée.  —  A  propous,  respondit 
Panurge,  je  croy  que  le  nom  de  maquerelle  en  est 
extraict.  Car  maquerellaige  ne  compete  que  aux 
vieilles,  aux  jeunes  compete  culletaige.  Pourtant 
seroit  ce  à  penser  que  icy  feust  l'isle  Maquerelle, 
original  et  prototype  de  celle  qui  est  à  Paris.  Al- 
lons pescher  des  huitres  en  escalle.  » 

Le  vieil  Macrobe  en  languaige  ionicque  deman- 
doit  à  Pantagruel  comment  et  par  quelle  industrie 
et  labeur  estoit  abourdé  à  leur  port  celle  journée, 


l34  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXV 

en  la  quelle  avoit  esté  tioublement  de  l'air  et  tem- 
peste  de  mer  tant  horrificque.  Pantagruel  luy  res- 
pondit  que  le  hault  Servateur  avoit  eu  esguard  à  la 
simplicité  et  syncere  affection  de  ses  gens,  les  quelz 
ne  vojageoient  pour  gain  ne  traficque  de  marchan- 
dise. Une  et  seule  cause  les  avoit  en  mer  mis,  sça- 
voir  est,  studieux  désir  de  veoir,  apprendre,  con- 
gnoistre,  visiter  l'oracle  de  Bacbuc,  et  avoir  le  mot 
de  la  Bouteille,  sus  quelques  difficultez  proposées 
par  quelqu'un  de  la  compaignie.  Toutesfoys  ce  ne 
avoit  esté  sans  grande  affliction  et  dangier  évident 
de  naufraige.  Puys  luy  demanda  quelle  cause  luy 
sembloit  estre  de  cestuy  espovantable  fortunal,  et 
si  les  mers  adjacentes  d'icelle  isle  estoient  ainsi  or- 
dinairement subjectes  à  tempeste,  comme  en  la  mer 
Oceane  sont  les  ratz  de  Sanmaieu,  Maumusson,  et 
en  la  mer  Méditerranée  le  gouffre  de  Satalie,  Mon- 
targenlan,  Plombin,  Capo  Melio  en  Laconie,  l'es- 
troict  de  Gilbathar,  le  far  de  Messine,  et  aultres. 


PANTAGRUEL  l35 

CHAPITRE    XXVI 

Comment  le  bon  Macrobe  raconte  à  Pantagruel 
le  manoir  et  discession  des  Heroes. 

''  DONCQL'ES,  respondit  le  bon  Macrobe  : 
«  Amys  peregiins,  icy  est  une  des  isles 
Sporades,  non  de  vos  Spoiades  qui 
^J  sont  en  la  mer  Carpathie,  mais  des 
Sporades  de  l'Océan,  jadis  riche,  fréquente,  opu- 
lente, marchande,  populeuse,  et  subjecte  au  domi- 
nateur de  Bretaigne.  Maintenant,  par  laps  de  temps 
et  sus  la  declination  du  monde,  paouvre  et  déserte 
comme  voyez. 

«  En  ceste  obscure  forest,  que  voyez  longue  et 
ample  de  plus  de  soixante  et  dix-huict  mille  para- 
sanges,  est  l'habitation  des  dsemons  et  heroes  les 
quelz  sont  devenuz  vieulx;  et  croyons,  plus  ne  lui- 
sant le  comète  présentement,  lequel  nous  appareul 
par  trois  entiers  jours  prœcedens,  que  hier  en  soit 
mort  quelqu'un,  au  trespas  duquel  soyt  excitée  celle 
horrible  tempeste  que  vous  avez  pati.  Car,  eulx 
vivens,  tout  bien  abonde  en  ce  lieu  et  aultres  isles 
voisines,  et  en  mer  est  bonache  et  sérénité  conti- 
nuelle. Au  trespas  d'un  chascun  d'iceulx,  ordinai- 
rement oyons  nous  par  la  forest  grandes  et  pitoya- 
bles lamentations,  et  voyons  en  terre  pestes,  vimeres 
et  afflictions,  en  l'air  troublemens  et  ténèbres,  en 
mer  tempeste  et  fortunal. 


l36  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXVI 

—  Il  y  a,  dist  Pantagruel,  de  l'apparence  en  ce 
que  dictez.  Car,  comme  la  torche  ou  la  chandelle 
tout  le  temps  qu'elle  est  vivente  et  ardente  luist  es 
assistans,  esclaire  tout  autour,  délecte  un  chascun, 
et  à  chascun  expose  son  service  et  sa  clarté,  ne  faict 
mal  ne  desplaisir  à  personne,  sus  l'instant  qu'elle 
est  extaincte,  par  sa  fumée  et  evaporation  elle  in- 
fectionne  l'air,  elle  nuit  es  assistans  et  à  un  chascun 
desplaist.  Ainsi  est  il  de  ces  âmes  nobles  et  insi- 
gnes. Tout  le  temps  qu'elles  habitent  leurs  corps,  est 
leur  demeure  pacificque,  utile,  délectable,  honora- 
ble ;  sus  l'heure  de  leur  discession,  communément 
adviennent  par  les  isles  et  continens  grans  trouble- 
mens  en  l'air,  ténèbres,  fouldres,  gresles;  en  terre, 
concussions,  tremblemens,  estonnemens  ;  en  mer, 
fortunal  et  tempeste,  avecques  lamentations  des 
peuples,  mutations  des  religions,  transpors  des 
royaulmes,  et  eversions  des  republicques. 

—  Nous,  dist  Epistemon,  en  avons  naguieiesveu 
l'expérience  on  decés  du  preux  et  docte  chevalier 
Guillaume  du  Bellay,  lequel  vivant,  France  estoit 
en  telle  félicité  que  tout  le  monde  avoit  sus  elle 
envie,  tout  le  monde  se  y  rallioit,  tout  le  monde  la 
redoubtoit.  Soubdaia  après  son  trespas,  elle  a  esté 
en  mespris  de  tout  le  monde  bien  longuement. 

—  Ainsi,  dist  Pantagruel,  mort  Anchises  à  Dre- 
pani  en  Sicile ,  la  tempeste  donna  terrible  vexation 
à  ^neas.  C'est  par  adventure  la  cause  pourquoy 
Herodes,  le  tyrant  et  cruel  roy  de  Judée,  soy  voyant 


PANTAGRUEL  iSy 

prés  de  mort  horrible  et  espouvantable  en  nature, 
car  il  mourut  d'une  phthiriasis,  mangé  des  verms 
et  des  poulx,  comme  paravant  estoient  mors  L.  Sylla, 
Pherecydes  Syrien,  praecepteur  de  Pythagoras,  le 
poëte  gregeoys  Alcman,  et  aultres,  et  prévoyant 
que  à  sa  mort  les  Juifz  feroient  feuz  de  joye,  feist 
en  son  serrail  de  toutes  les  villes,  bourguades  et 
chasteaulx  de  Judée  tous  les  nobles  et  magistratz 
convenir,  soubs  couleur  et  occasion  fraudulente  de 
leurs  vouloir  choses  d'importance  communicquer 
pour  le  régime  et  tuition  delà  province.  Iceulx  ve- 
nuz  et  comparens  en  persones  feist  en  l'hippo- 
drome du  serrail  reserrer.  Puys  dist  à  sa  sœur  Sa- 
lomé,  et  à  son  mary  Alexandre  : 

«  Je  suys  asceuré  que  de  ma  mort  les  Juifz  se 
«  esjouiront;  mais  si  entendre  voulez  et  exécuter  ce 
«  que  vous  diray,  mes  exeques  seront  honorables, 
«  et  y  sera  lamentation  publicque.  Sus  l'instant  que 
«  seray  trespassé,  faictez  par  les  archiers  de  ma 
((  guarde ,  esquelz  j'en  ay  expresse  commission 
«  donné,  tuer  tous  ces  nobles  et  magistratz  qui 
«  sont  céans  reserrez.  Ainsi  faisans,  toute  Judée 
«  maulgré  soy  en  dueil  et  lamentation  sera,  etsem- 
«  blera  es  estrangiers  que  ce  soyt  à  cause  de  mon 
«  trespas,  comme  si  quelque  ame  héroïque  feust 
«  decedée.  » 

«  Autant  en  affectoit  un  désespéré  tyrant  quand 
il  dist  :  «  Moy  mourant,  la  terre  soyt  avecques  le 
«  feu  meslée  »,  c'est  à  dire  :    «   Périsse  tout  le 

i8 


l38  LIVRE    rv,    CHAPITRE    XXVI 

«  monde.  «  Lequel  mot  Néron  le  truant  changea 
disant  :  «  Moy  vivent  »,  comme  atteste  Suétone. 
Geste  détestable  parole,  de  laquelle  parlent  Cicero, 
Lib.  3  de  Finibus,  et  Seneque,  Lib.  2  de  Clémence^ 
est  par  Dion  Nicseus  et  Suidas  attribuée  à  l'empe- 
reur Tibère.  >■> 


CHAPITRE  XXVII 

Comment  Pantagruel  raisonne  sus  la  discession  des 
amcs  heroïcques,  et  des  prodiges  horrificques  qui 
prxcederent  le  trespas  du  feu  seigneur  de  Langey. 

E  ne  vouldroys,  dist  Pantagruel  conti- 
nuant, n'avoir  pati  la  tormente  ma- 
rine ,  laquelle  tant  nous  a  vexez  et 
Ti  travaillez,  pour  non  entendre  ce  que 
nous  dict  ce  bon  Macrobe.  Encores  suys  je  facile- 
ment induict  à  croyre  ce  qu'il  nous  a  dict  du  comète 
veu  en  l'air  par  certains  jours  praecedens  telle  dis- 
cession. Car  aulcunes  telles  âmes  tant  sont  nobles, 
précieuses  et  heroicques,  que  de  leur  deslogement 
et  trespas  nous  est  certains  jours  davant  donnée  si- 
gnification des  cieulx.  Et  comme  le  prudent  medi- 
cin,  voyant  par  les  signes  prognosticz  son  malade 
entrer  en  decours  de  mort,  par  quelques  jours  da- 
vant advertist  les  femmes,  enfans,  parens  et  amis 
du  decés  imminent    du  .mary,    père  ou   prochain, 


PANTAGRUEL  I  Sg 

affin  qu'en  ce  reste  de  temps  qu'il  a  de  vivre  ilz 
l'admonestent  donner  ordre  à  sa  maison,  exhorter 
et  benistre  ses  enfants,  recommander  la  viduité  de 
sa  femme,  declairer  ce  qu'il  sçaura  estre  nécessaire 
à  l'entretenement  des  pupilles,  et  ne  soyt  de  mort 
surprins  sans  tester  et  ordonner  de  son  ame  et  de 
sa  maison,  semblablement  les  cieulx  bénévoles, 
comme  joyeulx  de  la  nouvelle  réception  de  ces 
béates  âmes,  avant  leur  decés  semblent  faire  feuz 
de  joye  par  telz  comètes  et  apparitions  météores, 
les  quelles  voulent  les  cieulx  estre  aux  humains  pour 
prognostic  certain  et  veridicque  prédiction  que  de- 
dans peu  de  jours  telles  vénérables  âmes  laisseront 
leurs  corps  et  la  terre,  ne  plus  ne  moins  que  jadis 
en  Athènes  les  juges  areopagites,  ballotans  pour  le 
jugement  des  ciminelz  prisonniers,  usoient  de  cer- 
taines notes  scelon  la  variété  des  sentences,  par 
W,  signifians  Condemnation  à  mort;  par  T,  Absolu- 
tion; par  A,  AmpUation ,  sçavoir  est,  quand  le  cas 
n'estoit  encores  liquidé;  icelles  publiquement  ex- 
posées houstoient  d'esmoyet  pensement  lesparens, 
amis,  et  aultres  curieulx  d'entendre  quelle  seroit 
l'issue  et  jugement  des  malfaicteurs  detenuz  en 
prison. 

Ainsi  par  telz  comètes,  comme  par  notes  aethe- 
rées,  disent  les  cieulx  tacitement  :  «  Homes  mor- 
«  telz,  si  de  cestes  heureuses  âmes  voulez  chose 
«  aulcune  sçavoir,  apprandre,  entendre,  congnois- 
«  tre,  preveoir,  touchant  le  bien    et  utilité  public- 


140  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXVII 

«  que  ou  privée,  faictez  diligence  de  vous  repre- 
«  senter  à  elles,  et  d'elles  response  avoir.  Car  la 
«  fin  et  catastrophe  de  la  comœdie  approche. 
«  Icelle  passée,  en  vain  vous  les  regretterez.  « 

Font  d'adventaige.  C'est  que,  pour  declairer  la 
terre  et  gens  terriens  n'estre  dignes  delà  présence^ 
compaignie  et  fruition  de  telles  insignes  âmes,  l'es- 
tonnent  et  l'espovantent  par  prodiges,  portentes, 
monstres,  et  aultres  precedens  signes  formez  contre 
tout  ordre  de  nature  ;  ce  que  veismes  plusieurs 
jours  avant  le  département  de  celle  tant  illustre, 
généreuse  et  héroïque  ame  du  docte  et  preux  che- 
valier de  Langey  duquel  vous  avez  parlé. 

—  Il  m'en  souvient,  dist  Epistemon,  et  encores 
me  frissonne  et  tremble  le  cœur  dedans  sa  capsule, 
quand  je  pense  es  prodiges  tant  divers  et  horrific- 
ques  les  quelz  veismes  apertement  cinq  et  six  jours 
avant  son  départ.  De  mode  que  les  seigneurs  de 
Assier,  Chemant,  Mailly  le  borgne,  Sainct  Ayl, 
Villeneuve  la  Guyart,  maistre  Gabriel,  medicin  de 
Savillan,  Rabelays,  Cohuau,  Massuau,  Maiorici, 
Bullou,  Cercu  dict  Bourguemaistre,  François  Proust, 
Ferron,  Charles  Girard,  François  Bourré,  et  tant 
.  d'aultres  amis,  domesticques  et  serviteurs  du  def- 
funct,  tous  effrayez  se  reguardoient  les  uns  les  aul- 
tres en  silence  sans  mot  dire  de  bouche,  mais  bien 
tous  pensans  et  prevoyans  en  leurs  entendemens  que 
de  brief  seroit  France  privée  d'un  tant  perfaict  et 
nécessaire  chevallier  à  sa  gloire  et  protection,  et  que 


PANTAGRUEL  141 

les  cieulx  le  repetoient  comme  à  eulx  deu  par  pro- 
priété naturelle. 

—  Huppe  de  froc!  dist  frère  Jan,  je  veulx  de- 
venir clerc  sus  mes  vieulx  jours.  J'ay  assez  belle  en- 
tendouoire,  voire. 

Je  vous  demande  en  demandant. 
Comme  le  roy  à  son  sergent 
Et  la  royne  à  son  enfant, 

ces  heroes  icy  et  semidieux  des  quelz  avez  parlé 
peuvent  ilz  par  mort  finir?  Par  Nettre  Dene,  je 
pensoys  en  pensaroys  qu'ilz  feussent  immortelz 
comme  beaulx  anges,  Dieu  me  le  veueille  pardon- 
ner ;  mais  ce  reverendissime  Macrobe  dict  qu'ilz 
meurent  fînablement. 

—  Non  tous,  respondit  Pantagruel.  Les 
Stoïciens  les  disoient  tous  estre  mortelz,  un  ex- 
cepté, qui  seul  est  immortel,  impassible,  invisible. 
Pindarus  apertement  dict  es  déesses  hamadrya- 
des  plus  de  fil,  c'est  à  dire  plus  de  vie,  n'estre  fîllé 
de  la  quenoille  et  Allasse  des  Destinées  et  Parces 
iniques  que  es  arbres  par  elles  conservées,  ce  sont 
chesnes,  des  quelz  elles  nasquirent,  scelon  l'opinion 
de  Callimachus,  et  de  Pausanias  inPhoci.,  es  quelz 
consent  Martianus  Capella.  Quant  aux  semidieux, 
panes,  satyres,  sylvains,  folletz,  segipanes,  nymphes, 
heroes  et  daemons,  plusieurs  ont  par  la  somme  to- 
tale résultante  des  aages  divers  supputez  par  Hé- 
siode compté  leurs  vies  estre  de  9,720  ans,  nombre 


142  LIVRE    IV,     CHAPITRE    XXVI  I 

composé  de  unité  passante  en  quadiinité,  et  la  qua- 
drinité  entière  quatre  foys  en  soy  doublée,  puys  le 
tout  cinq  foys  multiplié  par  solides  triangles.  Voyez 
Plutarche  on  livre  De  la  Cessation  des  Oracles. 

—  Cela,  dist  frère  Jan,  n'est  poinct  matière  de 
bréviaire.  Je  n'en  croy  si  non  ce  que  vous  plaira. 

—  Je  croy,  dist  Pantagruel,  que  toutes  âmes  in- 
tellectives  sont  exemptes  des  cizeaulx  de  Atropos. 
Toutes  sont  immortelles,  anges,  dsemons  et  humai- 
nes. Je  vous  diray  toutes  foys  une  histoire  bien  es- 
trange,  mais  escripte  et  asceurée  par  plusieurs  doc- 
tes et  sçavans  historiographes  à  ce  propous  : 

CHAPITRE  XXVIII 

Comment  Pantagruel  raconte  une  pitoyable  histoire 
touchant  le  trespas  des  heroes. 

'v\  piTHERSÉs,  père  de  yEmilian  rhéteur,  na- 
p)  viguant  de  Grèce  en  Italie  dedans  une 
nauf  chargée  de  diverses  marchandises 
-j3s=^_v^  et  plusieurs  voyagiers,  sus  le  soir,  ces- 
sant le  vent  auprès  des  isles  Echinades,  les  quelles 
sont  entre  la  Morée  et  Tunis,  feut  leur  nauf  portée 
prés  de  Paxes.  Estant  là  abourdée,  aulcuns  des 
voyagiers  dormans,  aultres  veiglans,  aultres  beu- 
vans  et  souppans,  feut  de  l'isle  de  Paxes  ouie  une 
voix  de  quelqu'un  qui  haultement  appeloit  Thamoun. 
Auquel  cri  tous  feurent  espovantez.   Cestuy   Tha- 


PANTAGRUEL  148 

mous  estoit  leur  pilot,  natif  de  ^Egypte,  mais  non 
congneu  de  nom,  fors  à  quelques  uns  des  voya- 
giers.  Peut  secondement  ouie  ceste  voix,  laque'lle 
appeloit  Thamoun  en  cris  horrifîcques.  Personne  ne 
respondent,  mais  tous  restans  en  silence  et  trépi- 
dation, en  tierce  foys  ceste  voix  feut  ouie  plus  ter- 
rible que  davant,  dont  advint  que  Thamous  res- 
pondit  : 

«  Je  suys  icy,  que  me  demandes  tu  ?  que  veulx 
tu  que  je  face?  » 

Lors  feut  icelle  voix  plus  haultement  ouie,  luy 
disant  et  commandant,  quand  il  seroit  en  Palodes, 
publier  et  dire  que  Pan  le  grand  Dieu  estoit  mort. 

(f  Ceste  parolle  entendue,  disoyt  Epithersés  tous 
les  nauchiers  et  voyaigierss'estre  esbahizet  grande- 
ment effrayez.  Et  entre  eulx  deliberans  quel  seroit 
meilleur,  ou  taire  ou  publier  ce  que  avoit  esté  com- 
mandé, dist  Thamous  son  advis  estre,  advenent  que 
lors  ils  eussent  vent  en  pouppe,  passer  oultre  sans 
mot  dire;  advenent  qu'il  feust  calme  en  mer,  signi- 
fier ce  qu'il  avoit  ouy. 

a  Quand  doncques  feurent  prés  Palodes,  advint 
qu'ilz  ne  eurent  ne  vent  ne  courant.  Adoncques 
Thamous  montant  en  prore,  et  en  terre  projectant 
sa  veue,  dist,  ainsi  que  luy  estoit  commandé,  que 
Pan  le  grand  estoit  mort.  Il  n'avoitencores  achevé 
le  dernier  mot  quand  feurent  entenduz  grands  sous- 
pirs,  grandes  lamentations  et  effroiz  en  terre,  non 
d'une  persone  seule,  mais  de  plusieurs  ensemble. 


144  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXVIII 

a  Geste  nouvelle,  parce  que  plusieurs  avoient  esté 
'praesens,  feut  bien  toust  divulguée  en  Rome,  et  en- 
voya Tibère  Caesar,  lors  empereur  en  Rome,  qué- 
rir cestuy  Thamous,  et,  l'avoir  entendu  parler,  ad- 
jousta  foy  à  ses  paroUes.  Et  se  guementant  es  gens 
doctes  qui  pour  lors  estoient  en  sa  court  et  en 
Rome  en  bon  nombre,  qui  estoit  cestuy  Pan, 
trouva  par  leur  raport  qu'il  avoit  esté  filz  de  Mer- 
cure et  de  Pénélope.  Ainsi  au  paravant  l'avoient 
escript  Hérodote  etCicero  on  tiers  livre  De  la  Na- 
ture des  Dieux. 

«Toutesfoys  je  le  interpreteroys  de  celluy  grand 
Servateur  des  fidèles,  qui  feut  en  Judée  ignomi- 
nieusement occis  par  l'envie  et  iniquité  des  pontifes, 
docteurs,  presbtres  et  moines  de  la  loi  mosaicque. 
Et  ne  me  semble  l'interprétation  abhorrente.  Car  à 
bon  droict  peult  il  estre  en  languaige  gregoys  dict 
Pan,  veu  qu'il  est  le  nostre  Tout.  Tout  ce  que 
sommes,  tout  ce  que  vivons,  tout  ce  que  avons, 
tout  ce  que  espérons  est  luy,  en  luy,  de  luy,  par 
luy.  C'est  le  bon  Pan,  le  grand  pasteur,  qui,  comme 
atteste  le  bergier  passionné  Corydon,  non  seule- 
ment a  en  amour  et  affection  ses  brebis,  mais  aussi 
ses  bergiers,  à  la  mort  duquel  feurent  plaincts,  sous- 
pirs,  effroys  et  lamentations  en  toute  la  machine  de 
l'univers,  cieulx,  terre,  mer,  enfers.  A  ceste  miene 
interprétation  compete  le  temps.  Car  cestuy  tresbon, 
tresgrand  Pan,  nostre  unique  Servateur,  mourut  lez 
Hierusalem,  régnant  en  Rome  Tibère  Caesar.  » 


PANTAGRUEL  146 

Pantagruel,  ce  propous  finy,  resta  en  silence  et 
profonde  contemplation.  Peu  de  temps  après,  nous 
veismes  les  larmes  decouller  de  ses  yeulx  grosses 
comme  œufz  de  austruche.  Je  me  donne  à  Dieu  si 
j'en  mens  d'un  seul  mot. 

CHAPITRE    XXIX 

Comment  Pantagruel  passa  l'isle  de  Tapinois,  en 
la  quelle  regnoit   Quaresmeprenant . 

ES  naufz  du  joyeulx  convoy  refaictes  et 
reparées,  les  victuailles  refraischiz,  les 
'  Macraeons  plus  que  contens  et  satis- 
'  faictz  de  la  despense  que  y  avoit  faict 
Pantagruel,  nos  gens  plus  joyeulx  que  de  coustume, 
au  jour  subséquent  feut  voile  faicte  au  serain  et  dé- 
licieux Aguyon,  en  grande  alaigresse. 

Sus  le  hault  du  jour  feut  par  Xenomanes  monstre 
de  loing  l'isle  de  Tapinois,  en  laquelle  regnoit  Qua- 
resmeprenant, duquel  Pantagruel  avoit  aultres  foys 
ouy  parler,  et  l'eust  voluntiers  veu  en  persone,  ne 
feut  que  Xenomanes  l'en  descouraigea,  tant  pour 
le  grand  destour  du  chemin  que  pour  le  maigre 
passetemps  qu'il  dist  estre  en  toute  l'isle  et  court  du 
seigneur. 

«  Vous  y  voirez,  disoit  il,  pour  tout  potaige  un 
grand  avalleur  de  poys  gris,  un  grand  cacquerotier, 
un  grand  preneur  de  taulpes,  un  grand  boteleur  de 
Rabelais.  IV.  19 


146  IIVRE    IV,    CHAPITRE    XXIX 

foin,  un  demy  géant  à  poil  follet  et  double  tonsure 
extnraict  de  Lanternoys,  bien  grand  ianternier,  con- 
falonnier  des  Ichthyophages,  dictateur  de  Moustar- 
dois,  fouetteur  de  petitz  enfans,  calcineur  de  cen- 
dres, père  et  nourrisson  des  medicins,  foisonnant 
en  pardons,  indulgences  et  stations,  home  de  bien, 
bon  catholic  et  de  grande  dévotion;  il  pleure  les 
troys  pars  du  jour.  Jamais  ne  se  trouve  aux  nopces. 
Vray  est  que  c'est  le  plus  industrieux  faiseur  delar- 
doueres  et  brochettes  qui  soit  en  quarante  royaul- 
mes.  Il  y  a  environ  six  ans  que,  passant  par  Tapi- 
nois, j'en  emportay  une  grosse  et  la  donnay  aux 
bouchiers  de  Quandé.  Hz  les  estimèrent  beaucoup, 
et  non  sans  cause.  Je  vous  en  monstreray  à  nostre 
retour  deux  attachées  sus  le  grand  portail.  Les 
alimens  des  quelz  il  se  paist  sont  aubers  saliez, 
casquets ,  morions  saliez,  et  salades  sallées,  dont 
quelque  foys  patit  une  lourde  pissechaulde.  Ses  ha- 
billemens  sont  joyeulx,  tant  en  façon  comme  en 
couleur,  car  il  porte:  Gris  et  froid;  rien  davant  et 
rien  darriere  ;  les  manches  de  mesmes. 

—  Vous  me  ferez  plaisir,  dist  Pantagruel,  si, 
comme  m'avez  exposé  ses  vestemens,  ses  alimens, 
sa  manière  de  faire  et  ses  passetemps,  aussi  me  ex- 
posez sa  forme  et  corpulence  en  toutes  ses  parties. 

—  Je  t'en  prie,  Couillette,  dist  frère  Jan  ;  car  je 
l'ay  trouvé  dedans  mon  bréviaire,  et  s'en  fuyt  après 
les  festes  mobiles. 

—  Voluntiers,  respondit  Xenomanes.  Nous  en 


PANTAGRUEL 


47 


oyrons  par  adventure  plus  amplement  parler  pas- 
sans  l'isle  Farouche,  en  laquelle  dominent  les  An- 
douilles  farfelues,  ses  ennemies  mortelles,  contre 
les  quelles  il  a  guerre  sempiternelle.  Et  ne  feust 
l'aide  du  noble  Mardigras,  leur  protecteur  et  bon 
voisin ,  ce  grand  lanternier  Quaresmeprenant  les 
eust  ja  pieça  exterminées  de  leur  manoir.  —  Sont 
elles,  demandoit  frère  Jan,  masles  ou  femelles? 
anges  ou  mortelles?  femmes  ou  pucelles?  —  Elles 
sont,  respondit  Xenomanes,  femelles  en  sexe,  mor- 
telles en  condition;  aulcunes  pucelles,  aultres  non. 
—  Je  me  donne  au  diable,  dist  frère  Jan,  si  je  ne 
suys  pour  elles.  Quel  desordre  est  ce  en  nature 
faire  guerre  contre  les  femmes?  Retournons.  Sac- 
mentons  ce  grand  villain. 

—  Combatre  Quaresmeprenant!  dist  Panurge, 
de  par  tous  les  diables  !  Je  ne  suys  pas  si  fol  et 
Hardy  ensemble.  Quid  juris,  si  nous  trouvions  en- 
veloppez entre  Andouilles  et  Quaresmeprenant? 
entre  l'enclume  et  les  marteaulx?  Cancre  !  Houstez 
vous  de  là.  Tirons  oultre.  Adieu  vous  diz,  Qua- 
resmeprenant. Je  vous  recommande  les  Andouilles, 
et  n'oubliez  pas  les  Boudins.  » 


148  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXX 


CHAPITRE  XXX 

Comment  par  Xenomanes  est  anatomisc  et  descrlpf 
Qiiaresmeprenant . 

UARESMEPRENANT,  dit  Xenomanes, 
quand  aux  parties  internes,  a,  au 
moins  de  mon  temps  avoit ,  la  cer- 
velle en  grandeur,  couleur,  substance 
et  vigueur,  semblable  au  couillon  guausche  d'un 
ciron  masle  ; 

«  Les  ventricules  d'icelle  comme  un  tirefond, 
«  L'excrescence    vermiforme    comme     un    pille- 
maille, 

«  Les   membranes    comme    la  coqueluche    d'un 
moine, 

«  L'entonnoir  comme  un  oiseau  de  masson, 
«  La  voulte  comme  un  gouimphe, 
«  Le  conarc  comme  un  veze, 
a  Le  retz  admirable  comme  un  chanfrain , 
((  Les  additamens  mammillaires   comme   un  bo- 
belin, 

«  Les  tjmpanes  comme  un  moullinet , 
«  Les  os  petreux  comme  unplumail, 
<(  La  nucque  comme  un  fallot, 
«  Les  nerfs  comme  un  robinet, 
«  La  luette  comme  une  sarbataine, 
'(  Le  palat  comme  une  moufle. 


PANTAGRUEL  149 

«  La  salive  comme  une  navette, 

«  Les  amygdales  comme  lunettes  à  un  œil, 

«  Le  isthme  comme  une  portouoire, 

«  Le  gouzier  comme  un  panier  vendangeret, 

«  L'estomach  comme  un  baudrier, 

«  Le  pylore  comme  une  fourche  fiere, 

«  L'aspre  altère  comme  un  gouet, 

«  Le  guaviet  comme  un  peloton  d'estouppes, 

«  Le  poulmon  comme  une  aumusse, 

«  Le  cœur  comme  une  chasuble, 

«  Le  mediastin  comme  un  guodet, 

«  La  plèvre  comme  un  bec  de  corbin, 

«  Les  artères  comme  une  cappe  de  Biart, 

((  Le   diaphragme   comme  un   bonnet   à   la  co- 

quarde, 

«  Le  foye  comme  une  bezagûe, 

«  Les  venes  comme  un  châssis, 

«  La  râtelle  comme  un  courquaillet, 

«  Les  boyaulx  comme  un  tramail, 

«  Le  fiel  comme  une  dolouoire, 

«  La  fressure  comme  un  guantelet, 

«  Le  mesantere  comme  une  mitre  abbatiale, 

«  L'intestin  jeun  comme  un  daviet, 

«  L'intestin  borgne,  comme  un  plastron, 

«  Le  colon  comme  une  brinde, 

«  Le  boyau  culier  comme  un  bourrabaquin  mo- 

nachal, 

«  Les  roignons  comme  une  truelle, 
«  Les  lumbes  comme  un  cathenat, 


l5o  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXX 

«  Les  pores  uretères  comme  une  cramailliere, 

«.  Les  venes  emulgentes  comme  deux  gly- 
phouoires, 

«  Les  vases  spermatiques  comme  un  guasteau 
feuilleté, 

«  Les  parastates  comme  un  pot  à  plume, 

«  La  vessie  comme  un  arc  à  jallet, 

«  Le  coul  d'icelle  comme  un  batail, 

«  Le  mirach  comme  un  chappeau  albanois, 

«  Le  siphach  comme  un  brassai, 

«  Les  muscles  comme  un  soufflet, 

«  Les  tendons  comme  un  guand  d'oyseau, 

«  Les  ligamens  comme  une  escarcelle, 

«  Les  os  comme  cassemuzeaulx, 

«  La  mouelle  comme  un  bissac, 

«  Les  cartilages  comme  une  tortue  de  guari- 
gues. 

«  Les  adenes  comme  une  serpe, 

((  Les  espritz  animaulx  comme  grands  coups  de 
poing, 

«  Les  espritz  vitaulx  comme  longues  chique- 
nauldes, 

a  Le  sang  bouillant  comme  nazardes  multi- 
pliées, 

«  L'urine  comme  un  papefigue, 

<(  La  geniture  comme  un  cent  de  clous  à  latte; 
et  me  contoit  sa  nourrisse  qu'il,  estant  marié  avcc- 
ques  Lamyquaresme ,  engendra  seulement  nombre 
de  adverbes  locaulx,  et  certains   jcusnes  doubles. 


PANTAGRUEL  I  !)  1 

«  La  mémoire  avoit  comme  une  escharpe, 
«  Le  sens  commun  comme  un  bourdon, 
«  L'imagination  comme  un  quarillonnement  de 
cloches, 

«  Les  pensées  comme  un  vol  d'estourneaulx, 
«  La  conscience  comme  un  denigement  de  he- 
ronneaulx, 

«  Les  délibérations   comme  une  pochée    d'or- 
gues, 

«  La  repentence  comme  l'equippage  d'un  double 
canon, 

«  Les    entreprinses    comme    la    sabourre    d'un 
gualHon, 

«  L'entendement  comme  un  bréviaire  dessiré, 
«  Les  intelligences    comme    limaz   sortant   des 
fraires, 

«  La  volunté  comme  troys  noix  en  une  escuelle, 
«  Le  désir  comme  six  boteaux  de  sainct  foin, 
«  Le  jugement  comme  un  chaussepied, 
«  La  discrétion  comme  une  mouffle, 
«  La  raison  comme  un  tabouret.  » 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXI 


CHAPITRE   XXXI 

Anatomic  de    Quarcsmeprenant    quant    aux   parties 
externes . 

^  UARESMEPRENANT,  disoit  Xenomancs 
continuant,  quant  aux  parties  exter- 
^I^'nes,  estoit  un  peu  mieulx  propor- 
tionné, exceptez  les  sept  costes,  qu'il 
avoit  oultre  la  forme  commune  des  humains. 

«  Les  orteilz  avoit  comme  une  espinette  orgua- 
nisée, 

((  Les  ongles  comme  une  vrille, 

«  Les  pieds  comme  une  guinterne, 

«  Les  talons  comme  une  massue, 

((  La  plante  comme  un  creziou, 

<(  Les  jambes  comme  un  leurre, 

«  Les  genoilz  comme  un  escabeau, 

«  Les  cuisses  comme  un  crenequin, 

«  Les  anches  comme  un  vibrequin, 

((  Le  ventre  à  poulaines  boutonné  scelon  la  mode 
antique,  et  ceinct  à  l'antibust; 

«  Le  nombril  comme  une  vielle, 

«  La  penilliere  comme  une  dariolle, 

«  Le  membre  comme  une  pantophle, 

«  Les  couilles  comme  une  guedoufle, 

«  Les  genitoires  comme  un  rabbot, 

«  Les  cremasteres  comme  une  raquette, 

<(  Le  perinaeum  comme  un  flageollct. 


PANTAGRUEL  l53 

«  Le  trou  du  cul  comme  un  mirouoir  crjstallin, 
<(  Les  fesses  comme  une  herse, 
«  Les  reins  comme  un  pot  beurrier, 
«  L'alkatin  comme  un  billart, 
«  Le  dours  comme  une  arbaleste  de  passe, 
«  Les  spondjles  comme  une  cormenuse, 
«  Les  coustes  comme  un  rouet, 
«  Le  bréchet  comme  un  baldachin, 
<(  Les  omoplates  comme  un  mortier, 
((  La  poictrine  comme  un  jeu  de  regualles, 
«  Les  mammelles  comme  un  cornet  à  bouquin, 
<(  Les  aisselles  comme  un  eschiquier, 
«  Les  espaules  comme  une  civière  à  braz, 
«  Les  braz  comme  une  barbute, 
«  Les  doigts  comme  landiers  de  frarie, 
<(  Les  rasettcs  comme  deux  eschasses, 
«  Les  fauciles  comme  faucilles, 
«  Les  coubtes  comme  ratouoires, 
«  Les  mains  comme  une  estrille, 
«  Le  coul  comme  une  saluerne, 
«  La  guorge  comme  une  chausse  d'hippocras, 
«  Le  nou    comme    un  baril,  auquel   pendoient 
deux  guoytrouz  de  bronze  bien  beaulx  et  harmo- 
nieux, en  forme  d'une  horologe  de  sable  ; 
«  La  barbe  comme  une  lanterne, 
0  Le  menton  comme  un  potiron, 
«  Les  aureilles  comme  deux  mitaines, 
«  Le  nez   comme    un   brodequin   anté    en  es- 
cusson. 


134  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXI 

«  Les  narines  comme  un  béguin, 
«  Les  soucilles  comme  une  lichefrete,  —  sus  la 
âoucille  gausche  avoit  un  seing  en  forme  et  gran- 
deur d'un  urinai, 

<(  Les  paulpieres  comme  un  rebec, 
«  Les  œilz  comme  un  estuy  de  peignes, 
('  Les  nerfz  opticques  comme  un  fuzil, 
((  Le  front  comme  une  retombe, 
((  Les  temples  comme  une  chantepleure, 
«  Les  joues  comme  deux  sabbotz, 
«  Les  maschoueres  comme  un  guoubelet, 
«  Les  dens  comme  un  vouge  —  de  ses  telles  dens 
de  laict  vous  trouverez  une  à  Colonges  les  royaulz 
en  Poictou,  et  deux  à  la  Brosse  en  Xantonge,  sus 
la  porte  de  la  cave; 

«  La  langue  comme  une  harpe, 

((  La  bouche  comme  une  housse, 

((  Le  visaige  historié  comme  un  bast  de  mulet, 

*  La  teste  contournée  comme  un  alambic, 

«  Le  crâne  comme  une  gibbessiere, 

0  Les  coustures  comme  un  anneau  de  pescheur, 

«  La  peau  comme  une  gualvardine, 

«  L'epidermis  comme  un  beluteau, 

((  Les  cheveulx  comme  une  decrotouoire, 

«  Le  poil  tel  comme  a  esté  dict.  » 


PANTAGRUEL  l55 

CHAPITRE  XXXII 
Continuation  des  contenences  de  Quaresmeprenant . 

^AS  admirable  en  nature,  dist  Xeno- 
manes  continuant,  est veoir  et  entendre 
Testât  de  Quaresmeprenant  : 

«  S'il  crachoit,  c'estoient  panerées 
de  chardonnette; 

«  S'il  mouchoit,  c'estoient  anguillettes  sallées; 

«  S'il  pleuroit,  c'estoient  canars  à  la  dodine; 

«  S'il  trembloit,  c'estoient  grands  pastez  de  lièvre; 

«  S'il  suoyt,  c'estoient  moulues  au  beurre  frays  ; 

«  S'il  rottoit,  c'estoient  huytres  en  escalle; 

«  S'il  estcnuoit ,  c'estoient  pleins  barilz  de 
moustarde  ; 

«  S'il  toussoit,  c'estoient  bojtes  de  Coudignac; 

«  S'il  sanglouttoit,  c'estoient  denrées  de  cresson; 

"  S'il  baisloit,  c'estoient  potées  de  poys  pillez; 

«  S'il  souspiroit,  c'estoient  langues  de  bœuf 
fumées  ; 

«  S'il  subloit,  c'estoient  bottées  de  cinges  verds; 

«  S'il  ronfloit,  c'estoient  Jadaulzde  febves  frezes; 

«  S'il  rechinoit,  c'estoient  pieds  de  porc  ausou  ; 

«  S'il  parloit ,  c'estoit  gros  bureau  d'Auvergne, 
tant  s'en  failloit  que  feust  saye  cramoisie,  de  la- 
quelle vouloit  Parisatis  eslre  les  parolles  tissues  de 
ceulx  qui  parloient  à  son  fîlz  Cyrus,  roy  des  Perses; 


l56  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXII 

«  S'il  souffloit,  c'estoient  troncs  pour  les  indul- 
gences; 

«  S'il  guygnoit  des  yeulx,  c'estoient  guauffres  et 
obelies  ; 

(c  S'il  grondoit,  c'estoient  chats  de  mars; 

«  S'il  dodelinoit  de  la  teste,  c'estoient  charrettes 
ferrées; 

«  S'il  faisoit  la  moue,  c'estoient  bastons  rompuz; 

«  S'il  marmonnoit,  c'estoient  jeuz  de  la  Bazoche; 

«  S'il  trepignoit,  c'estoient  respitz  et  quinque- 
nelles; 

((  S'il  reculoit,  c'estoient  coquecigrues  de  mer; 

«  S'il  bavoit,  c'estoient  fours  à  ban; 

«  S'il  estoit  enroué,  c'estoient  entrées  de  Mo- 
resques; 

«  S'il  petoit,  c'estoient  houzeaulx  de  vache  brune; 

«  S'il  vesnoit,  c'estoient  botines  de  cordouan  ; 

«  S'il  se  gratoit ,  c'estoient  ordonnances  nou- 
velles ; 

«  S'il  chantoit,  c'estoient  pojs  en  guousse; 

«  S'il  fiantoit,  c'estoient  potirons  et  morilles; 

u  S'il  buffoit,  c'estoient  choux  à  l'huile,  alias 
caules  amb'olif; 

«  S'il  discouroit,  c'estoient  neiges  d'antan  ; 

-(  S'il  se  soucioit,  c'estoient  des  rez  et  des  tonduz; 

«  Si  rien  donnoit,  autant  en  avoit  le  brodeur; 

«  S'il  songeoit,  c'estoient  vitz  volans  et  rampans 
contre  une  muraille; 

«  S'il  resvoit,  c'estoient  papiers  rantiers. 


PANTAGRUEL  iSy 

«  Cas  estrange  :  travailloit  rien  ne  faisant, 
rien  ne  faisoit  travaillant  ;  corybantioit  dormant, 
dormoit  corybantiant,  les  yeulx  ouvers,  comme 
font  les  lièvres  de  Champaigne,  craignant  quelque 
camisade  d'Andouilles ,  ses  antiques  ennemies; 
rioit  en  mordant,  mordoit  en  riant;  rien  ne  man- 
geoit  jeusnant,  jeusnoit  rien  ne  mangeant;  grigno- 
toit  par  soubson ,  beuvoit  par  imagination  ;  se  bai- 
gnoit  dessus  les  haulx  clochers,  se  seichoit  dedans 
les  estangs  et  rivières;  peschoit  en  l'air,  et  y  pre- 
noit  escrevisses  decumanes;  chassoit  on  profond  de 
la  mer,  et  y  trouvoit  ibices,  stamboucqs  et  cha- 
moys  ;  de  toutes  corneilles  prinses  en  tapinois 
ordinairement  poschoit  les'yeulx;  rien  ne  craignoit 
que  son  umbre,  et  le  cris  des  gras  chevreaulx;  bat- 
toit  certains  jours  le  pavé;  se  jouoyt  es  cordes 
des  ceincts;  de  son  poing  faisoit  un  maillet;  escri- 
voit  sus  parchemin  velu  avecques  son  gros  gualli- 
mart  pronostications  et  almanachz. 

—  Voylà  le  guallant,  dist  frère  Jan.  C'est  mon 
home.  C'est  celuy  que  je  cherche.  Je  luy  voys 
mander  un  cartel.  —  Voilà,  dist  Pantagruel,  une 
estrange  et  monstrueuse  membreure  d'home ,  si 
home  le  doibs  nommer.  Vous  me  réduisez  en  mé- 
moire la  forme  et  contenance  de  Amodunt  et  Dis- 
cordance. —  Quelle  forme,  demanda  frère  Jan, 
avoient  ilz?  Je  n'en  ouy  jamais  parler,  Dieu  me  le 
pardoint. — Je  vous  en  diray,  respondit  Pantagruel, 
ce  que  j'en  ay  leu  parmy  les  apologues  antiques. 


l58  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXII 

«  Physis,  c'est  Nature,  en  sa  première  portée 
enfanta  Beaulté  et  Harmonie  sans  copulation  char- 
nelle, comme  de  soy  mesmes  est  grandement  fé- 
conde et  fertile.  Antiphysie,  laquelle  de  tout 
temps  est  partie  adverse  de  Nature ,  incontinent 
eut  envie  sus  cestuy  tant  beau  ethonorable  enfante- 
ment, et  au  rebours  enfanta  Amodunt  et  Discor- 
dance par  copulation  de  Tellumon.  Hz  avoient  la 
teste  sphserique  et  ronde  entièrement  comme  un 
ballon,  non  doulcement  comprimée  des  deux  cous- 
tez,  comme  est  la  forme  humaine;  les  aureilles 
avoient  hault  enlevées,  grandes  comme  aureilles 
d'asne  ,  les  yeulx  hors  la  teste,  fichez  sus  des  os 
semblables  aux  talons,  sans  soucilles,  durs  comme 
sont  ceux  des  cancres  ;  les  pieds  ronds  comme  pe- 
lottes;les  braz  et  les  mains  tournez  en  arrière  vers 
les  espaules,  et  cheminoient  sus  leurs  testes,  conti- 
nuellement faisant  la  roue,  cul  sus  teste,  les  pieds 
contremont;  et,  comme  vous  sçavez  que  es  cin- 
gesses  semblent  leurs  petits  cinges  plus  beaulx  que 
chose  du  monde  ,  Antiphysie  louoit  et  s'efforçoit 
prouver  que  la  forme  de  ses  enfans  plus  belle  es- 
toit  et  advenente  que  des  enfans  de  Physis,  disant 
que  ainsi  avoir  les  pieds  et  teste  sphteriques,  et 
ainsi  cheminer  circulairement  en  rouant,  estoit  la 
forme  compétente  et  perfaicte  alleure  retirante  à 
quelque  portion  de  divinité  ,  par  laquelle  les  cieulx 
et  toutes  choses  éternelles  sont  ainsi  contournées. 
«  Avoir  les  pieds  en  l'air,  la  teste  en  bas,  estoit 


PANTAGRUEL  I $9 

imitation  du  Créateur  de  l'univers,  veu  que  les  che- 
veulx  sont  en  l'home  comme  racines,  les  jambes 
comme  rameaux,  car  les  arbres  plus  commodé- 
ment sont  en  terre  fichées  sus  leurs  racines  que  ne 
seroient  sus  leurs  rameaux.  Par  ceste  démonstra- 
tion alléguant  que  trop  mieulx  et  plus  aptement 
estoient  ses  enfans  comme  une  arbre  droicte,  que 
ceulxde  Physis,  les  quelz  estoient  comme  une  arbre 
renversée.  Quant  est  des  braz  et  des  mains,  prou- 
voit  que  plus  raisonnablement  estoient  tournez  vers 
les  espaules,  par  ce  que  ceste  partie  de  corps  ne 
doibvoit  estre  sans  défenses,  attendu  que  le  davant 
estoit  competentement  muny  par  les  dens ,  des 
quelles  la  personne  peut  non  seulement  user  en 
maschant  sans  l'ayde  des  mains,  mais  aussi  soy  dé- 
fendre contre  les  choses  nuisantes. 

«  Ainsi  par  le  tesmoignage  et  astipulation  des 
bestes  brutes  tiroit  tous  les  folz  et  insensez  en  sa 
sentence,  et  estoit  en  admiration  à  toutes  gens  ecer- 
velez  et  deguarniz  de  bon  jugement  et  sens  commun. 
Depuys  elle  engendra  les  Matagotz ,  Cagotz  et 
Papelars,  les  maniacles  Pistoletz ,  les  demoniacles 
Calvins  imposteurs  de  Genève,  les  enraigez  Pu- 
therbes,  Briffaulx,  Caphars,  Chattemittes,  Cani- 
bales  et  aultres  monstres  difformes  et  contrefaicts 
en  despit  de  Nature.  » 


[6o  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXIII 

CHAPITRE   XXXIII 

Comment  par  Pantagruel  feut  un  monstreux 
physetere  apperceu  prés  l'isle  Farouche . 

,us  le  hault  du  jour,  approchans  l'isle 
'Farouche,  Pantagruel  de  loing  apper- 
ceut  un  grand  et  monstreux  physetere 
venent  droict  vers  nous,  bruyant,  ron- 
flant, enflé,  enlevé  plus  hault  que  les  hunes  des 
naufz,  et  jectant  eaulx  de  la  gueule  en  l'air  davant 
soy,  comme  si  feust  une  grosse  rivière  tombante  de 
quelque  montaigne.  Pantagruel  le  monstra  au  pilot 
et  à  Xenomanes. 

Par  le  conseil  du  pilot  feurent  sonnées  les  trom- 
pettes de  la  thalamege  en  intonation  de  guareserre. 
A  cestuy  son  toutes  les  naufz,  guallions,  ram- 
berges,  liburnicques,  scelon  qu'estoit  leur  disci- 
pline navale ,  se  mirent  en  ordre  et  figure  telle 
qu'est  le  Y  grégeois,  lettre  de  Pythagoras,  telle 
que  voyez  observée  par  les  grues  en  leur  vol ,  telle 
qu'est  en  un  angle  acut,  on  cône  et  base  de  la- 
quelle estoit  la  dicte  thalamege  en  equippage  de 
vertueusement  combattre. 

Frère  Jan  on  chasteau  guaillard  monta  guallant 
et  bien  délibéré  avecques  les  bombardiers;  Pa- 
nurge  commença  crier  et  lamenter  plus  que  ja- 
mais. «  Babillebabou  !  disoit  il,  voicy  pis  qu'antan. 
Fuyons!  C'est,  par  la  mort  bœnf!  Leviathan,  des- 


PANTAGRUEL  l6l 

cript  par  le  noble  prophète  Moses  en  la  Vie  du 
sainct  home  Job.  Il  nous  avallera  tous,  et  gens  et 
naufz,  comme  pillules.  En  sa  grande  gueule  infer- 
nale nous  ne  luy  tiendrons  lieu  plus  que  feroit  un 
grain  de  dragée  musquée  en  la  gueule  d'un  asne. 
Voyez  le  cy.  Fuyons,  guaingnons  terre  !  Je  croy 
que  c'est  le  propre  monstre  marin  qui  feut  jadis 
destiné  pour  dévorer  Andromeda .  Nous  sommes 
tous  perduz.  O  que  pour  l'occire  praesentemenl 
feust  icy  quelque  vaillant  Perseus!  —  Percé  jus  par 
moy  sera,  respondit  Pantagruel.  N'ayez  paour.  — 
Vertus  Dieu!  dist  Panurge,  faictez  que  soyons 
hors  les  causes  de  paour.  Quand  voulez  vous  que 
j'aye  paour,  sinon  quand  le  dangier  est  évident? 

—  Si  telle  est,  dist  Pantagruel,  vostre  destinée 
fatale,  comme  n'aguieres  exposoit  frère  Jan ,  vous 
doibvez  paour  avoir  de  Pyrœis ,  Heoiis,  ^thon , 
Phiegon,  célèbres  chevaulx  du  soleil  flammivomes, 
qui  rendent  feu  par  les  narines;  des  physeteres, 
qui  ne  jectent  qu'eau  par  les  ouyes  et  par  la  gueule, 
ne  doibvez  paour  aulcune  avoir.  Ja  par  leur  eau  ne 
serez  en  dangier  de  mort;  par  cestuy  élément  plus 
toust  serez  guaranty  et  conservé  que  fasché  et  of- 
fensé. 

—  A  l'aullre  !  dist  Panurge.  C'est  bien  rentré 
de  picques  noires  !  Vertus  d'un  petit  poisson  !  ne 
vous  ay  je  assez  exposé  la  transmutation  des  ele- 
mens,  et  le  facile  symbole  qui  est  entre  rousty  et 
bouilly,  entre  bouilly  et  rousty  ?  Halas  !  Voy  le  cy. 

Rabelais.   IV.  n 


lb2  LIVRE    IV,  CHAPITRE    XXXIII 

Je  m'en  voys  cacher  là  bas.  Nous  sommes  tous 
mors  à  ce  coup.  Je  voy  sus  la  hune  Atropos  la  fé- 
lonne, avecquessescizeaulxde  fraysesmouluz,  preste 
à  nous  tous  coupper  le  filet  de  vie.  Guare  !  Voy  le 
cy.  O  que  tu  es  horrible  et  abhominable  .'  Tu  en 
as  bien  noyé  d'aultres  qui  ne  s'en  sont  poinct  van- 
tez. Dea!  s'il  jectast  vin  bon,  blanc,  vermeil,  friant, 
délicieux,  en  lieu  de  ceste  eau  amere ,  puante, 
sallée,  cela  seroit  toUerable  aulcunement,  et  y  se- 
roit  aulcune  occasion  de  patience,  à  l'exemple  de 
celluy  milourt  anglois  auquel,  estant  faict  com- 
mendement,  pour  les  crimes  desquelz  estoit  con- 
vaincu, de  mourir  à  son  arbitraige,  esleust  mourir 
nayé  dedans  un  tonneau  de  Malvesie.  Voy  le  cy. 
Ho  ho!  Diable  Sathanas,  Leviathan  !  Je  ne  te 
peuz  veoir,  tant  tu  es  ideux  et  détestable.  Vestz  à 
l'audience,  vestz  aux  Chiquanous.  >; 

CHAPITRE   XXXIV 

Comment  par  Pantagruel  fcut  deffaict  le  monstreux 
pJiysctere . 

E  physetere,  entrant  dedans  les  brayes 
et  angles  des  naufz  et  guallions, 
jectoit  eau  sus  les  premières  à  pleins 
itonneaulx,  comme  si  feussent  les  cata- 
dupes  du  Nil,  en  iEthiopie.  Dards,  dardelles,  ja- 
velotz,   espieux,  corsecques,  partuisanes,  voloient 


I 


PANTAGRUEL  l63 

SUS  luy  de  tous  coustez.  Frère  Jan  ne  se  y  espar- 
gnoit.  Panurge  mouroit  de  paour.  L'artillerie  ton- 
noit  et  fouldroyoit  en  diable,  et  faisoit  son  debvoir 
de  le  pinser  sans  rire.  Mais  peu  profitoit,  car  les 
gros  bouUeîz  de  fer  et  de  bronze  entrans  en  sa 
peau  sembioient  fondre,  à  les  veoir  de  loing, 
comme  font  les  tailles  au  soleil.  Allors  Pantagruel, 
considérant  l'occasion  et  nécessité,  desploye  ses 
bras  et  monstre  ce  qu'il  sçavoit  faire. 

Vous  dictez,  et  est  escript,  que  le  truant  Com- 
modus,  empereur  de  Rome,  tant  dextrement  tiroit 
de  l'arc  que  de  bien  loing  il  passoitles  flèches  entre 
les  doigts  des  jeunes  enfans  levans  la  main  en  l'air, 
sans  aulcunement  les  ferir. 

Vous  nous  racontez  aussi  d'un  archier  indian  on 
temps  que  Alexandre  le  Grand  conquesta  Indie, 
lequel  tant  estoit  de  traire  périt  que  de  loing  il  passoit 
ses  flèches  par  dedans  un  anneau,  quoy  qu'elles  feus- 
sent  longues  dB  troys  coubdées,  et  feust  le  fer  d'i- 
celles  tant  grand  et  poisant  qu'il  en  persoit  brancs 
d'assier,  boucliers  espoys,  plastrons  asserez,  tout 
généralement  qu'il  touchoit,  tant  ferme,  résistant, 
dur  et  valide  feust  que  sçauriez  dire. 

Vous  nous  dictez  aussi  merveilles  de  l'industrie 
des  anciens  François,  les  quelz  à  tous  estoient  en 
l'art  sagittaire  préférez,  et  les  quelz  en  chasse  de 
bestes  noires  et  rousses  frotoient  le  fer  de  leurs  flè- 
ches avecques  ellébore,  pour  ce  que  de  la  venaison 
ainsi  férue  la  chair  plus  tendre,  friande,  salubre  et 


164  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXIV 

délicieuse  estoit,  cernant  toutesfoys  et  houstant  la 
paytie  ainsi  attaincte  tout  autour. 

Vous  faictez  pareillement  narré  des  Parthes,  qui 
par  darriere  tiroient  plus  ingénieusement  que  ne 
faisoient  les  aultres  nations  en  face. 

Aussi  célébrez  vous  les  Sc}'thes  en  ceste  dexté- 
rité, de  la  part  des  quelz  jadis  un  ambassadeur  en- 
voyé à  Darius,  roy  des  Perses,  luy  offrit  un  oiseau, 
une  grenoille,  une  souriz  et  cinq  flèches,  sans  mot 
dire.  Interrogé  que  prtetendoient  telz  praesens,  et 
s'il  avoit  charge  de  rien  dire,  respondit  que  non. 
Dont  restoit  Darius  tout  estonné  et  hebeté  en  son 
entendement,  ne  feust  que  l'un  des  sept  capitaines 
qui  avoient  occis  les  Mages,  nommé  Gobryes,  luy 
exposa  et  interpréta,  disant:  «  Par  ces  dons  et  of- 
frandes vous  disent  tacitement  les  Scythes  :  «  Si  les 
«  Perses  comme  oyseaulx  ne  volent  au  ciel,  ou 
«  comme  souriz  ne  se  cachent  vers  le  centre  de  la 
«  terre,  ou  ne  se  mussent  on  profond  des  estangs 
«  et  paluz  comme  grenoilles,  tous  seront  à  perdi- 
«  tion  mis  par  la  puissance  et  sagettes  des  Scy- 
«  thés.  » 

Le  noble  Pantagruel  en  l'art  de  jecter  et  darder 
estoit  sans  comparaison  plus  admirable,  car,  avec- 
ques  ses  horribles  piles  et  dards,  les  quelz  propre- 
ment ressembloient  aux  grosses  poultres  sus  les 
quelles  sont  les  pons  de  Nantes,  Saulmur,  Brc- 
gerac,  et  à  Paris  les  pons  au  Change  et  aux  Meus- 
niers,  soustenuz  en  longueur,  grosseur,  poisanteur 


PANTAGRUEL  l65 

et  ferrure,  de  mil  pas  loing  il  ouvroit  les  huytres 
en  escalle  sans  toucher  les  bords,  il  esmouchoit  une 
bougie  sans  l'extaindre,  frappoit  les  pies  par  l'œil, 
dessemeloit  les  bottes  sans  les  endommaiger,  def- 
fourroit  les  barbutes  sans  rien  guaster,  tournoit  les 
feuilletz  du  bréviaire  de  frère  Jan  l'un  après  l'aultre 
sans  rien  dessirer. 

Avecques  telz  dards,  desquelz  estoit  grande  mu- 
nition dedans  sa  nauf,  au  premier  coup  il  enferra 
le  physetere  sus  le  front,  de  mode  qu'il  luy  trans- 
perça les  deux  machouoires  et  la  langue,  si  que 
plus  ne  ouvrit  la  gueule,  plus  ne  puysa,  plus  ne 
jecta  eau.  Au  second  coup  il  iuy  creva  l'œil  droict. 
Au  troyzieme  l'œil  guausche.  Et  feut  veu  le  physe- 
tere,  en  grande  jubilation  de  tous,  porter  ces  troys 
cornes  au  front  quelque  peu  penchantes  davant, 
en  figure  triangulaire  aequilateralc ,  et  tournoyer 
d'un  cousté  et  d'aultre,  chancellant  et  fourvoyant, 
comme  estourdy,  aveiglé,  et  prochain  de  mort. 

De  ce  non  content ,  Pantagruel  luy  en  darda 
un  aultre  sus  la  queue,  panchant  pareillement  en 
arrière.  Puys  troys  aultres  sus  l'eschine  en  ligne 
perpendiculaire  par  equale  distance  de  queue  et 
bac  troys  foys  justement  compartie.  En  fin,  luy  en 
lança  sus  les  flancs  cinquante  d'un  cousté  et  cin- 
quante de  l'aultre ,  de  manière  que  le  corps  du 
physetere  sembloit  à  la  quille  d'un  guallion  à  troys 
gables  emmortaisée  par  compétente  dimension  de 
ses   poultres,  comme  si  feussent  cosses   et  porte- 


l66  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXIV 

hausbancs  delà  carine.  Et  estoit  chose  moult  plai- 
sanfe  à  veoir. 

Adoncques  mourant,  le  physetere  se  renversa 
ventre  sus  dours  ,  comme  font  tous  poissons 
mors;  et,  ainsi  renversé,  les  poultres  contre  bas  en 
mer,  ressembloit  au  scolopendre,  serpent  ayant 
cent  pieds,  comme  le  descript  le  saige  ancien  Ni- 
cander. 


CHAPITRE  XXXV 

Comment  Pantagruel  descend  en  l'Isle  Farouche, 
manoir  antique  des  Andouilles. 

ES  hespailliers  de  la  nauf  lanterniere 
amenèrent  le  physetere  lié  en  terre 
de  l'isle  prochaine,  dicte  Farouche, 
pour  en  faire  anatomie  et  recuillir  la 
gresse  des  roignons,  laquelle  disoient  estre  fort 
utile  et  nécessaire  à  la  guerison  de  certaine  maladie 
qu'ilz  nommoient  Faulte  d'argent.  Pantagruel  n'en 
tint  compte,  car  aultres  assez  pareilz  ,  voyre  enco- 
res  plus  énormes,  avoit  veu  en  l'océan  gallicque. 
Condescendit  toutesfoys  descendre  en  l'isle  Farou- 
che pour  seicher  et  refraischir  aulcuns  de  ses  gens 
mouillez  et  souillez  par  le  vilain  physetere,  à  un 
petit  port  désert,  vers  le  midy,  situé  lez  une  touche 
de  boys  haulte,  belle  et  plaisante,  de  laquelle  sor- 
toit  un  délicieux  ruisseau  d'eaue  doulce,  claire  et 


PANTAGRUEL  167 

argentine.  Là,  dessoubs  belles  tentes  feurent  les  cui- 
sines dressées,  sans  espargne  de  boys.  Chascun 
mué  de  vestemens  à  son  plaisir,  feut  par  frère  Jan 
la  campanelle  sonnée.  Au  son  d'icelle  feurent  les 
tables  dressées  et  promptement  servies. 

Pantagruel,  dipnant  avecques  ses  gens  joyeuse- 
ment, sus  l'apport  de  la  seconde  table  apperceut 
certaines  petites  Andouilles  affaictées  gravir  et  mon- 
ter sans  mot  sonner  sus  un  hault  arbre  prés  le  re- 
traict  du  guoubelet .  Si  demanda  à  Xenomanes  : 
<;  Quelles  bestes  sontce-là?»  pensant  que  feus- 
sent  escurieux,  belettes,  martres  ou  hermines. 

«  Ce  sont  Andouilles,  respondit  Xenomanes.  Icy 
est  l'isle  Farouche,  de  laquelle  je  vous  parlois  à  ce 
matin,  entre  les  quelles  et  Quaresmeprenant ,  leur 
maling  et  antique  ennemy ,  est  guerre  mortelle  de 
long  temps.  Et  croy  que  par  les  canonnades  tirées 
contre  le  physetere  ayent  eu  quelque  frayeur  et 
doubtance  que  leur  dict  ennemy  icy  feust  avecques 
ses  forces  pour  les  surprendre,  ou  faire  le  guast 
parmy  ceste  leur  isle,  comme  ja  plusieurs  foys  s'es- 
toit  en  vain  efforcé,  et  à  peu  de  profict,  obstant  le 
soing  et  vigilance  des  Andouilles,  les  quelles, 
comme  disoit  Dido  aux  compaignons  d^Eneas  vou- 
lens  prendre  port  en  Cartage  sans  son  sceu  et  li- 
cence, la  malignité  de  leur  ennemy  et  vicinité  de 
ses  terres  contraignoient  soy  continuellement  con- 
treguarder  et  veigler. 

—  Dea!  bel  amy,  dist  Pantagruel,  si  voyez  que 


l68  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXV 

par  quelque  honeste  moyen  puissions  fin  à  cesle 
guerre  mettre ,  et  ensemble  les  reconcilier,  donnez 
m'en  advis.  Je  me  y  emploiray  de  bien  bon  cœur, 
et  n'y  espargneray  du  mien  pour  contemperer  et 
amodier  les  conditions  controverses  entre  les  deux 
parties. 

—  Possible  n'est  pour  le  prassent ,  respondit 
Xenomanes.  Il  y  a  environ  quatre  ans  que,  passant 
par  cy  et  Tapinois,  je  me  mis  en  debvoir  de  traic- 
ter  paix  entre  eulx ,  ou  longues  trêves  pour  le 
moins,  et  ores  feussent  bons  amis  et  voisins,  si  tant 
l'un  comme  les  aultres  soy  feussent  despouillez  de 
leurs  affections  en  un  seul  article .  Quaresmepre- 
nant  ne  vouloit  on  traicté  de  paix  comprendre  les 
Boudins  saulvaiges,  ne  les  Saulcissons  montigenes, 
leurs  anciens  bons  compères  et  confœderez.  Les 
Andouilles  requeroient  que  la  forteresse  de  Cac- 
ques  feust  par  leur  discrétion,  comme  est  le  chas- 
teau  de  Sallouoir,  régie  et  gouvernée ,  et  que  d'i- 
celle  feussent  hors  chassez  ne  sçay  quelz  puans, 
villains,  assassineurs  et  briguans  qui  latenoient.  Ce 
que  ne  peutestre  accordé,  et  sembloient  les  condi- 
tions iniques  à  l'une  et  à  l'aultre  partie.  Ainsi  ne 
feust  entre  eulx  l'apoinctement  conclud.  Restèrent 
toutesfoys  moins  sévères  et  plus  doulx  ennemis  que 
n'estoient  par  le  passé.  Mais  depuys  la  dénoncia- 
tion du  concile  national  de  Chesil,  par  laquelle  elles 
feurent  farfouillées,  guodelurées  et  intimées,  par  la- 
quelle aussi    feut    Quaresmeprenant  dcclairé    bre- 


PANTAGRUEL  1  69 

neux ,  hallebrené  et  stocfisé  en  cas  que  avecques 
elles  il  feist  alliance  ou  appoinctement  aulcun,  se 
sont  horrificquement  aigriz,  envenimez,  indignez 
et  obstinez  en  leurs  couraiges.  et  n'est  possible  y 
remédier.  Plus  toust  auriez  vous  les  chatz  et  ratz, 
les  chiens  et  lièvres  ensemble  reconcilié.  » 


CHAPITRE    XXXVI 

Comment  par  les  Andouilles  farouches  est  dressée 
embuscade  contre  Pantagruel. 

E  disant  Xenomanes,  frère  Jan  aper- 
^^   ceut  vingt  et  cinq  ou   trente   jeunes 


Andouilles  de  legiere  taille  sus  le  ha- 
vre, soy  retirantes  le  grand  pas  vers 
leur  ville,  citadelle,  chasteau  et  rocquette  de  Che- 
minées, et  dist  à  Pantagruel:  «  Il  y  aura  icy  de 
l'asne,  je  le  prevoy.  Ces  Andouilles  vénérables  vous 
pourroient  par  adventure  prendre  pour  Quaresme- 
prenant,  quoy  qu'en  rien  ne  luy  sembliez.  Laissons 
ces  repaissailles  icy,  et  nous  mettons  en  debvoir  de 
leurs  résister. 

—  Ce  ne  seroit,  dist  Xenomanes,  pas  trop  mal 
faict.  Andouilles  sont  andouilles,  tous  jours  dou- 
bles et  traistresses .  » 

Adoncques  se  lieve  Pantagruel  de  table  pour 
descouvrir  hors  la  touche  de  boys;  puys  soubdain 
retourne,  et  nous  asceure  avoir  à  guausche  descou- 


yo 


LIVRE    !V,    CHAPITRE    XXXV  1 


vert  une  embuscade  d'Andouilles  farfelues,  et  du 
cousté.droict,  à  demie  lieue  loing  de  là,  un  gros 
bataillon  d'aultres  puissantes  etgigan  taies  Andouilles 
le  long  d'une  petite  colline,  furieusement  en  bataille 
marchantes  vers  nous,  au  son  des  vezes  et  piboles, 
des  guogues  et  des  vessies,  desjoyeulx  pifres  et  ta- 
bours,  des  trompettes  et  clairons.  Par  la  conjecture 
de  soixante  et  dix  huict  enseignes  qu'il  y  comptoit, 
estimions  leur  nombre  n'estre  moindre  de  cjuarante 
et  deux  mille.  L'ordre  qu'elles  tenoient,  leur  fier 
marcher  et  faces  asceurées,  nous  faisoient  croire  que 
ce  n'estoient  friquenelles,  mais  vieilles  Andouilles  de 
guerre.  Par  les  premières  fillieres  jusques  prés  les 
enseignes  estoient  toutes  armées  à  hault  appareil, 
avecques  picques  petites,  comme  nous  sembloit  de 
loing,  toutesfoys  bien  poinctueset  asserées  ;  sus  les 
aesles  estoient  flancquegées  d'un  grand  nombre  de 
Boudins  sylvaticques,  de  Guodiveaux  massifz  et  Saul- 
cissons  à  cheval,  tous  de  belle  taille,  gens  insulai- 
res, bandouilliers  et  farouches. 

Pantagruel  feut  en  grand  esmoy,  et  non  sans 
cause,  quoy  que  Epistemon  luy  remonstrast  que 
l'usance  et  coustume  du  pays  andouillois  povoil 
estre  ainsi  charesser  et  en  armes  recepvoir  leurs 
amis  estrangiers,  comme  sont  les  nobles  roys  de 
France  par  les  bonnes  villes  du  royaulme  repceuz 
et  saluez  à  leurs  premières  entrées  après  leur  sacre 
et  nouvel  advenement  à  la  couronne  : 

«  Par  adventure,  dlsoit-il,  est  ce  la  guarde  ordi- 


PANTAGRUEL  IJl 

naiie  de  la  royne  du  lieu,  laquelle,  advertie  par  les 
jeunes  Andouilles  du  guet  que  veistes  sus  l'aihre, 
comment  en  ce  port  surgeoit  le  beau  et  pompeux 
convoy  de  vos  vaisseaulx,  a  pensé  que  là  doibvoit 
estre  quelque  riche  et  puissant  prince,  et  vient  vous 
visiter  en  persone.  » 

De  ce  non  satisfaict ,  Pantagruel  assembla  son 
conseil  pour  sommairement  leurs  advis  entendre  sus 
ce  que  faire  debvoient  en  cestuy  estrif  d'espoir  in- 
certain et  craincte  évidente. 

Adoncques  briefvement  leurs  remonstra  comment 
telles  manières  de  receuil  en  armes  avoit  souvent 
porté  mortel  préjudice  soubs  couleur  de  charesse  et 
amitié.  «  Ainsi,  disoit-il,  l'empereur  Antonin  Cara- 
calle  à  l'une  foys  occist  les  Alexandrins,  à  l'aultre 
desfist  la  compaignie  de  Artaban,  roy  des  Perses, 
soubs  couleur  et  fiction  de  vouloir  sa  fille  espouser. 
Ce  que  ne  resta  impuny,  car  peu  après  il  y  perdit 
la  vie.  Ainsi  les  enfans  de  Jacob,  pour  vanger  le 
rapt  de  leur  sœur  Dyna,  sacmenterent  les  Sichi- 
miens.  En  ceste  hypocritique  façon ,  par  Galien , 
empereur  romain,  feurent  les  gens  de  guerre  des- 
faicts  dedans  Constantinople.  Ainsi  soubs  espèce 
d'amitié  Antonius  attira  Artavasdes,  roy  de  Arménie, 
puys  le  feist  lier  et  enferrer  de  grosses  chaisnes, 
finablement  le  feist  occire. 

Mille  aultres  pareilles  histoires  trouvons  nous  par 
les  antiques  monumens.  Et  à  bon  droict  est  jusques 
à  praesent  de  prudence  grandement  loué  Charles, 


ly: 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXVI 


roy  de  France,  sixième  de  ce  nom,  lequel  retour- 
nant victorieux  des  Flamens  et  Gantois  en  sa  bonne 
ville  de  Paris,  et  au  Bourget  en  France  entendent 
que  les  Parisiens  avecques  leurs  mailletz,  dont  feu- 
rent  surnommez  Mailiotins,  estoient  hors  la  ville 
issuz  en  bataille  jusques  au  nombre  de  vingt  mille 
combatans,  ne  y  voulut  entrer,  quoy  qu'ilz  remons- 
trassent  que  ainsi  s'estoient  mis  en  armes  pour  plus 
honorablement  le  recuillir  sans  aultre  fiction  ne  mau- 
vaise affection,  que  premièrement  ne  se  feussent  en 
leurs  maisons  retirez  et  desarmez.  » 


CHAPITRE    XXXVII 

Comment  Pantagruel  manda  quérir  les  capitaines 
Kifandouille  et  Tailleboudin,  avecques  un  notable 
discours  sus  les  noms  propres  des  lieux  et  des 
persones. 

A  resolution  du  conseil  feut  qu'en  tout 
événement  ilz  se  tiendroient  sus  leurs 
guardes.  Lors  par  Carpalim  et  Gym- 
naste, au  mandement  de  Pantagruel, 
t'eurent  appelez  les  gens  de  guerre  qui  estoient  de- 
dans les  naufz  Brindiere,  des  quelz  coronel  estoit 
Riflandouille,  et  Portoueriere,  des  quelz  coronel 
estoit  Tailleboudin  le  jeune. 

«  Je  souslaigeray,    disi    Panurge,  Gymnaste  de 
ceste  poine.  Aussi   bien  vous  est  icy  sa  pra^sence 


PANTAGRUEL  lyS 

nécessaire.  —  Par  le  froc  que  je  porte!  dist  frère 
Jan,  tu  te  veulx  absenter  du  combat,  couillu,  et  ja 
ne  retourneras,  sus  mon  honneur.  Ce  n'est  mie 
grande  perte.  Aussi  bien  ne  feroit  il  que  pleurer, 
lamenter,  crier,  et  descouraiger  les  bons  soubdars. 
—  Je  retourneray  certes,  dist  Panurge,  frère  Jan, 
mon  père  spirituel,  bien  toust.  Seulement  donnez 
ordre  à  ce  que  ces  fascheuses  Andouilles  ne  grim- 
pent sus  les  naufz.  Ce  pendent  que  combaterez,  je 
priray  Dieu  pour  vostre  victoire,  à  l'exemple  du 
chevalereux  capitaine  Moses,  conducteur  du  peuple 
Israëlicque. 

—  La  dénomination,  dist  Epistemon  à  Panta- 
gruel, de  ces  deux  vostres  coronelz  Riflandouille  et 
Tailleboudin  en  cestuy  conflict,  nouspromect  asceu- 
rance,  heur  et  victoire,  si  par  fortune  ces  Andouilles 
nous  vouloient  oultrager.  —  Vous  le  prenez  bien, 
dist  Pantagruel,  et  me  plaist  que  par  les  noms  de 
nos  coronelz  vous  prœvoiez  et  prognosticquez  la 
nostre  victoire.  Telle  manière  de  prognosticquer 
par  noms  n'est  moderne.  Elle  feut  jadis  célébrée  et 
religieusement  observée  par  les  Pithagoriens.  Plu- 
sieurs grands  seigneurs  et  empereurs  en  ont  jadis 
bien  faict  leur  profict.  Octavian  Auguste,  second 
empereur  de  Rome  ,  quelque  jour  rencontrant  un 
paisant  nommé  Eutycht ,  c'est  à  dire  Bienfortuné , 
qui  menoit  un  asne  nommé  Nicon,  c'est  en  langue 
grecque  Victorien,  meu  de  la  signification  des  noms 
tant  de  l'asnier  que  de  l'asne,  se  asceura  de  toute 


174  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXVII 

prospérité,  félicité  et  victoire.  Vespasian,  empereur 
pareillement  de  Rome,  estant  un  jour  seulet  en 
oraison  on  temple  de  Serapis,  à  la  veue  et  venue 
inopinée  d'un  sien  serviteur  nommé  Basilicks^  c'est 
à  dire  Ro)i«/j  lequel  il  avoit  loing  darriere  laissé  ma- 
lade, print  espoir  et  asceurance  de  obtenir  l'empire 
romain.  Regilian,  non  pour  aultre  cause  ne  occa- 
sion, feut  par  les  gens  de  guerre  esleu  empereur, 
que  par  signification  de  son  propre  nom.  Voyez  le 
Cratyle  du  divin  Platon.  — Par  ma  soif,  dist  Rhizo- 
tome,  je  le  veulx  lire.  Je  vous  oy  souvent  le  allé- 
guant. —  Voyez  comment  les  Pythagoriens,  par 
raison  des  noms  et  nombres,  concluent  que  Patro- 
clus  doibvoit  estre  occis  par  Hector,  Hector  par 
Achilles,  Achilles  par  Paris,  Paris  par  Philoctetes. 

«  Je  suys  tout  confus  en  mon  entendement, 
quand  je  pense  en  l'invention  admirable  de  Pytha- 
goras,  lequel,  par  le  nombre  par  ou  impar  des  syl- 
labes d'un  chascun  nom  propre,  exposoit  de  quel 
cousté  estoient  les  humains  boyteulx,  bossus,  bor- 
gnes, goutteux,  paralytiques,  pleuritiques,  et  aultres 
telz  maléfices  en  nature,  sçavoir  est  assignant  le 
nombre  par  au  cousté  guausche  du  corps,  le  impar 
au  dextre. — Vrayement,  dist  Epistemon,  j'en  veids 
l'expérience  à  Xainctes  en  une  procession  générale, 
praesent  le  tant  bon,  tant  vertueux,  tant  docte  et 
équitable  prsesident  Briend  Valée,  seigneur  du  Dou- 
het.  Passant  un  boiteux  ou  boiteuse,  un  borgne  ou 
borgnesse,  un  bossu  ou  bossue,  on  luy   rapportoit 


PANTAGRUEL  1/5 

son  nom  propre.  Si  les  syllabes  du  nom  estoient  en 
nombre  impar,  soubdain,  sans  veoir  les  persones,  il 
les  disoit  estre  maleficiez,  borgnes,  boiteux,  bossus 
du  cousté  dextre.  Si  elles  estoient  en  nombre  par, 
du  cousté  guausche.  Et  ainsi  estoit  à  la  vérité,  onc- 
Cjues  n'y  trouvasmes  exception. 

—  Par  ceste  invention,  dist  Pantagruel,  les  doc- 
tes ont  affermé  que  Achilles,  estant  à  genoulx,  feut 
par  la  fleiche  de  Paris  blessé  on  talon  dextre.  Car 
son  nom  est  de  syllabes  impares.  Icy  est  à  noter 
que  les  anciens  se  agenoilloient  du  pied  dextre. 
Venus  par  Diomedes  davant  Troie  blessée  en  la 
main  guausche,  car  son  nom  en  grec  est  de  quatre 
syllabes.  Vulcan  boiteux  du  pied  guausche,  par 
mesm.es  raison.  Philippe,  roy  de  Macedonie,  et 
Hannibal,  borgnes  de  l'œil  dextre.  Encores  pour- 
rions nous  particularizer  des  ischies,  hernies,  hemi- 
craines,  par  ceste  raison  pythagoricque. 

«  Mais,  pour  retourner  aux  noms,  consyderez 
comment  Alexandre  le  Grand,  filz  du  roy  Philippe, 
du  quel  avons  parlé,  par  l'interprétation  d'un  seul 
nom  parvint  à  son  entreprinse.  Il  assiegeoit  la  forte 
ville  de  Tyre  et, la  battoit  de  toutes  ses  forces  par 
plusieurs  sepmaines;  mais  c'estoit  en  vain.  Rien  ne 
profitoient  ses  engins  et  molitions.  Tout  estoit 
soubdain  démoli  et  remparé  par  les  Tyriens.  Dont 
print  phantasie  de  lever  le  siège,  avecques  grande 
melancholie,  voyant  en  cestuy  département  perte 
insigne  de  sa  réputation.  En  tel  estrif  et  fascherie  se 


lyÔ  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXVII 

endormit.  Dormant  songeoit  qu'un  satyre  estoit 
dedans  sa  tente,  dansant  et  saultelant  avecques  ses 
jambes  bouquines.  Alexandre  le  vouloit  prendre,  le 
satyre  tousjours  luy  eschappoit.  En  fin  le  roy  le  pour- 
suivant en  un  destroict  le  happa.  Sus  ce  poinct  se 
esveigla.  Et  racontant  son  songe  aux  philosophes  et 
gens  sçavans  de  sa  court,  entendit  que  les  dieux  luy 
promettoient  victoire  et  que  Tyre  bien  toust  seroit 
prinse,  car  ce  mot  Satyros  divisé  en  deux  est  sa  Ty- 
roSj  signifiant  :  Tiene  est  Tyre.  De  faict,  au  premier 
assault  qu'il  feist  emporta  la  ville  de  force,  et  en 
grande  victoire  subjuga  ce  peuple  rebelle. 

«  Au  rebours,  consyderez  comment  par  la  signi- 
fication d'un  nom  Pompée  se  désespéra.  Estant 
vaincu  par  Caesar  en  la  bataille  Pharsalique,  ne  eut 
moyen  aultre  de  soy  saulver  que  par  fuyte.  Fuyantpar 
mer,  arriva  en  l'isle  de  Cypre.  Prés  la  ville  de  Pa- 
phos  apperceut  sus  le  rivage  un  palais  beau  et  sump- 
tueux.  Demandant  au  pilot  comment  l'on  nom- 
moit  cestuy  palais,  entendit  qu'on  le  nommoit 
KaxooxatXÉa,  c'est  à  dire  Malroy.  Ce  nom  luy  feut 
en  tel  effroy  et  abomination  qu'il  entra  en  deses- 
poir comme  asceuré  de  ne  évader  que  bien  toust  ne 
perdist  la  vie.  De  mode  que  les  assistans  et  nau- 
chiers  ouirent  ses  cris,  soupirs  et  gemissemens.  De 
faict,  peu  de  temps  après,  un  nommé  Achillas,  pai- 
sant  incongneq,  luy  trancha  la  teste. 

«  Encores  pourrions  nous  à  ce  propous  alléguer 
ce  que  advint  à  L.  Paulus  ^Emylius,  lors  que  par  le 


PANTAGRUEL  1/7 

sénat  romain  feut  esleu  empereur,  c'est  à  dire  chef 
de  l'armée  qu'ilz  envoyoient  contre  Perses,  roy  de 
Macedonie.  Icelluy  jour,  sus  le  soir,  retournant  en 
sa  maison  pour  soy  aprester  au  deslogement,  bai- 
sant une  siene  petite  fille  nommée  Tratia,  advisa 
qu'elle  estoit  aulcunement  triste.  «  Qui  a  il,  dist  il, 
«  ma  Tratia?  Pourquoy  es  tu  ainsi  triste  et  faschée? 
«  —  Mon  père,  respondit  elle,  Persa  est  morte.  » 
Ainsi  nommoit  elle  une  petite  chiene  qu'elle  avoit 
en  délices...  A  ce  mot  print  Paulusasceurance  de  la 
■victoire  contre  Perses.  Si  le  temps  permettoit  que 
puissions  discourir  par  les  sacres  Bibles  des  Hébreux, 
nous  trouverions  cent  passages  insignes  nous  mons- 
trant  évidemment  en  quelle  observance  et  religion 
leurs  estoient  les  noms  propres  avecques  leurs  signi- 
fications. » 

Sus  la  fin  de  ce  discours  arrivèrent  les  deux  co- 
ronelz  acompaignez  de  leurs  soubdars,  tous  bien 
armez  et  bien  délibérez.  Pantagruel  leurs  feist  une 
briefve  remonstranceà  ce  qu'ilz  eussent  à  soymons- 
trer  vertueux  au  combat,  si  par  cas  estoient  con- 
traincts,  car  encores  nepovoit  il  croire  que  les  An- 
douilles  feussent  si  traistresses,  avecques  défense 
de  commencer  le  hourt,  et  leurs  bailla  Mardigras 
pour  mot  du  guet. 


Rabelais.  IV.  2  3 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXX  VIII 


CHAPITRE  XXXVIII 

Comment  Andouillcs  ne  sont    à    nuspriser  entre 
les  hianains. 


ous  truphez  icy,  beuveurs ,  et  ne 
croyez  que  ainsi  soit  en  vérité  comme 
je  vous  raconte.  Je  ne  sçaurois  cjue 
'vous  en  faire.  Croyez  le  si  voulez;  si 
ne  voulez,  allez  y  veoir;  mais  je  sçay  bien  ce  (]ue 
je  veidz. 

Ce  feut  en  l'isle  Farouche,  je  la  vous  nomme,  et 
vous  réduisez  à  mémoire  la  force  des  géants  anti- 
ques, les  quelz  entreprindrent  le  hault  mons  Pelion 
imposer  sus  Osse,  et  l'umbrageux  Olympe  avecques 
Osse  envelopper,  pour  combatre  les  dieux,  et  du 
ciel  les  deniger.  Ce  n'estoit  force  vulgaire  ne  mé- 
diocre, Iceulx  toutesfoys  n'estoient  que  andouilles 
pour  la  moitié  du  corps,  ou  serpens,  que  je  ne 
mente. 

Le  serpens  qui  tenta  Eve  estoit  andouillicque; 
ce  nonobstant  est  de  luy  escript  qu'il  estoit  fin  et 
cauteleux  sus  tous  aultres  animans.  Aussi  sont  an- 
douilles.  Encores  maintient  on  en  certaines  Aca- 
démies que  ce  tentateur  estoit  l'Andouille  nommée 
Ithyphalle,  en  la  quelle  feut  jadis  transformé  le  bon 
messer  Priapus,  grand  tentateur  des  femmes  par  les 
paradis,  en  grec  :  ce  sont  jardins  en  françois. 


PANTAGRUEL 


179 


Les  Souisises,  peuple  maintenant  hardy  et  belli- 
queux, que  sçavons  nous  si  jadis  estoient  saulcisses? 
Je  n'en  vouidroys  pas  mettre  le  doigt  on  feu.  Les 
Himantopodes,  peuple  en  ^Ethiopie  bien  insigne, 
sont  andouilles,  scelon  la  description  de  Pline,  non 
autre  chose.  Si  ces  discours  ne  satisfont  à  l'incré- 
dulité de  vos  seigneuries,  praesentement,  j'entends 
après  boyre,  visitez  Lusignan,  Partenay,  Vouant, 
Mervant,  et  Ponzauges  en  Poictou.  Là  trouverez 
tesmoings  vieulx,  de  renom  et  de  la  bonne  forge, 
les  quelz  vous  jureront  sus  le  braz  sainct  Rigomé 
que  Mellusine,  leur  première  fondatrice,  avoit 
corps  fœminin  jusques  aux  boursavitz,  et  que  le 
reste  en  bas  estoit  andouille  serpentine  ,  ou  bien 
serpent  andouillicque.  Elle  toutesfoys  avoit  al- 
leures  braves  et  guallantes,  les  quelles  encores  au 
jourd'huy  sont  imitées  par  les  Bretons  balladins 
tlansans  leurs  trioriz  fredonnizez. 

Quelle  feut  la  cause  pourquoy  Erichthonius  pre- 
mier inventa  les  coches,  lectieres  et  charriotz  ? 
C'estoit  parce  que  Vulcan  l'avoit  engendré  avec- 
ques  jambes  de  andouilles,  pour  les  quelles  cacher 
mieulx  aima  aller  en  lectiere  que  à  cheval  :  car  en- 
cores de  son  temps  ne  estoient  andouilles  en  répu- 
tation. La  nymphe  scythicque  Ora  avoit  pareille- 
ment le  corps  my  party  en  femme  et  en  andouille. 
Elle  toutesfoys  tant  sembla  belle  à  Juppiter,  qu'il 
coucha  avecques  elle  et  en  eust  un  beau  filz  nommé 
Colaxes. 


lOO  LIVRE    IV,    CH\?iTRE    XXXVIII 

Cessez  pourtant  icy  plus  vous  trupher,  et  croyez 
qu'il' n'est  rien  si  vray  que  l'Evangile. 


CHAPITRE    XXXIX 

Comment  frerc  Jan  se  rallie  avecques    les    cuisiniers 
pour  conibatre  les  Andouilles. 

\ 
OYANT   frère    Jan    ces    furieuses  An- 

^^douilles  ainsi  marcher  de  hayt,  dist  à 
Pantagruel  :  «  Ce  sera  icy  une  belle 
.'bataille  de  foin,  à  ce  que  je  voy.  Ho 
le  grand  honneur  et  louanges  magnifîcques  qui  se- 
ront en  nostre  victoire!  Je  vouldrois  que  dedans 
vostre  nauf  feussiez  de  ce  conflict  seulement  spec- 
tateur, et  au  reste  me  laissiez  faire  avecques  mes 
gens.  —  Quelz  gens?  demanda  Pantagruel.  — 
Matière  de  bréviaire,  respondit  frère  Jan. 

«  Pourquoy  Potiphar,  maistre  queux  des  cui- 
sines de  Pharaon,  celluy  qui  achapta  Joseph,  et 
lequel  Joseph  eust  fait  coqu,  s'il  eust  voulu,  feut 
maistre  de  la  cavallerie  de  tout  le  royaulme  d'jE- 
gypte?  Pourquoy  Nabuzardan,  maistre  cuisinier  du 
roy  Nabugodonosor,  feut  entre  tous  aultres  capi- 
taines esleu  pour  assiéger  et  ruiner  Hierusalem  ?  — 
J'escoute,  respondit  Pantagruel. — Par  le  trou  ma- 
dame! dist  frère  Jan,  je  auserois  jurer  qu'ilz  autres 
foys  avoient  Andouilles  combatu,  ou  gens  aussi  peu 


PANTAGRUEL  I  ô I 

estimez  que  Andouilles,  pour  les  quelles  abatre, 
combatre,  dompter  et  sacmenter  trop  plus  sont 
sans  comparaison  cuisiniers  idoines  et  suffisans  que 
tous  gensdarmes,  estradiotz^  soubdars  et  piétons 
du  monde. 

—  Vous  me  refraischisez  la  mémoire,  dist  Pan- 
tagruel, de  ce  que  est  escript  entre  les  facétieuses 
et  joyeuses  responses  de  Ciceron.  On  temps  des 
guerres  civiles  à  Rome,  entre  Caesar  et  Pompée, 
il  estoit  naturellement  plus  enclin  à  la  part  pom- 
peiane,  quoy  que  de  Ceesar  feust  requis  et  grande- 
ment favorisé.  Un  jour,  entendent  que  les  Pom- 
peians  à  certaine  rencontre  avoient  faict  insigne 
perte  de  leurs  gens,  voulut  visiter  leur  camp.  En 
leur  camp  apperceut  peu  de  force,  moins  de  cou- 
raige,  et  beaucoup  de  desordre.  Lors,  praevoyant 
que  tout  iroit  à  mal  et  perdition,  comme  depuis 
advint,  commença  trupher  et  mocquer  mainte- 
nant les  uns,  maintenant  les  aultres,  avecques  bro- 
cards aigres  et  picquans,  comme  très-bien  sçavoit 
le  style.  Quelques  capitaines,  faisans  des  bons  com- 
paignons,  comme  gens  bien  asceurez  et  délibérez, 
luy  dirent  :  «  Voyez  vous  combien  nous  avons  en- 
«  cores  d'aigles?  »  C'estoit  lors  la  devise  des  Ro- 
mains en  temps  de  guerre.  «  Cela,  respondit  Ci- 
ce  ceron,  seroit  bon  et  à  propous  si  guerre  aviez 
«  contre  les  pies.  »  Doncques,  veu  que  combatre 
nous  fault  Andouilles,  vous  inferez  que  c'est  ba- 
taille culinaire,  et  voulez  aux  cuisiniers  vous  rallier. 


102  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XXXIX 

Falctez  comme  l'entendez.   Je  lesteiay  icy,  atten- 
dant l'issue  de  ces  fanfares.   « 

Frère  Jan  de  ce  pas  va  es  tentes  des  cuisines,  et 
dist  en  toute  guayeté  et  courtoisie  aux  cuisiniers  : 
«  Enfans,  je  veulx  huy  vous  tous  veoir  en  honneur 
et  triumphe.  Par  vous  seront  faictes  apertises  d'ar- 
mes non  encores  veues  de  nostre  mémoire.  Ventre 
sus  ventre!  ne  tient  on  aultre  compte  des  vaillans 
cuisiniers?  Allons  combatre  ces  paillardes  An- 
douilles.  Je  seray  vostre  capitaine.  Beuvons,  amis! 
Cza,  couraige  !  —  Capitaine,  respondirent  les  cui- 
siniers, vous  dictez  bien.  Nous  sommes  à  vostre 
joly  commandement.  Soubs  vostre  conduicte  nous 
voulons  vivre  et  mourir.  —  Vivre,  dist  frère  Jan, 
bien;  mourir,  poinct,  c'est  à  faire  aux  Andouilles. 
Or  donccjues,  mettons  nous  en  ordre.  Nabuzardan 
vous  sera  pour  mot  du  guet.  » 

CHAPITRE   XL 

Comment   par    frerc    Jan    est   dressée    la    iruyc ^ 
et  les  preux  cuisiniers  dedans  enclous. 


ORS,  au  mandement  de  frère  Jan,  feut 
par  les  maistres  ingénieux  dressée  la 
I  grande  truye,  laquelle  estoit  dedans 
lia  nauf  bourrabaquiniere.  C'estoit  un 
engin  mirificquc  faict  de  telle  ordonnance  que,  des 
gros  couillarts  qui   par  rancs    cstoient  au  tour,  il 


PANTAGRUEL 


|83 


jectoit  bedaines  et  quarreaux  empenez  d'assier,  et 
dedans  la  quadrature  duquel  povoient  aisément 
combatre  et  à  couvert  demeurer  deux  cens  hommes 
et  plus,  et  estoit  faict  au  patron  de  la  truye  de  la 
Riole,  moyennant  laquelle  feut  Bergerac  prias  sus 
les  Anglois,  régnant  en  France  le  jeune  roy  Charles 
sixième. 

Ensuyt  le  nombre  et  les  noms  des  preux  et  vaillans 
cuisiniers,  les  quclz,  comme  dedans  le  cheval  de 
Troye,  entrèrent  dedans  la  truye. 

Saulpicquet,  Maistre  Hordoux, 

Ambrelin,  Grasboyau, 

Guavache,  Pillemortier, 

Lascheron,  Leschevin, 

Porcausou,  Saulgrenée, 

Salezart,  Cabirotade, 

Maindeguourre,  Carbonnade, 

Paimperdu,  Fressurade, 

Lasdaller,  Hoschepot, 

Pochecuilliere,  Hasteret, 

Moustamoulùe,  Balafré, 

Crespelet,  Gualéfrima. 

Tous  ces  nobles  cuisiniers  portoient  en  leurs  ar- 
moiries,  en  champ  de  gueulle ,  lardouoire  de  si- 
nople  fessée  d'un  chevron  argenté  penchant  à 
guausche  ; 


184                    LIVRE    IV,  CHAPITRE    XL 

Lardonnet,  Archilardon, 

Lardon,  Antilardon, 

Rondlardon,  Frizelardon, 

Croquelardon,  Lacelardon, 

Tirelardon,  Grattelardon, 

Graslardon,  Marchelardon, 

Saulvelardon,  Guaillardon, 

par  syncope,  natif  prés  de  Rambouillet;  le  nom  du 

docteur  culinaire  estoit  Guaillartlardon.  Ainsi  dictez 
vous  idolâtre  pour  idololatre  ; 

Roiddelardon,  Bellardon, 

Astolardon,  Neuflardon, 

Douxlardon,  Aigrelardon, 

Maschelardon,  Billelardon, 

Trappelardon,  Guignelardon, 

Bastelardon,  Poyselardon, 

Guyllelardon,  Vezelardon, 

Mouschelardon,  Myrelardon, 

noms  incongneuz  entre  les  Maranes  et  Juifz. 

Couillu,  Vinetteux, 

Salladier,  Potageouart, 

Cressonnadiere,  Frelault, 

Raclenaveau,  Benest, 

Conconhier,  Jusverd, 

Peaudeconnin,  Marmitige, 


PANTAGRUEL 


l85 


Apigratis, 

Pastissandiere, 

Raslard, 

Francbeuignet, 

Moustardiot, 

Guorgesallée, 

Escarguotandiere, 

Bouillonsec, 

Souppimars, 


Accodepot, 

Hoschepot, 

Brisepot, 

Guallepot, 

Frillis, 

Eschinade, 

Prezurier, 

Macaron, 

Escaisaufle, 


Briguaille.  Cestuy  feut  de  cuisine  tiré  en  chambre 
pour  le  service  du  noble  cardinal  le  Veneur; 


Guasteroust, 

Escouvillon, 

Beguinet, 

Escharbottier, 

Vitet, 

Vitault, 

Vitvain, 

Jolivet, 

Vitneuf, 

Vistempenard, 

Victorien, 

Vitvieulx, 

Vitvelu, 


Hastiveau, 

Alloyaudiere, 

Esclanchier, 

Guastelet, 

Rapimontes, 

Soufflemboyau, 

Pelouze, 

Gabaonitc, 

Bubarin, 

Crocodillet, 

Prelinguant, 

Balafré, 

Maschouré, 


Mondam,  inventeur  de  saulse  Madame,  et  pour 
telle  invention  feut  ainsi  nommé  enjlanguaigc  Es- 
cosse-François  ; 


86 


IIVRE    IV,    CHAPITRE    XI 


Clacquedens, 

B^diguoincier, 

Myrelanguoy, 

Becdassée, 

Rincepot, 

Urelelipipingues, 

Maunet, 

Guodepie, 


Guauffreux, 

Saffraniei", 

Malparouart, 

Antitus, 

Navelier, 

Rabiolas, 

Boudinandiere, 

Cochonnet, 


Robert.  Cestuy  lut  inventeur  de  la  saulce  Robert, 
tant  salubre  et  nécessaire  aux  connilz  roustiz,  ca- 
nars,  porc-frajs,  œufz  pochez,  merluz  saliez,  et. 
mille  aultres  telles  viandes; 


Froiddanguille, 

Giiourneau, 

Gribouillis, 

Sacabribes, 

Olymbrius, 

Foucquet, 

Dalyqualquin, 

Salmiguondin, 

Gringuallet, 

Aransor, 

Talemouse, 

Grosbec, 

Frippelippes, 

Friantaures, 


Rougenraye, 

Paellefrite, 

Landore, 

Calabres, 

Navelet, 

Foyrart, 

Grosguallon, 

Brenous, 

Mucydan, 

Matatruys, 

Cartevirade, 

Coquesygrue, 

Visedecache, 

Badelory, 


PANTAGRUEL 


87 


Guaffelaze, 
Saulpoudré, 


Vedel, 
Braguibus. 


Dedans  la  truye  entrèrent  ces  nobles  cuisiniers, 
guaillars,  guallans ,  brusquetz  et  prompts  au 
combat. 

Frère  Jan,  avecques  son  grand  badelaire,  entre 
le  dernier  et  ferme  les  portes  à  ressort  par  le 
dedans. 


CHAPITRE   XL! 

Comment    Pantagruel    rompit    les    Andouilles 
aux  genoulx. 


;vr^^KANT  approchèrent  ces  Andouilles  que 
■'^^  Pantagruel  apperceut  comment  elles 


x^l  -y^K^l  desployoient  leurs  braz,  et  ja  com- 
H^^^J  mençoient  besser  boys.  Adoncques 
envoyé  Gymnaste  entendre  qu'elles  vouloient  dire, 
et  sus  quelle  querelle  elles  vouloient,  sans  défiance, 
guerroyer  contre  leurs  amis  antiques,  qui  rien 
n'avoient  mesfaict  ne  mesdict. 

Gymnaste  au  davant  des  premières  fillieres  feist 
une  grande  et  profonde  révérence,  et  s'escria  tant 
qu'il  peut,  disant  :  «  Vostres,  vostres,  vostres  sommes 
nous  trestous,  et  à  commandement.  Tous  tenons 
de  Mardigras,  vostre  antique  confœderé.  » 


108  •         LIVRE    IV,    CHAPITRE     XLI 

Aulcuns  depuys  me  ont  raconté  qu'il  dist  Gra- 
diinûrs,  non  Mardigras. 

Quoy  que  soit,  à  ce  mot  un  gros  Cervelat  saul- 
vaige  et  farfelu,  anticipant  davant  le  front  de  leur 
bataillon,  le  voulut  saisir  à  la  guorge.  «  Par  Dieu, 
dist  Gymnaste,  tu  n'y  entreras  qu'à  taillons;  ainsi 
entier  ne  pourrois  tu.  »  Si  sacque  son  espée  Baise- 
mon-cul ,  ainsi  la  nommoit  il,  à  deux  mains,  et 
trancha  le  Cervelat  en  deux  pièces.  Vray  Dieu! 
qu'il  estoit  gras  !  Il  me  soubvint  du  gros  Taureau 
de  Berne  ,  qui  feut  à  Marignan  tué  à  la  desfaicte 
des  Souisses.  Croyez  qu'il  n'avoit  gueres  moins  de 
quatre  doigts  de  lard  sus  le  ventre. 

Ce  Cervelat  ecervelé,  courui-tnt  Andouilles  sus 
Gymnaste,  et  le  terrassoient  vilainement,  quand 
Pantagruel  avecques  ses  gens  accourut  le  grand  pas 
au  secours.  Adoncques  commença  le  combat  mar- 
tial pelle  melle.  Riflandouille  rifloit  Andouilles. 
Tailleboudin  tailloit  Boudins.  Pantagruel  rompoit 
les  Andouilles  au  genoil.  Frère  Jan  se  tenoit  quoy 
dedans  sa  truye,  tout  voyant  et  considérant^  quand 
les  Guodiveaulx,  qui  estoient  en  embuscade,  sorti- 
rent tous  en  grand  effroy  sus  Pantagruel. 

Adoncques  voyant  frère  Jan  le  desarroy  et  tu- 
multe, ouvre  les  portes  de  sa  truye,  et  sort  avecques 
ses  bons  soubdars ,  les  uns  portans  broches  de  fer, 
les  aultres  tenens  landiers,  contrehastiers,  paelles, 
pales,  cocquasseSj.grisles,  fourguons,  tenailles,  li- 
chefretes,  ramons,  marmites,  mortiers,  pistons,  tous 


PANTAGRUEL  189  ' 

en  ordre  comme  brusleurs  de  maisons,  hurlans  et 
crians  tous  ensemble  espouvantablement  :  «  Nabu- 
zardan,  Nabuzardan,  Nabuzardan  !  »  En  tels  cris  et 
esmeute  chocquerent  les  Guodiveaulx,  et  à  travers 
les  Saulcissons.  Les  Andouilles  soubdain  apperceu- 
rent  ce  nouveau  renffort ,  et  se  mirent  en  fuyte  le 
grand  guallot,  comme  s'elles  eussent  veu  tous  les 
diables.  Frère  Janà  coups  de  bedaines  les  abbatoit 
menu  comme  mousches  ;  ses  soubdars  ne  se  y  espar- 
gnoient  mie.  C'estoit  pitié.  Le  camp  estoit  tout 
couvert  d'Andouilles  mortes  ou  navrées,  et  dict  le 
conte  que,  si  Dieu  n'y  eust  pourveu,  la  génération 
Andouillicque  eust  par  ces  soubdars  culinaires  toute 
esté  exterminée.  Mais  il  advint  un  cas  merveilleux. 
Vous  en  croyrez  ce  que  vouldrez. 

Du  cousté  de  la  transmontane  advola  un  grand, 
gras,  gros,  gris  pourceau,  ayant  cesles  longues  et 
amples ,  comme  sont  les  aesles  d'un  moulin  à  vent. 
Et  estoit  le  pennaige  rouge  cramoisy,  comme  est 
d'un  phœnicoptere  ,  qui  en  languegoth  est  appelle 
flammant .  Les  œilz  avoit  rouges  et  flamboyans 
comme  un  pyrope,  les  aureilles  verdes  comme  une 
esmeraulde  prassine,  les  dens  jaulnes  comme  un  to- 
paze, la  queue  longue,  noire  comme  marbre  lucul- 
lian,  les  pieds  blancs,  diaphanes  et  transparens 
comme  un  diamant,  et  estoieni  largement  pattez, 
comme  sont  des  oyes,  et  comme  jadis  à  Tholose 
les  portoit  la  royne  Pedaucque.  Et  avoit  un  collier 
d'or  au  col  au  tour  du  quel  estoient  quelques  let- 


190  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLI 

très  ionicques  des  quelles  je  ne  peuz  lire  que  deux 
motz  TU  A01INAN ,  Pourceau  Minerve  enseignant. 
Le  temps  estoit  beau  et  clair,  mais  à  la  venue  de  ce 
monstre,  il  tonna  du  cousté  guausche  si  fort  que 
nous  restasmes  tous  estonnez. 

Les  Andouilles  soubdain  que  l'apperceurcnt  jec- 
teient  leurs  armes  et  bastons  et  à  terre  toutes  se 
agenoillerent ,  levantes  hault  leurs  mains  joinctes, 
sans  mot  dire,  comme  si  elles  le  adorassent.  Frère 
Jan,  avecques  ses  gens,  frappoit  tous  jours  et  em- 
brochoit  Andouilles ,  mais  par  le  commendement 
de  Pantagruel  feut  sonnée  retraicte,  et  cessèrent 
toutes  armes. 

Le  monstre,  ayant  plusieurs  foys  volé  et  revolé 
entre  les  deux  armées,  jecta  plus  de  vingt  et  sept 
pippes  de  moustarde  en  terre,  puys  disparut  volant 
par  l'air  et  criant  sans  cesse  :  «  Mardigras,  Mardi- 
gras,  Mardigras  !  » 

CHAPITRE   XLII 

Comment    Pantagruel    parlamcntc    avecques 
Niphleseth ,  royne  des  Andouilles . 

„  WT^O^  E  monstre  susdict  plus  ne  apparoissant, 
^o  Ç^^^  et  restantes  les  deux  armées  en  silence, 
^^  ls^-:^K  Pantagruel  demanda  parlementeravec- 
^ques  la  dame  Niphleseth,  ainsi  estoit 


nommée   la   royne    des    Andouilles,    laquelle     es- 


PANTAGRUEL 


toit  prés  les  enseignes  dedans  son  coche.  Ce  que 
l'eut  facilement  accordé.  La  royne  descendit  en  terre, 
et  gratieusement  salua  Pantagruel,  et  le  veid  vo- 
luntiers.  Pantagruel  soy  complaignoit  de  ceste 
guerre.  Elle  luy  feist  ses  excuses  honestement,  al- 
léguant que  par  faulx  rapport  avoit  esté  commis 
l'erreur,  et  que  ses  espions  luy  avoient  dénoncé  que 
Quaresmeprenant,  leur  antique  ennemy,  estoit  en 
terre  descendu,  et  passoit  temps  à  veoir  l'urine  des 
physeteres.  Puys  le  pria  vouloir  de  grâce  leur  par- 
donner ceste  offense,  alléguant  qu'en  Andouilles 
plus  toust  l'on  trouvoit  merde  que  fiel,  en  ceste 
condition  qu'elle  et  toutes  ses  successitres  Niphle- 
seth  à  jamais  tiendroient  de  luy  et  ses  successeurs 
toute  l'isle  et  pays  à  foy  et  hommaige,  obeiroient 
en  tout  et  par  tout  à  ses  mandemens,  seroient  de 
ses  amis  amies,  et  de  ses  ennemis  ennemies  ;  par 
chascun  an,  en  recongnoissance  de  ceste  feaulté,  luy 
envoyroient  soixante  et  dix  huict  mille  Andouilles 
RoyaUes  pour  à  l'entrée  de  table  le  servir  six  moys 
l'an.  Ce  que  feut  par  elle  faict ,  et  envoya  au  len- 
demain dedans  six  grands  briguantins  le  nombre 
susdict  d'Andouilles  Royalles  au  bon  Gargantua, 
sous  la  conduicte  de  la  jeune  Niphleseth,  infante 
de  l'isle. 

Le  noble  Gargantua  en  feist  praesent  et  les  en- 
voya au  grand  Roy  de  Paris.  Mais  au  changement 
de  l'air,  aussi  par  faulte  de  moustarde,  baulme  na- 
turel et  restaurant  d'andouilles,  moururent  presque 


192  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLII 

toutes.  Par  l'oltroy  et  vouloir  du  grand  Roy  [eu- 
rent par  monceaulx  en  un  endroict  de  Paris  enter- 
rées, qui  jusques  à  praesent  est  appelle  la  rue  Pavée 
d'Andouilks.  A  la  requeste  des  dames  de  la  court 
royalle  feut  Niphleseth  la  jeune  saulvée  et  honora- 
blement traictée.  Depuis  feut  mariée  en  bon  et  ri- 
che lieu,  et  feist  plusieurs  beaulx  enfans,  dont  loué 
soit  Dieu. 

Pantagruel  remercia  gratieusement  la  royne,  par- 
donna toute  l'otTense  ,  refusa  l'offre  qu'elle  avoit 
faict  et  luy  donna  un  beau  petit  cousteau  parguoys. 
Puys  curieusement  l'interrogea  sus  l'apparition  du 
m.onstre  susdict.  Elle  réspondit  que  c'estoit  l'Idée 
de  Mardigras ,  leur  Dieu  tutellaire  en  temps  de 
guerre,  premier  fondateur  et  original  de  toute  la 
race  andouillicque.  Pourtant  sembloit  il  à  un  pour- 
ceau, car  Andouilles  feurent  de  pourceau  extraic- 
tes.  Pantagruel  demandoit  à  quelpropous  et  quelle 
indication  curative  il  avoit  tant  de  moustarde  en 
terre  projecté.  La  royne  réspondit  que  moustarde 
estoit  leur  Sangreal  et  bausme  céleste,  du  quel  met- 
tant quelque  peu  dedans  les  playes  des  Andouilles 
terrassées,  en  bien  peu  de  temps  les  navrées  gue- 
rissoient,   les  mortes  ressuscitoient. 

Aultres  propous  ne  tint  Pantagruel  à  la  royne, 
et  se  retira  en  sa  nauf.  Aussi  feirent  tous  les  bons 
compaignons,  avecques  leurs  armes  et  leur  truyc. 


PANTAGRUEL  IçS 

CHAPITRE    XLIII 

Comment  Pantagruel  descendit  en  l'isle  de  Kuach. 

EUX  jours  après  arrivasmes  en  l'isle  de 
Ruach,  et  vous  jure  par  l'estoille  pous- 
i  siniere  que  je  trouvay  Testât  et  la  vie 
'du  peuple  estrangeplus  que  je  ne  diz. 
Hz  ne  vivent  que  de  vent  ;  rien  ne  beuvent,  rien 
ne  mangent,  si  non  vent  ;  ilz  n'ont  maisons  que  de 
gyrouettes.  En  leurs  jardins  ne  sèment  que  les  troys 
espèces  de  anémone  ;  la  rue  et  aultres  herbes  car- 
minatives  ilz  en  escurent  soingneusement.  Le  peu- 
ple commun,  pour  soy  alimenter,  use  de  esvantoirs 
de  plumes,  de  papier,  de  toille,  scelon  leur  faculté 
et  puissance.  Les  riches  vivent  de  moulins  à  vent. 
Quand  ilz  font  quelque  festin  ou  banquet,  on  dresse 
des  tables  soubs  un  ou  deux  moulins  à  vent;  là  re- 
paissent aises  comme  à  nopces,  et  durant  leur  repas 
disputent  de  la  bonté,  excellence,  salubrité,  rarité 
des  véns,  comme  vous,  beuveurs,  par  les  banquetz 
philosophez  en  matière  de  vins.  L'un  loue  le  siroch, 
l'aultre  le  besch,  l'aultre  le  guarbin,  l'aultre  la  bize, 
l'aultre  zephyre,  l'aultre  gualerne;  ainsi  des  aultres. 
L'aultre  le  vent  de  la  chemise  pour  les  muguetz 
et  amoureux.  Pour  les  malades,  ilz  usent  de  vent 
couliz,  comme  de  coulizon  nourrist  les  malades  de 
nostre  pays,   v  Ol  me  disoyt  un  petit  enflé,  qui 

Rabelais.  IV.  2  5 


194  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XMII 

pourroyt  avoir  une  vessye  de  ce  bon  vent  de  Lan- 
gueg-oth  que  l'on  nomme  cyerce  !  Le  noble  Scurron, 
medicin,  passant  un  jour  par  ce  pays,  nous  contoit 
qu'il  est  si  fort  qu'il  renverse  les  charrettes  char- 
gées. O  le  grand  bien  qu'il  feroit  à  ma  jambe  œdi- 
podicque  !  Les  grosses  ne  sont  les  meilleures.  — 
Mais,  dist  Panurge,  une  grosse  botte  de  ce  bon  vin 
de  Languegoth  qui  croist  à  Mirevaulx,  Canteper- 
dris  et  Frontignan  !  » 

Je  veiz  un  homme  de  bonne  apparence  bien  res- 
semblant à  la  ventrose,  amèrement  courroussé  con- 
tre un  sien  gros  grand  varlet  et  un  petit  paige ,  et 
les  battoit  en  diable,  à  grands  coups  de  brodequin. 
Ignorant  la  cause  du  courroux,  pensois  que  feust 
par  le  conseil  des  medicins,  comme  chose  salubre, 
au  maistre  soy  courrousser  et  battre,  aux  varletz  es- 
tre  battuz  ;  mais  je  ouyz  qu'il  reprochoit  aux  varletz 
luy  avoir  esté  robbé  à  demyuneoyre  de  vent  guar- 
bin,  laquelle  il  gardoit  chèrement  comme  viande 
rare  pour  l'arriére  saison. 

Hz  ne  fiantent,  ilz  ne  pissent,  ilz  ne  crachent  en 
ceste  isle  ;  en  recompense  ilz  vesnent,  ilz  pedent, 
ilz  rottent  copieusement.  Hz  pâtissent  toutes  sortes 
et  toutes  espèces  de  maladies.  Aussi  toute  maladie 
naist  et  procède  de  vcntosité,  comme  deduyt  Hip- 
pocrates,  lib.  De  Flatibus  ;  mais  la  plus  epidemiale 
est  la  cholicque  venteuse.  Pour  y  remédier  usent  de 
ventôses  amples,  et  y  rendent  fortes  ventositez.  Hz 
meurent  tous  hydropicques  tympanites,  et  meurent 


PANTAGRUEL  igS 

les  hommes  en  pedent,   les   femmes  en   vesnent; 
ainsi  leur  sort  l'ame  par  le  cul. 

Depuys,  nous  pourmenans  par  l'isle,  rencontras- 
mes  troys  gros  esventez  les  quelz  alloient  à  l'esbat 
veoir  les  pluviers,  qui  là  sont  en  abondance  et  vi- 
vent de  mesme  diète.  Je  advisay  que,  ainsi  comme 
vous,  beuveurs,  allans  par  pays,  portez  flaccons, 
ferrieres  et  bouteilles,  pareillement  chascun  à  sa 
ceinture  portoit  un  beau  petit  soufflet.  Si  par  cas 
vent  leurs  failloit,  avecques  ces  joliz  souffletz  ilz  en 
forgeoient  de  tout  frays,par  attraction  et  expulsion 
reciprocque,  comme  vous  sçavez  que  vent,  en  es- 
sentiale  définition,  n'est  aultre  chose  que  air  flottant 
et  undoyant. 

En  ce  moment  de  par  leur  roy  nous  feut  faict 
commandement  que  de  troys  heures  n'eussions  à 
retirer  en  nos  navires  home  ne  femme  du  pays,  car 
on  luy  avoit  robbé  une  veze  pleine  du  vent  propre 
que  jadis  à  Ulysses  donna  le  bon  ronfleur  ^Eolus 
pour  guider  sa  nauf  en  temps  calme ,  lequel  il 
guardoit  religieusement,  comme  un  autre  Sangreal, 
et  en  guerissoyt  plusieurs  énormes  maladies,  seule- 
ment en  laschant  et  eslargissant  es  malades  autant 
qu'en  fauldroit  pour  forger  un  pet  virginal;  c'est  ce 
que  les  Sanctimoniales  appelent  Sonnet. 


196  LIVRE    IV,     CHAPITRE    XL IV 

CHAPITRE  XLIV 

Comment  petites  pluyes  ahatent  les  grans  vents. 

ANTAGRUEL  louo}'t  leur  police  et  ma- 
nière de  vivre,  et  dist  à  leur  potestat 
Hypenemien  :  «  Si  recepvez  l'opinion 
!  de  Epicurus,  disant  le  bien  souverain 
consister  en  volupté,  volupté,  diz-je,  facile  et  non 
pénible,  je  vous  repute  bien  heureux,  car  vostre  vi- 
vre, qui  est  de  vent,  ne  vous  couste  rien  ou  bien 
peu;  il  ne  fault  que  souffler.  —  Voyre,  respondit  le 
potestat;  mais  en  ceste  vie  mortelle  rien  n'est  beat 
de  toutes  pars.  Souvent,  quand  sommes  à  table, 
nous  alimentans  de  quelque  bon  et  grand  vent  de 
Dieu,  comme  de  manne  céleste,  aises  comme  pères, 
quelque  petite  pluye  survient,  la  quelle  nous  le  tol- 
list  et  abat.  Ainsi  sont  maints  repas  perduz  par 
faulte  de  victuailles. 

—  C'est,  dist  Panurge,  comme  Jenin  de  Quin- 
quenays,  pissant  sus  le  fessier  de  sa  femme  Quelot, 
abatit  le  vent  punays  qui  en  sortoit  comme  d'une 
magistrale  seolipyle.  J'en  feys  nagueres  un  dizain 
jolliet  : 

Jenin,  tastant  un  soir  ses  vins  nouveaulx, 
Troubles  encor  et  bouillans  en  leur  lie. 
Pria  Quelot  apprester  des  naveaulx 
A  leur  soupper,  pour  faire  chère  lie. 
Cela  feut  faict,  Puys  sans  melancholie 


PANTAGRUEL  I97 

Se  vont  coucher,  belutent,  prennent  somme. 
Mais  ne  povant  Jenin  dormir  en  somme. 
Tant  fort  vesnoit  Quelot,  et  tant  souvent, 
La  compissa  ;  puys  :  «  Voilà,  dist-il,  comme 
«  Petite  pluie  abat  bien  un  grand  vent.  « 

—  Nous  d'adventaige,  disoit  le  potestat,  avons 
une  annuelle  calamité  bien  grande  et  dommaigeable. 
C'est  qu'un  géant  nommé  Bringuenarilles,  qui  habite 
en  l'isle  de  Tohu,  annuellement,  par  le  conseil  de 
ses  medicins,  icy  se  transporte  à  la  prime  vere  pour 
prendre  purgation,  et  nous  dévore  grand  nombre 
de  moulins  à  vent,  comme  pillules,  et  de  souffletz 
pareillement,  des  quelz  il  est  fort  friant;  ce  que 
nous  vient  à  grande  misère,  et  en  jeusnons  troys  ou 
quatre  quaresmes  par  chascun  an ,  sans  certaines 
particulières  rouaisons  et  oraisons.  —  Et  n'y  sçavez 
vous,  demandoit  Pantagruel,  obvier? — Par  le  con- 
seil, respondit  le  potestat,  de  nos  maistres  meza- 
rims,  nous  avons  mis,  en  la  saison  qu'il  a  de  cous- 
tume  icy  venir,  dedans  les  moulins  force  cocqs  et 
force  poulies.  A  la  première  foys  qu'il  les  avalla, 
peu  s'en  fallut  qu'il  n'en  mourust.  Car  ilz  luy  chan- 
toient  dedans  le  corps,  et  luy  voloient  à  travers  l'es- 
tomach,  dont  tomboit  en  lipothymie,  cardiacque 
passion,  et  convulsion  horrifîcque  et  dangereuse, 
comme  si  quelque  serpens  luy  feust  par  la  bouche 
entré  dedans  i'estomach. 

—  Voylà,  dist  frère  Jan,  un  comme  mal  à  pro- 
pous  et  incongru,  car  j'ay  aultresfois  ouy  dire  que  le 


igS  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLIV 

serpens  entré  dedans  l'estomach  ne  faict  desplaisir 
aulcun  et  soubdain  retourne  dehors,  si  par  les  pieds 
on  pend  le  patient,  luy  prsesentant  prés  la  bouche 
un  paeslon  plein  de  laictchauld. — Vous,  dist  Pan- 
tagruel, l'avez  ouy  dire;  aussi  avoient  ceulx  qui 
vous  l'ont  raconté,  mais  tel  remède  ne  feul  oncques 
veu  ne  leu.  Hippocrates,  lib.  5  Epid.,  escript  le 
cas  estre  de  son  temps  advenu,  et  le  patient  subit 
estre  mort  par  spasme  et  convulsion. 

—  Oultre  plus,disoit  le  potestat,  tous  les  renards 
du  pays  luy  entroient  en  gueule,  poursuyvans  les 
gelines,  et  trespassoit  à  tous  momens,  ne  feust  que 
par  le  conseil  d'un  badin  enchanteur,  à  l'heure  du 
paroxisme  il  escorchoit  un  renard  pour  antidote  et 
contre  poison.  Depuys  eut  meilleur  advis,  et  y 
remédie  moyennant  un  clystere  qu'on  luy  baille, 
faict  d'une  décoction  de  grains  de  bled  et  de 
millet,  es  quelz  accourent  les  poulies,  ensemble  de 
fayes  d'oysons,  es  quelz  accourent  les  renards.  Aussi 
des  pillules  qu'il  prent  par  la  bouche,  composées  de 
lévriers  et  de  chiens  terriers.  Voyez  là  nostre  mal- 
heur. 

—  N'ayez  paour,  gens  de  bien,  dist  Pantagruel, 
désormais.  Ce  grand  Bringuenarilles  avalleur  de 
moulins  à  vent  est  mort,  je  le  vous  asceure  ;  et  mou- 
rut suffocqué  et  estranglé,  mangeant  un  coin  de 
beurre  frays  à  la  gueule  d'un  four  chault,  par  l'or- 
donnance des  medicins.  » 


PANTAGRUEL  I  ^(^ 

CHAPITRE  XLV 

Comment  Pantagruel  descendit  en  l'tsle 
des   Pape  figues. 

V  lendemain  matin  rencontrasmesl'isle 
des  Papefigues,  lesquelz  jadiz  estoient 
riches  et  libres,  et  les  nommoit  on 
iGuaillardetz  ;  pour  lors  estoient  paou- 
vres,  mal  heureux,  et  subjectz  aux  Papimanes. 
L'occasion  avoit  esté  telle  : 

Un  jour  de  feste  annuelle  à  basions,  les  bour- 
guemaistre,  syndicz  et  gros  rabiz  Guaillardetz 
estoient  allez  passer  temps  et  veoir  la  feste  en  Papi- 
manie,  isle  prochaine.  L'un  d'eulx,  voyant  le  por- 
traict  papal,  comme  estoit  de  louable  coustume  pu- 
blicquement  le  monstrer  es  jours  de  feste  à  doubles 
bastans,  luy  feist  la  figue,  qui  est  en  icelluy  pays 
signe  de  contempnement  et  dérision  manifeste.  Pour 
icelle  vanger,  les  Papimanes,  quelques  jours  après, 
sans  dire  guare,  se  mirent  tous  en  armes,  surprin- 
drent,  saccaigerent  et  ruinèrent  tout  l'isle  des 
Guaillardetz,  taillèrent  à  fil  d'espée  tout  homme 
portant  barbe.  Es  femmes  et  jouvenceaulx  pardon- 
nèrent avecques  condition  semblable  à  celle  dont 
l'empereur  Federic  Barberousse  jadis  usa  envers  les 
Milanois. 

Les  Milanois  s'estoient  contre  luy  absent  rebellez, 
et  avoient  l'impératrice  sa  femme  chassé  hors  de  la 


200  LIVRE     IV,     CHAPITRE     XLV 

ville  ignominieusement,  montée  sus  une  vieille  mule 
nommée  Thacor  à  chevauchons  de  rebours,  sçavoir 
est,  le  cul  tourné  vers  la  teste  de  la  mule,  et  la  face 
vers  la  croppiere.  Federic,  à  son  retour,  les  ayant 
subjuguez  et  resserrez,  feist  telle  diligence  qu'il  re- 
couvra la  célèbre  mule  Thacor.  Adoncques,  on 
mylieu  du  grand  Brouet,  par  son  ordonnance,  le 
bourreau  mist  es  membres  honteux  de  Thacor  une 
figue,  praesens  et  vojans  les  citadins  captifz;  puys 
crya  de  par  l'empereur,  à  son  de  trompe,  que  qui- 
conques  d'iceulx  vouldroit  la  mort  évader,  arra- 
chast  publicquement  la  figue  avecques  les  dens, 
puys  la  remist  on  propre  lieu  sans  ayde  des  mains. 
Quiconquesen  feroit  refus  seroit  sus  l'instant  pendu 
et  estranglé.  Aulcuns  d'iceulx  eurent  honte  et  hor- 
reur de  telle  tant  abhominable  amende,  la  postpou- 
serent  à  la  craincte  de  mort,  et  furent  penduz;  es 
aultres  la  craincte  de  mort  domina  sus  telle  honte. 
Iceulx,  avoir  à  belles  dens  tiré  la  figue,  la  mons- 
troient  au  Boye  apertement,  disans  :  <(  Ecco  lo  fico.  » 
En  pareille  ignominie  le  reste  de  ces  paouvres  et 
désolez  Guaillardez  furent  de  mort  guarantis  et 
saulvez.  Feurent  faicts  esclaves  et  tributaires,  et 
leurs  feut  imposé  nom  de  Papefigues,  parce  qu'au 
portraict  papal  avoient  faict  la  figue.  Depuys  celluy 
temps  les  paouvres  gens  n'avoient  prospéré.  Tous 
les  ans  avoient  gresles,  tempeste,  peste,  famine, 
et  tout  malheur,  comme  eterne  punition  du  péché 
de  leurs  ancestres  et  parens. 


PANTAGRUEL 


Voyans  la  misère  et  calamité  du  peuple,  plus 
avant  entrer  ne  volusmes.  Seulement,  pour  pren- 
dre de  l'eaue  beniste  et  à  Dieu  nous  recommander, 
entrasmes  dedans  une  petite  chapelle  prés  le  havre, 
ruinée,  désolée  et  descouverte  comme  est  à  Rome 
le  temple  de  Sainct  Pierre. 

En  la  chapelle  entrez  et  prenens  de  l'eaue  be- 
niste, apperceusmes  dedans  le  benoistier  un  home 
vestu  d'estolles,  et  tout  dedans  l'eaue  caché,  comme 
un  canart  au  plonge,  excepté  un  peu  du  nez  pour 
respirer.  Au  tour  de  luy  estoient  troys  presbtres 
bien  ras  et  tonsurez,  lisants  le  grimoyre  et  conju- 
rans  les  diables. 

Pantagruel  trouva  le  cas  estrange,  et,  demandant 
quelz  jeux  c'estoient  qu'ilz  jouoient  là,  feut  ad- 
verty  que  depuys  troys  ans  passez  avoit  en  l'isle 
régné  une  pestilence  tant  horrible  que  pour  la  moi- 
tié et  plus  le  pays  estoit  resté  désert  et  les  terres 
sans  possesseurs.  Passée  la  pestilence,  cestuy  home 
caché  dedans  le  benoistier  aroyt  un  champ  grand  et 
restile,  et  le  semoytde  touzelle  en  un  jour  et  heure 
qu'un  petit  diable,  lequel  encores  ne  sçavoit  ne 
tonner  ne  gresler,  fors  seulement  le  persil  et  les 
choux,  encor  aussi  ne  sçavoit  ne  lire  n'escrire,  avoit 
de  Lucifer  impetré  venir  en  cette  isle  de  Papefî- 
gues  soy  recréer  et  esbatre,  en  la  quelle  les  dia. 
blés  avoient  familiarité  grande  avec  les  homes  et 
femmes,  et  souvent  y  alloient  passer  temps. 

Ce    diable,    arrivé  au  lieu,   s'adressa  au  labou- 

26 


202  LIVRE     IV,     CHAPITRE     XLV 

reur,  et  luy  demanda  qu'il  faisoit.  Le  paouvre  home 
luy  respondit  qu'il  semoit  celluy  champ  de  touzelle 
pour  soy  aider  à  vivre  l'an  suyvant.  «  Voire  mais, 
dist  le  diable,  ce  champ  n'est  pas  tien  ;  il  est  à  moy 
et  m'appartient.  Car  depuys  l'heure  et  le  temps 
qu'au  pape  vous  feistez  la  figue,  tout  ce  pays  nous 
feut  adjugé,  proscript  et  abandonné.  Bled  semer 
toutesfoys  n'est  mon  estât.  Pourtant  je  te  laisse  le 
champ,  mais  c'est  en  condition  que  nous  partirons 
le  profict.  —  Je  le  veulx,  respondit  le  laboureur. 
—  J'entends,  dist  le  diable,  que  du  profict  adve- 
nent  nous  ferons  deux  lotz.  L'un  sera  ce  que 
croistra  sus  la  terre,  l'aultre  ce  que  en  terre  sera 
couvert.  Le  choix  m'appartient,  car  je  suys  diable 
extraict  de  noble  et  antique  race,  tu  n'es  qu'un  vi- 
lain. Je  choizis  ce  qui  sera  en  terre,  tu  auras  le 
dessus.  En  quel  temps  sera  la  cueillette?  —  A  my 
juilet,  respondit  le  laboureur.  — Or,  dist  le  diable, 
je  ne  fauldray  me  y  trouver.  Pays  au  reste  comme 
est  le  doibvoir  :  travaille,  villain,  travaille.  Je  voys 
tenter  du  guaillard  péché  de  luxure  les  nobles  non- 
nains  de  Pettesec,  les  cagotz  et  briiîaulx  aussi.  De 
leurs  vouloirs  je  suys  plus  que  asceuré  ;  au  joindre 
sera  le  combat.  » 


PANTAGRUEL  2o3 


CHAPITRE    XLVI 

Comment  le  petit  diable  fcut  trompé  par 
un  laboureur  de  Papepguiere. 

A  my  juilet  venue,  le  diable  se  repré- 
senta au  lieu ,  aconripaigné  d'un  esca- 
dron de  petitz  diableteaulx  de  cœur. 
Là,  rencontrant  le  laboureur,  luy  dist  : 
«  Et  puys,  villain,  comment  t'es  tu  porté  depuysma 
départie  ?  Faire  icy  convient  nos  partaiges.  —  C'est, 
respondit  le  laboureur,  raison.  » 

Lors  commença  le  laboureur  avecques  ses  gens 
seyer  le  bled.  Les  petitz  diables  de  mesmes  tiroient 
le  chaulme  de  terre.  Le  laboureur  battit  son  bled 
en  l'aire,  le  ventit,  le  mit  en  poches,  le  porta  au 
marché  pour  vendre.  Les  diableteaulx  feirent  de 
mesn\es,  et  au  marché  prés  du  laboureur  pour  leur 
chaulme  vendre  s'assirent.  Le  laboureur  vendit  très- 
bien  son  bled,  et  de  l'argent  emplit  un  vieulx  demy 
brodequin,  lequel  il  portoit  à  sa  ceincture.  Les 
diables  ne  vendirent  rien,  ains  au  contraire  les  pai- 
zans  en  plein  marché  se  mocquoient  d'eulx. 

Le  marché  clous,  dist  le  diable  au  laboureur  : 
«  Villain,  tu  me  as  ceste  foys  trompé;  à  l'aultre  ne 
me  tromperas.  —  Monsieur  le  diable,  respondit 
le  laboureur,  comment  vous  auroys  je  trompé,  qui 
premier  avez  choysi  ?  Vray  est  qu'en  cestuy  choys 


204  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLVI 

me  pensiez  tromper,  espérant  rien  hors  de  terre  ne 
yssrr  pour  ma  part,  et  dessoubs  trouver  tout  entier 
le  grain  que  j'avojs  semé,  pour  d'icelluy  tempter 
les  gens  souffreteux,  cagotz  ou  avares,  et  par  temp- 
tation  les  faire  en  vos  lacz  tresbucher  ;  mais  vous 
estes  bien  jeune  au  mestier,  le  grain  que  vous  voyiez 
en  terre  est  mort  et  corrumpu,  la  corruption  d'i- 
celluy  a  esté  génération  del'aultre  que  me  avez  veu 
vendre.  Ainsi  choisissiez  vous  le  pire.  C'est  pour- 
quoy  estez  mauldict  en  l'Evangile  .  —  Laissons, 
dist  le  diable,  ce  propous.  De  quoy  ceste  année 
sequente  pourras  tu  nostre  champ  semer?  —  Pour 
profîct,  respondit  le  laboureur,  de  bon  mesnagier, 
le  conviendroit  semer  de  raves.  —  Or,  dist  le  dia- 
ble, tu  es  villain  de  bien  :  semé  raves  à  force,  je  les 
guarderay  de  la  tempeste  et  ne  gresleray  poinct 
dessus.  Mais  entends  bien,  je  retiens  pour  mon 
partaige  ce  que  sera  dessus  terre,  tu  auras  le  des- 
soubs. Travaille,  villain,  travaille.  Je  voys  tenter 
les  hereticques,  ce  sont  asmes  friandes  en  carbon- 
nade.  Monsieur  Lucifer  a  sa  cholicquc ,  ce  luy  sera 
une  guorgechaulde.  » 

Venu  le  temps  de  la  cueillete,  le  diable  se  trouva 
au  lieu  avecques  un  esquadron  de  diableteaulx  de 
chambre.  Là,  rencontrant  le  laboureur  et  ses  gens, 
commença  seyer  et  recuillir  les  feuilles  des  raves. 
Apres  luy  le  laboureur  bechoytet  tiroyt  les  grosses 
raves  et  les  mettoit  en  poches.  Ainsi  s'en  vont  tous 
ensemble  au  marché.  Le  laboureur  vendit  tresbien 


PANTAGRUEL  2o5 

ses  raves.  Le  diable  ne  vendit  rien.  Que  pis  est, 
on  se  mocquoit  de  luy  publicquement. 

((  Je  voy  bien,  villain,  dist  adoncques  le  diable, 
que  par  toy  je  suys  trompé.  Je  veulx  faire  fin  du 
champ  entre  toy  et  moy.  Ce  sera  en  tel  pact  que 
nous  entregratterons  l'un  l'aultre,  et  qui  de  nous 
deux  premier  se  rendra  quittera  sa  part  du  champ. 
Il  entier  demourera  au  vaincueur.  La  journée  sera 
à  huytaine.  Va,  villain,  je  te  gratteray  en  diable. 
Je  alloys  tenter  les  pillars  Chiquanous,  desguyseurs 
de  procès,  notaires,  faulseres,  advocatz  prévarica- 
teurs, mais  ilz  m'ont  faict  dire  par  un  truchement 
qu'ilz  estoient  tous  à  moy.  Aussi  bien  se  fasche 
Lucifer  de  leurs  âmes,  et  les  renvoyé  ordinairement 
aux  diables  souillars  de  cuisine,  si  non  quand  elles 
sont  saulpoudrées. 

«  Vous  dictez  qu'il  n'est  desjeusner  que  de  es- 
choliers,  dipner  que  d'advocatz,  resbiner  que  de  vi- 
gnerons, soupper  que  de  marchans ,  reguoubillon- 
ner  que  de  chambrières,  et  tous  repas  que  de  far- 
fadetz.  Il  est  vray.  De  faict,  monsieur  Lucifer  se 
paist  à  tous  ses  repas  de  farfadetz  pour  entrée  de 
table.  Et  se  souloit  desjeuner  de  escholiers.  Mais, 
las  !  ne  sçay  par  quel  malheur  depuys  certaines  an- 
nées ilz  ont  avecques  leurs  estudes  adjoinct  les 
sainctes  Bibles.  Pour  ceste  cause  plus  n'en  pou- 
vons au  diable  l'un  tirer.  Et  croy  que,  si  les  ca- 
phards  ne  nous  y  aident,  leurs  oustans  par  menaces, 
injures,  force,  violence  et  bruslemens  leur  sainct 


2o6  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLVI 

Paul  d'entre  les  mains,  plus  à  bas  n'en  grignote- 
rons. De  advocatz  pervertisseurs  de  droict  et  pil- 
leurs de  paouvres  gens  il  se  dipne  ordinairement, 
et  ne  luy  manquent ,  m.ais  on  se  fasche  de  tous 
jours  un  pain  manger.  Il  dist  nagueres  en  plein 
chapitre  qu'il  mangeroit  voluntiers  l'ame  d'un  ca- 
phard  qui  eust  oublié  soy  en  son  sermon  recom- 
mander, et  promist  double  paye  et  notable  ap- 
poinctement  à  quiconcques  iuy  en  apporteroit  une 
de  broc  en  bouc.  Cliascun  de  nous  se  mist  en 
queste,  mais  rien  n'y  avons  proficté.  Tous  admon- 
nestent  les  nobles  dames  donner  à  leur  couvent. 
De  ressieuner  il  s'est  abstenu  depuys  qu'il  eut  sa 
forte  colicque  provenentc  à  cause  que  es  contrées 
boréales  l'on  avoit  ses  nourrissons  vivandiers,  char- 
bonniers et  chaircuitiers,  oultragé  villainement.  Il 
souppe  tresbien  des  marchans,  usuriers,  apothecai- 
res,  faulsaires,  billonneurs,  adulterateurs  de  mar- 
chandises. En  quelques  foys  qu'il  est  en  ses  bon- 
nes,  reguobillonne  de  chambrières,  les  quelles, 
avoir  beu  le  bon  vin  de  leurs  maistres  ,  remplissent 
le  tonneau  d'eaue  puante.  Travaille,  villain,  tra- 
vaille. Je  voys  tenter  les  escholiers  de  Trebizonde 
laisser  pères  et  mères,  renoncer  à  la  police  com- 
mune, soy  émanciper  des  edictz  de  leur  roy,  vivre 
en  liberté  soubterraine,  mespriser  un  chascun,  de 
tous  se  mocquer,  et,  prenans  le  beau  etjoyeulx  pe- 
tit béguin  d'innocence  poeticque,  soy  tous  rendre 
farfadetz  gentilz.  » 


PANTAGRUEL 


CHAPITRE  XLVII 

Comment  le    diable  fut  trompé  par    une    vieille 
de    Papefîguiere. 


Ir^f^^E  laboureur,  retournant  en  sa  maison, 
r^     \  ^^'^o''^  triste  et  pensif.  Sa  femme,  tel 
^^^  le    voyant,    cuydoit    qu'on   l'eust  au 
marché  desrobé  ;  mais,  entendent  la 


cause  de  sa  melancholie,  voyant  aussi  sa  bourse 
pleine  d'argent ,  doulcement  le  reconforta  et  Tas- 
ceura  que  de  ceste  gratelle  mal  aulcun  ne  luy  ad- 
viendroit,  seulement  que  sus  elle  il  eust  à  se  poser 
et  reposer;  elle  avoit  ja  pourpensé  bonne  yssue. 

«  Pour  pis,  disoit  le  laboureur,  je  n'en  auray 
qu'une  esrafflade;  je  me  rendray  au  premier  coup 
et  luy  quitteray  le  champ.  —  Rien,  rien,  dist  la 
vieille;  posez  vous  sus  moy  et  reposez;  laissez 
moy  faire.  Vous  m'avez  dict  que  c'est  un  petit 
diable,  je  le  vous  feray  soubdain  rendre,  et  le 
champ  nous  demourera.  Si  c'eust  esté  un  grand 
diable,  il  y  auroit  à  penser.  « 

Le  jour  de  l'assignation  estoit  lors  qu'en  l'isle 
nous  arrivasmes.  A  bonne  heure  du  matin,  le  la- 
boureur s^estoit  tresbien  confessé,  avoit  communié, 
comme  bon  catholicque,  et,  par  le  conseil  du  curé, 
s'estoit  au  plonge  caché  dedans  le  benoistier  en 
Testât  que  l'avions  trouvé. 


20Ô  LIVRE    IV,     CHAPITRE    XLVII 

Sus  l'instant  qu'on  nous  racontoit  ceste  histoire, 
eusmes  advertissement  que  la  vieille  avoit  trompé 
le  diable  et  guaingné  le  champ.  La  manière  feut 
telle  :  le  diable  vint  à  la  porte  du  laboureur,  et, 
sonnant,  s'escria  :  «  O  villain,  villain  !  Cza,  çà,  à 
belles  gryphes  !  »  Puys  entrant  en  la  maison  gual- 
lantet  bien  délibéré,  et  ne  y  trouvant  le  laboureur, 
advisa  sa  femme  en  terre  pleurante  et  lamentante. 
«  Qu'est  cecy?  demandoit  le  diable.  Oi^i  est-il?  que 
faict-il? — Ha!  dist  la  vieille,  où  est-il,  le  meschant, 
le  bourreau,  le  briguant?  Il  m'a  affolée,  je  suis 
perdue,  je  meurs  du  mal  qu'il  m'a  faict.  —  Com- 
ment! dist  le  diable,  qu'y  a  il?  Je  le  vous  gual- 
leray  bien  tantoust.  —  Ha  !  dist  la  vieille,  il  m'a  dict, 
le  bourreau,  le  tyrant,  l'esgratineur  de  diables,  qu'il 
avoit  huy  assignation  de  se  gratter  avecques  vous; 
pour  essayer  ses  ongles  il  m'a  seulement  gratté  du 
petit  doigt  icy  entre  les  jambes,  et  m'a  du  tout  af- 
folée. Je  suys  perdue,  jamais  je  n'en  gueriray  :  re- 
guardez  !  Encores  est  il  allé  chés  le  mareschal  soy 
faire  esguizer  et  apoincter  les  gryphes.  Vous  estez 
perdu,  Monsieur  le  diable,  mon  amy.  Saulvezvous, 
il  n'arrestera  poinct.  Retirez  vous,  je  vous  en 
prie.  » 

Lors  se  descouvrit  jusques  au  menton,  en  la 
forme  que  jadis  les  femmes  persides  se  présentè- 
rent à  leurs  enfans  fuyans  de  la  bataille ,  et  luy 
monstra  son  comment  a  nom.  Le  diable,  voyant 
l'énorme  solution  de  continuité  en  toutes  dimen- 


PANTAGRUEL 


209 


sions,  s'escria  :  «  Mahon ,  Demiourgon  ,  Megere, 
Alecto,  Persephone,  il  ne  me  tient  pas!  Je  m'en 
voys  bel  erre.  Cela?  Je  luy  quitte  le  champ  !  » 

Entendens  la  catastrophe  et  fin  de  l'histoire, 
nous  retirasmes  en  nostre  nauf,  et  là  ne  feismes 
aultre  séjour.  Pantagruel  donna  au  tronc  de  la  fa- 
brique de  l'ecclise  dixhuyt  mille  royaulx  d'or  en 
contemplation  de  la  paouvreté  du  peuple  et  cala- 
mité du  lieu. 

CHAPITRE  XLVIII 

Comment   Pantagruel    descendit   en    l'isle   des 
Papimanes. 

Iaissans  l'isle  désolée  des  Papefigues, 
navigasmes  par  un  jour  en  sérénité  et 
;tout  plaisir,  quand  à  nostre  veue  se 
[offrit  la  benoiste  isle  des  Papimanes. 
Soubdain  que  nos  ancres  feurent  au  port  jectées, 
avant  que  eussions  encoche  nos  gumenes,  vin- 
drent  vers  nous  en  un  esquif  quatre  personnes  di- 
versement vestuz.  L'un  en  moine  enfrocqué,  crotté, 
botté.  L'aultre  en  faulconnier,  avecques  un  leurre 
et  guand  de  oizeau.  L'aultre  en  solliciteur  de  pro- 
cès, ayant  un  grand  sac  plein  d'informations,  cita- 
tions, chiquaneries  et  adjournemens  en  main. 
L'aultre  en  vigneron  d'Orléans,  avecques  belles 
guestres  de  toille,  une  panouere  et  une  serpe  à  la 

Rabelais.  IV _  27 


2IO  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLVIII 

ceincture.  Incontinent  qu'ilz  feurent  joinctz  à 
nostre  nauf,  s'escrierent  à  haulte  voix  tous  ensem- 
ble, demandans  : 

«  Le  avez  vous  veu,  gens  passagiers?  l'avez  vous 
veu?  —  Qui?  demanda  Pantagruel.  —  Celluy  là, 
respondirent  ilz.  —  Qui  est  il?  demanda  fieie  Jan. 
Par  la  mort  beuf,  je  l'assommeray  de  coups,  »  pen- 
sant qu'ilz  se  guementassent  de  quelque  larron  , 
meurtrier  ou  sacrilège.  «  Comment!  dirent  ilz,  gens 
peregrins,  ne  congnoissez  vous  l'Unicque?  —  Sei- 
gneurs, dist  Epistemon,  nous  ne  entendons  telz 
termes.  Mais  exposez  nous,  s'il  vous  plaist,  de  qui 
entendez,  et  nous  vous  en  dirons  la  vérité  sans 
dissimulation.  —  C'est,  dirent  ilz,  celluy  qui  est. 
L'avez  vous  jamais  veu  ? —  Celluy  qui  est,  respon- 
dit  Pantagruel,  par  nostre  theologique  doctrine, 
est  Dieu,  et  en  tel  mot  se  declaira  à  Moses.  Onc- 
ques  certes  ne  le  veismes,  et  n'est  visible  à  œilz 
corporelz.  —  Nous  ne  parlons  mie,  dirent  ilz,  de 
celluy  hault  Dieu  qui  domine  par  les  cieulx,  nous 
parlons  du  Dieu  en  terre.  L'avez  vous  oncques 
veu?  — Hz  entendent,  dist  Carpalim,  du  pape,  sus 
mon  honneur.  —  Ouy,  ouy,  respondit  Panurge, 
ouy  dea,  Messieurs,  j'en  ay  veu  troys ,  à  la  veue 
des  quelz  je  n'ay  gueres  profité.  —  Comment!  di- 
rent ilz;  nos  sacres  Decrdales  chantent  qu'il  n'y  en 
a  jamais  qu'un  vivent.  —  J'entends,  respondit  Pa- 
nurge, les  uns  successivement  après  les  aultres. 
Aultrement  n'en  ay  je  veu  qu'un  à  une  foys.  —  O 


PANTAGRUEL 


gens,  dirent  ilz,  troys  et  quatre  foys  heureux,  vous 
soyez  les  bien  et  plus  que  tresbien  venuz  !  » 

Adoncques  se  agenouillèrent  davant  nous,  et 
nous  vouloient  baiser  les  pieds,  ce  que  ne  leurs  vo- 
iusmes  permettre,  leurs  remontrans  que  au  pape, 
si  là  de  fortune  en  propre  personne  venoit,  ilz  ne 
sçauroient  faire  d'advantaige.  «  Si  ferions,  si,  res- 
pondirent  ilz,  cela  est  entre  nous  ja  résolu.  Nous 
luy  baiserions  le  cul  sans  feuilles  et  les  couilles  pa- 
reillement, car  il  a  couilles,  le  Père  sainct;  nous  le 
trouvons  par  nos  belles  Decretales,  aultrement  ne 
seroit  il  pape.  De  sorte  qu'en  subtile  philosophie 
decretaline  ceste  conséquence  est  nécessaire  :  il  est 
pape,  il  a  doncques  couilles.  Et,  quand  couilles 
fauldroient  on  monde,  le  monde  plus  pape  n'au- 
roit.  r> 

Pantagruel  demandoit  cependant  à  un  mousse 
de  leur  esquif  qui  estoient  ces  personaiges.  Il  luy 
feist  response  que  c'estoient  les  quatre  Estatz  de 
l'isle;  adjousta  d'adventaige  que  serions  bien  re- 
cuilliz  et  bien  traictez,  puys  qu'avions  veu  le  pape. 
Ce  que  il  remonstra  à  Panurge,  lequel  luy  dist  se- 
crètement :  «  Je  foys  veu  à  Dieu,  c'est  cela;  tout 
vient  à  poinct  qui  peult  attendre.  A  la  veue  du 
pape  jamais  n'avions  profîcté  ;  à  ceste  heure,  de 
par  tous  les  diables,  nous  profictera,  comme  je 
voy.  » 

AUors  descendîmes  en  terre,  et  venoient  au  da- 
vant de  nous  comme  en  procession  tout  le  peuple 


ai2  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLVIII 

du  pays,  homes,  femmes,  petitz  enfans.  Nos  quatre 
Estatz  leurs  dirent  à  haulte  voix  :  «  Hz  le  ont  veu  ! 
iiz  le  ont  veu!  ilz  le  ont  veu!  «  A  ceste  procla- 
mation tout  le  peuple  se  agenoilloit  davant  nous, 
levans  les  mains  joinctes  au  ciel,  et  cryans  :  «  O 
gens  heureux  !  O  bien  heureux  !  »  Et  dura  ce  crys 
plus  d'un  quart  d'heure. 

Puys  y  accourut  le  maistre  d'eschoUe  avecques 
tous  ses  pédagogues,  grimaulx  et  escholiers,  et  les 
fouettoit  magistralement,  comme  on  souloit  fouet- 
ter les  petitz  enfans  en  nos  pays  quand  on  pendoit 
quelque  malfaicteur,  afïin  qu'il  leurs  en  soubvint. 
Pantagruel  en  feut  fasché ,  et  leurs  dist  :  «  Mes- 
sieurs, si  ne  désistez  fouetter  ces  enfans,  je  m'en 
retourne.  »  Le  peuple  s'estonna  entendent  sa  voix 
stentorée,  et  veiz  un  petit  bossu  à  longs  doigtz  de- 
mandant au  maistre  d'eschole  :  «  Vertus  de  Extra- 
vaguantes,  ceulx  qui  voyent  le  pape  deviennent  ilz 
ainsi  grands  comme  cestuy  cy  qui  nous  menasse  ?0 
qu'il  me  tarde  merveilleusement  que  je  ne  le  voy, 
affin  de  croistre  et  grand  comme  luy  devenir  !  » 

Tant  grandes  feurent  leurs  exclamations  que 
Homenaz  y  accourut,  ainsi  appellent  ilz  leus  eves- 
que,  sus  une  mule  desbridée,  caparassonnée  de 
verd,  acompaigné  de  ses  appous,  comme  ilz  di- 
soient, de  ses  suppos  aussi,  portans  croix,  banieres, 
confalons,  baldachins,  torches,  benoisliers.  Et  nous 
vouloit  pareillement  les  pieds  baiser  à  toutes  forces, 
comme  feistau  pape  Clément  le  bon  Christian  Val- 


PANTAGRUEL  2l3 

finier,  disant  qu'un  de  leurs  hypophetes  degresseur 
et  glossateur  de  leurs  sainctes  Decretalcs  avolt  par 
escript  laissé  que,  ainsi  comme  le  Messyas,  tant  et 
si  long  temps  des  Juifz  attendu,  en  fin  leurs  estoit 
advenu,  aussi  en  icelle  isle  quelque  jour  le  pape 
Tiendroit.  Attendens  cette  heureuse  journée,  si  là 
arrivoit  personne  qui  l'eust  veu  à  Rome,  ou  aultre 
part,  qu'ilz  eussent  à  bien  le  festoyer,  et  reveren- 
tement  traicter. 

Toutesfoys  nous  en  excusâmes  honestement. 

CHAPITRE     XLIX 

Comment  Homcnax,   evesque   des    Papimanes, 
nous  monstra  les  uranopetcs  Decretales. 

UYS  nous  dist  Homenaz  :  «  Par  nos 
sainctes  Decretales  nous  est  enjoinct  et 
commendé  visiter  premier  les  ecclises 
.que  les  cabaretz.  Pourtant,  ne  decli- 
nans  de  ceste  belle  institution,  allonsà  l'ecclise;  après 
irons  bancqueter.  —  Home  de  bien,  dist  frère  Jan, 
allez  davant,  nous  vous  suivrons.  Vous  en  avez 
parlé  en  bons  termes  et  en  bon  Christian.  Ja  long 
temps  a  que  n'en  avions  veu.  Je  m'en  trouve  fort 
resjouy  en  mon  esprit,  et  croy  que  je  n'en  repais- 
tray  que  mieulx.  C'est  belle  chose  rencontrer  gens 
de  bien  !  » 

Approchans  de  la  porte  du  temple,  apperceus- 


214  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLIX 

mes  un  gros  livre  doré,  tout  couvert  de  fines  et 
précieuses  pierres,  balais,  esmerauldes,  diamans  et 
unions,  plus  ou  autant  pour  le  moins  excellentes 
que  celles  que  Octavian  consacra  à  Juppiter  Capi- 
tolin;  et  pendoit  en  l'air  ataché  à  deux  grosses 
chaisnes  d'or  au  zoophore  du  portai.  Nous  le  re- 
guardions  en  admiration;  Pantagruel  le  manyoit  et 
le  tournoyt  à  plaisir,  car  il  y  povoit  aizement  tou- 
cher, et  nous  affermoit  que  au  touchement  d'icelles 
il  sentoit  un  doulx  prurit  des  ongles  et  desgour- 
dissements  de  bras,  ensemble  temptation  véhémente 
en  son  esprit  de  battre  un  sergent  ou  deux,  pour- 
veu  qu'ilz  n'eussent  tonsure. 

Adoncques  nous  dist  Homenaz:  «Jadis  feut  aux 
Juifz  la  loj  par  Moses  baillée  escripte  des  doigts 
propres  de  Dieu.  En  Delphes,  davant  la  face  du 
temple  de  ApoUo,  feut  trouvée  ceste  sentence  di- 
vinement escripte,  rNQ0I  SEAYTON  ;  et  par 
certain  laps  de  temps  après  feut  veue  El,  aussi  divi- 
nement escripte  et  transmise  des  cieulx.  Le  simu- 
lachrede  Cybele  feut  des  cieulx  en  Phrygie  transmis 
on  champ  nommé  Pesinunt.  Aussi  feut  en  Tauris  le 
simulachre  de  Diane,  si  croyez  Euripides;  l'ori- 
flambe  feut  des  Cieulx  transmise  aux  nobles  et  tres- 
christians  roys  de  France  pour  combatre  les  infi- 
dèles. Régnant  Numa  Pompilius,  roy  second  des 
Romains,  en  Rome,  feut  du  ciel  veu  descendre  le 
tranchant  bouclier  dict  Ancile  .  En  Acropolis  de 
Athènes  jadis  tomba  du    ciel  empiré  la  statue  de 


PANTAGRUEL  2l5 

Minerve.  Icy  semblablement  voyez  les  sacres  Dc- 
cretales  escriptes  de  la  main  d'un  ange  chérubin. 
Vous  aultres  gens  transpontins  ne  le  croirez  pas. 
—  Assez  mal,  respondit  Panurge.  —  Et  à  nous 
icy  miraculeusement  du  ciel  des  cieulx  transmises, 
en  façon  pareille  que  par  Homère,  père  de  toute 
philosophie,  exceptez  tous  jours  les  dives  Decre- 
talcs,  le  fleuve  du  Nile  est  appelé  Diipetes.  Et  parce 
qu'avez  vu  le  pape,  evangeliste  d'icelles  et  protec- 
teur sempiternel,  vous  sera  de  par  nous  permis  les 
veoir  et  baiser  au  dedans,  si  bon  vous  semble.  Mais 
il  vous  conviendra  par  avant  trois  jours  jeûner  et 
régulièrement  confesser,  curieusement  espluchans 
et  inventorizans  vos  péchez  tant  dru  qu'en  terre  ne 
tombast  une  seule  circonstance,  comme  divinement 
nous  chantent  las  dives  Décrétâtes  que  voyez.  A 
cela  fault  du  temps. 

—  Home  de  bien,  respondit  Panurge,  decro- 
toueres,  voyre,  diz  je,  Decretales ,  avons  prou  veu 
en  papier,  en  parchemin  lanterné  ,  en  velin ,  es- 
criptes à  la  main  et  imprimées  en  moulle.  Ja  n'est 
besoing  que  vous  penez  à  cestes  cy  nousmonstrer  ; 
nous  contentons  du  bon  vouloir,  et  vous  remercions 
autant.  —  Vraybis,  dist  Homenaz  ,  vous  n'avez 
mie  veu  cestes  cy  angelicquement  escriptes.  Celles 
de  vostre  pays  ne  sont  que  transsumpts  des  nostres, 
comme  trouvons  inscript  par  un  de  nos  antiques 
scholiastes  decretalins.  Au  reste  ,  vous  pry,  n'y  es- 
pargner    ma    peine,    seulement    advisez    si    vou- 


2l5  LIVRE    IV,    CHAPITRE    XLIX 

lez  confesser  et  jeûner  les  troy  beaulx  petitz  jours 
de  Dieu.  —  De  confesser,  respondit  Panurge, 
tresbien  nous  consentons.  Le  jeune  seulement  ne 
nous  vient  à  propous,  car  nous  avons  tant  et  très- 
tant  par  la  marine  jeune  que  les  araignes  ont  faict 
leurs  toilles  sus  nos  dens.  Voyez  icy  le  bon  frère 
Jan  des  Entommeures  (à  ce  mot  Homenaz  courtoi- 
sement luy  bailla  la  petite  accoUade),  la  mousse  luy 
estcreue  ongouzier  par  faulte  de  remuer  et  exercer 
les  badigouoinces  et  mandibules.  —  Il  dict  vray, 
respondit  frère  Jan.  J'ay  tant  et  trestant  jeune  que 
j'en  suys  devenu  tout  bossu. 

—  Entrons,  dist  Homenaz,  doncques  en  l'ec- 
clise,  et  nous  pardonnez  si  praesentement  ne  vous 
chantons  la  belle  messe  de  Dieu.  L'heure  de  my 
jour  est  passée,  après  laquelle  nous  défendent  nos 
sacres  Décrétâtes  messe  chanter,  messe,  diz  je, 
haulte  et  légitime.  Mais  je  vous  en  diray  une  basse 
et  seiche.  —  J'en  aymeroys  mieulx,  dist  Panurge, 
une  mouillée  de  quelque  bon  vin  d'Anjou.  Boutez 
doncq ,  boutez  bas  et  roidde  .  —  Verd  et  bleu, 
dist  frère  Jan,  il  me  desplait  grandement  qu'encores 
est  mon  estomach  jeun,  car,  ayant  tresbien  des- 
jeuné  et  repeu  à  usaige  monachal ,  si  d'adventure 
il  nous  chante  le  Kequiem,  je  y  eusse  porté  pain  et 
vin  par  les  traictz passez.  Patience!  Sacquez,  choc- 
quez,  boutez,  mais  troussez  la  court,  de  paour  que 
ne  se  crotte,  et  pour  aultre  cause  aussi,  je  vous  en 
prye.  » 


PANTAGRUHl  CHEZ  LES   PAPIMANES 
(Kubrlais.l.  i».C,.')0) 


PANTAGRUEL 


CHAPITRE  L 


2  I  7 


Comment  par  Homenaz  nous  feut  montré 
l'archétype    d'un    pape. 


A  messe    parachevée,   Homenaz    tira 
)j  d'un  coffre  prés  le  grand  aultel  un  gros 


faratz  de  clefz  des  quelles  il  ouvrit  à 
trente  et  deux  claveures  et  quatorze 
cathenatz  une  fenestre  de  fer  bien  barrée  au  dessus 
dudict  autel ,  puys  par  grand  mystère  se  couvrit 
d'un  sac  mouillé,  et,  tirant  un  rideau  de  satin  cra- 
moisy,  nous  monstra  une  imaige  paincte  assez  mal, 
scelon  mon  advis,  y  toucha  un  baston  longuet,  et 
nous  feist  à  tous  baiser  la  touche .  Puyz  nous  de- 
manda :  «  Que  vous  semble  de  ceste  imaige  ? 

—  C'est,  respondit  Pantagruel,  la  ressemblance 
d'un  pape.  Je  le  congnois  à  la  thiare,  à  l'aumusse, 
au  rochet,  à  la  pantophle.  —  Vous  dictez  bien, 
dist  Homenaz,  c'est  l'idée  de  celluy  Dieu  de  bien 
en  terre,  la  venue  duquel  nous  attendons  dévote- 
ment, et  lequel  espérons  une  foys  veoir  en  ce  pays. 
O  l'heureuse  et  désirée  et  tant  attendue  journée  ! 
Et  vous  heureux  et  bien  heureux,  qui  tant  avez  eu 
les  astres  favorables  que  avez  vivement  en  face  veu 
et  realement  celluy  bon  Dieu  en  terre ,  duquel 
voyant  seulement  le  portraict,  pleine  remission 
guaingnons  de  tous  nos  péchez  mémorables,  ensem- 
ble la  tierce  partie  avecques  dix-huict  quarantaines 


2l8  LIVRE    IV,    CHAPITRE    L 

des  péchez  oubliez.  Aussi  ne  la  voyons  nous  que 
aux-giandes  festes  annueles.  » 

Là  disoit  Pantagruel  que  c'estoit  ouvraige  tel 
que  le  faisoit  Daedalus;  encores  qu'elle  feust  con- 
trefaicte  et  mal  traicte,  y  estojt  toutesfoys  latente  et 
occulte  quelque  divine  énergie  en  matière  de  par- 
dons. «  Comme,  dist  frère  Jan  ,  à  Seuillé  les  co- 
quins souppans  un  jour  de  bonne  feste  à  l'hospital 
et  se  vantans  l'un  avoir  celluy  jour  guaingné  six 
blancs,  l'aultre  deux  soulz,  l'autre  sept  carolus,  un 
gros  gueux  se  ventoit  avoir  guaingné  troys  bons 
testons.  (I  Aussi,  luy  respondirent  ses  compai- 
«  gnons,  tu  as  une  jambe  de  Dieu»,  comme  si 
quelque  divinité  feust  absconse  en  une  jambe  toute 
sphacelée  et  pourrye.  —  Quand,  dist  Pantagruel^ 
telz  contes  vous  nous  ferez,  soyez  records  d'appor- 
ter'un  bassin,  peu  s'en  fault  que  ne  rende  ma 
guorge.  User  ainsi  du  sacre  nom  de  Dieu  en  cho- 
ses tant  hordes  et  abhominables  !  Fy  !  j'en  diz  fy  ! 
Si  dedans  vostre  moynerie  est  tel  abus  de  parolles 
en  usaige,  laissez  le  là;  ne  le  transportez  hors  les 
doistres.  —  Ainsi,  respondit  Epistemon,  disent  les 
medicins  estre  en  quelques  maladies  certaine  parti- 
cipation de  divinité.  Pareillement  Néron  louoit  les 
champeignons ,  et  en  proverbe  grec  les  appelloit 
Viande  des  Dieux,  pource  que  en  iceulx  il  avoit 
empoisonné  son  praedecesseur  Claudius,  empereur 
romain. 

—   11  me  semble^  dist  Panurge,  que  ce  porlraict 


PANTAGRUEL  2I9 

fault  en  nos  derniers  papes,  car  je  les  ay  veu  non 
aumusse,  ains  armet  en  teste  porter,  thymbré  d'une 
thiare  persicque,  et,  tout  l'empire  Christian  estant 
en  paix  et  silence,  eulx  seulz  guerre  faire  félonne 
et  trescruelle. 

—  C'estoit,  dist  Homenaz,  doncques  contre  les 
rebelles,  hsereticques,  protestans  désespérez,  non 
obeïssans  à  la  saincteté  de  ce  bon  Dieu  en  terre  ? 
Cela  luy  est  non  seulement  permis  et  licite,  mais 
commendé  par  les  sacres  Decretales,  et  doibt  à  feu 
incontinent,  empereurs,  roys,  ducz,  princes,  repu- 
blicques,  et  à  sang  mettre  qu'ilz  transgresseront  un 
iota  de  ses  mandemens,  les  spolier  de  leurs  biens , 
les  déposséder  de  leurs  royaulmes,  les  proscrire, 
les  anathematizer,  et  non  seulement  leurs  corps,  et 
de  leurs  enfans  et  parens  aultres  occire  ,  mais  aussi 
leurs  âmes  damner  au  parfond  de  la  plus  ardente 
chauldiere  qui  soit  en  enfer. 

—  Icy,  dist  Panurge,  par  tous  les  diables,  ne 
sont-ils  haereticques  comme  feut  Raminagrobis,  et 
comme  ilzsont  parmy  les  Almaignes  et  Angleterre  ; 
vous  estez  christians  triez  sus  le  volet.  —  Ouy, 
vraybis,  dist  Homenaz,  aussi  serons  nous  tous  saul- 
vez.  Allons  prendre  de  l'eau  beniste,  puys  dipne- 
rons.  » 


s 


3  LIVRE    IV,     CHAPITRE    l.I 

CHAPITRE    LI 

Menuz  devis,  durant  le  dipner,  à  la  louange 
des  Decr étales. 

|R  notez,  beuveurs,  que  durant  la 
1^,  messe  sèche  de  Homenaz,  trois  ma- 
nilliers  de  l'ecclise,  chascun  tenant  un 
grand  bassin  en  main ,  se  pourme- 
noient  par  my  le  peuple  ,  disans  à  haulte  voix  : 
({  N'oubliez  les  gens  heureux  qui  le  ont  veu  en 
face.  »  Sortans  du  temple,  ilz  apportèrent  à  Ho- 
menaz leurs  bassins  tous  pleins  de  monnoye  papi- 
manicque .  Homenaz  nous  dist  que  c'estoit  pour 
faire  bonne  chère,  et  que  de  ceste  contribution  et 
taillon,  l'une  partie  seroit  employée  à  bien  boyre, 
l'aultre  à'  bien  manger,  suyvant  une  mirificque 
glosse  cachée  en  un  certain  coingnet  de  leurs  sainc- 
tes  Decretales.  Ce  que  feut  faict,  et  en  beau  caba- 
ret assez  retirant  à  celluy  de  Guillot  en  Amiens. 
Croyez  que  la  repaisaille  feut  copieuse,  et  les  beu- 
vettes  numereuses. 

En  cestuy  dipner  je  notay  deux  choses  mémora- 
bles, l'une,  que  viande  ne  feut  apportée,  quelle 
que  feust,  feussent  chevreaulx,  feussent  chappons, 
feussent  cochons,  des  quelz  y  a  foizon  en  Papima- 
nie,  feussent  pigeons,  connilz,  levraulx,  cocqs  de 
Inde,  ou  aultres,  en  laquelle  n'y  eust  abondance  de 
farce  magistrale  ;  l'aultre,  que  tout  le  sert  et  dessert 


PANTAGRUEL 


feut  porté  par  les  filles  pucelles  mariables  du  lieu, 
belles,  je  vous  affie,  saffrettes,  blondelettes,  doul- 
cettes  et  de  bonne  grâce.  Les  quelles,  vestues  de 
longues,  blanches  et  déliées  aubes  à  doubles  ceinc- 
tures ,  le  chef  ouvert ,  les  cheveulx  instrophiez  de 
petites  bandelettes  et  rubans  de  saye  violette,  se- 
mez de  roses,  œilletz,  marjolaine,  aneth,  aurande 
et  aultres  fleurs  odorantes,  à  chascune  cadence 
nous  invitoient  à  boire,  avecques  doctes  et  mi- 
gnonnes révérences,  et  estoient  voluntiers  veues  de 
toute  l'assistence .  Frère  Jan  les  reguardoit  de 
cousté,  comme  un  chien  qui  emporte  un  plumail. 
Au  dessert  du  premier  metz  feut  par  elles  mélodieu- 
sement chanté  un  epode  à  la  louange  des  sacro- 
sainctes  Dccretales. 

Sus  l'apport  du  second  service,  Homenaz,  tout 
joyeulx  et  esbaudy,  adressa  sa  parolle  à  un  des 
maistres  sommeliers,  disans  :  «  Clertce,  esclaireicy.  » 
A  ces  motz  une  des  fîUes  promptementluypraesenta 
un  grand  hanat  plein  de  vin  extravaguant.  Il  le  tint 
en  main,  et,souspirant  profondement,  dist  à  Panta- 
gruel :  «  Mon  seigneur,  et  vous  beaulx  amis,  je  boy 
à  vous  tous  de  bien  bon  cœur.  Vous  soyez  les  très- 
bien  venuz.  ))  Beu  qu'il  eust  et  rendu  le  hanat  à  la 
bachelette  gentile,  feist  une  lourde  exclamation, 
disans  : 

«  O  dives  DecretaleSj  tant  par  vous  est  le  vin  bon 
bon  trouvé  !  —  Ce  n'est,  dist  Panurge ,  pas  le  pis 
du  panier.  — Mieulx  seroit,  dist  Pantagruel,  si  par 


222  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LI 

elles  le  mauvais  vin  devenoit  bon.  —  O  seraphicque 
Sixiesme,  dist  Homenaz  continuant,  tant  vous  estez 
nécessaire  au  saulvement  des  paouvres  humains  !  O 
cherubicques  Clémentines,  comment  en  vous  est 
proprement  contenue  et  descripte  la  perfaicte  insti- 
tution du  vray  Christian  !  O  extravaguantes  Angelic- 
ques,  comment  sans  vous  periroient  les  paouvres 
âmes,  les  quelles  çà  bas  errent  par  les  corps  mortelz 
en  ceste  vallée  de  misère!  Helas!  quand  sera  ce 
don  de  grâce  particulière  faict  es  humains,  qu'ilz 
désistent  de  toutes  aultres  estudes  et  neguoces  pour 
vous  lire,  vous  entendre,  vous  sçavoir,  vous  user, 
praticquer,  incorporer,  sanguifier  et  incentricquer 
es  profondes  ventricules  de  leurs  cervaulx,  es  in- 
ternes mouelles  de  leurs  os,  es  perples  labyrintes 
de  leurs  artères?  O  lors,  et  non  plus  toust,  ne  aultre- 
ment,  heureux  le  monde...  » 

A  ces  motz  se  leva  Epistemon,  et  dist  tout  belle- 
ment à  Panurge  :  «  Faulte  de  selle  persée  me  con- 
trainct  d'icy  partir.  Ceste  farce  me  a  desbondé  le 
boyau  culier,  je  ne  arresteray  gueres. 

—  O  lors,  dist  Homenaz  continuent,  nullité  de 
gresle,  gelée,  frimatz,  vimeres!  O  lors  abondance 
de  tous  biens  en  terre!  O  lors  paix  obstinée,  in- 
fringible  en  l'univers,  cessation  de  guerre,  pilleries, 
anguaries,  briguanderies,  assassinemens,  exceptez 
contre  les  hereticques  et  rebelles  mauldictz  !  O  lors 
joyeuseté,  alaigresse,  liesse,  soûlas,  deduictz,  plai- 
sirs, délices  en  toute  nature  humaine!  Maisôgrande 


PANTAGRUEL  223 

doctrine,  inestimable  érudition,  preceptions  deifîc- 
ques  emmortaisées  par  les  divins  chapitres  de  ces 
eternes  Decretales!  O  comment,  lisant  seulement  un 
demy  canon,  un  petit  paragraphe,  un  seul  notable 
de  ces  sacrosainctes  Decretales,  vous  sentez  en  vos 
cœurs  enflammée  la  fournaise  d'amour  divin,  de 
charité  envers  vostre  prochain,  pourveu  qu'il  ne  soit 
hereticque,  contemneraent  asceuré  de  toutes  choses 
fortuites  et  terrestres,  ecstatique  élévation  de  vos 
espritz,  voire  jusques  au  troizieme  ciel,  contente- 
ment certain  en  toutes  vos  aff"ections  !  )> 


CHAPITRE   LU 

Continuation  des  miracles  advenuz  par  les  Decretales. 

^oiCY,  dist  Panurge,  qui  dict  d'orgues, 
.mais  j'en  croy  le  moins  que  je  peuz  , 
car  il  me  advint  un  jour  à  Poictiers, 
)chez  l'escossoys  docteur  Decretalipo- 
tens,  d'en  lire  un  chapitre.  Le  diable  m'emport  si  à 
la  lecture  d'icelluy  je  ne  feuz  tant  constipé  du  ventre 
que,  par  plus  de  quatre,  voyre  cinq  jours,  je  ne 
fiantay  qu'une  petite  crotte.  Sçavez  vous  quelle? 
Telle,  je  vous  jure,  que  Catulle  dict  estre  celles  de 
Furius,  son  voisin  : 

En  tout  un  an  je  ne  chie  que  dix  crottes; 
Et  si  des  mains  tu  les  brises  et  frottes, 


2  24  LIVRE    IV,     CHAPITRE    LU 

Ja  n'en  pourras  ton  doigl  souiller  de  erres, 
•  Car  dures  sont  plus  que  febves  et  pierres. 

—  Ha,  ha  !  dist  Homenaz,  Inian,  mon  amy,  vous, 
par  adventure,  estiez  en  estât  de  péché  mortel.  — 
Cestuy  là,  dist  Panurge,  est  d'un  aultre  tonneau. 

—  Un  jour,  dist  frère  Jan,  je  m'estois  à  Seuillé 
torché  le  cul  d'un  feuillet  d'unes  meschantes  Ck- 
mentineSj  les  quelles  Jan  Guymard,  nostre  recepveur, 
avoit  jecté  on  preau  du  cloistre;  je  me  donne  à 
tous  les  diables  si  les  rhagadies  et  hœmorrutes  ne 
m'en  advindrent  si  treshorribles  que  le  paouvre  trou 
de  mon  clous  bruneau  en  feut  tout  dehinguandé.  — 
Inian,  dist  Homenaz,  ce  feut  évidente  punition  de 
Dieu,  vangeant  le  péché  qu'aviez  faict  incaguant 
ces  sacres  livres,  les  quelz  doibviez  baiser  et  adorer, 
je  diz  d'adoration  de  latrie,  ou  de  hyperdulie  pour 
le  moins.  Le  Panormitan  n'en  mentit  jamais. 

—  Jan  Chouart,  dist  Ponocrates,  à  Monspellier 
avoit  achapté  des  moines  de  sainct  Olary  unes  belles 
Decretales  escriptes  en  beau  et  grand  parchemin  de 
Lamballe,  pour  en  faire  des  vélins  pour  batre  l'or. 
Le  malheur  y  feut  si  estrange  que  oncques  pièce 
n'y  feut  frappée  qui  vint  à  profict.  Toutes  feurent 
dilacerées  et  estrippées.  —  Punition,  dist  Homenaz, 
et  vangeance  divine. 

—  Au  Mans,  dist  Eudemon ,  François  Cornu, 
apotheçaire,  avoit  en  cornetz  emploicté  unes  Exfra- 
vaguantcs  frippées;  je  desadvoue  le  diable  si  tout  ce 
qui  dedans  feut  empacqueté  ne   feut  sus  l'instant 


PANTAGRUEL  225 

empoisonné,  pourry  et  guaslé  :  encens ,  poyvre, 
gyrofle,  cinnamome,  saphran,  cire,  espices,  casse, 
reubarbe,  tamarins,  généralement  tout,  drogues, 
gogues  et  senogues. — Vengeance,  dist  Homenaz, 
et  divine  punition.  Abuser  en  choses  prophanes  de 
ces  tant  sacres  escriptures  ! 

—  A  Paris,  dist  Carpalim,  Groignet,  cousturier, 
avoit  emploicté  unes  vieilles  Clémentines  en  patrons 
et  mesures.  O  cas  estrange!  Tous  habillemenz 
taillez  sus  telz  patrons  et  protraictz  sus  telles  me- 
sures feurent  guastez  et  perduz  :  robbes,  cappes, 
manteaulx,  sayons,  juppes,  cazaquins,  coUetz,  pour- 
poinctz,  cottes,  gonnelles,  verdugualles.  Groignet, 
cuydant  tailler  une  cappe,  tailloit  la  forme  d'une 
braguette;  en  lieu  d'un  sayon  tailloit  un  chapeau  à 
prunes  succées;  sus  la  forme  d'un  cazaquin  tailloit 
une  aumusse;  sus  le  patron  d'un  pourpoinct  tailloit 
la  guise  d'une  paele.  Ses  varletz,  l'avoir  cousue,  la 
deschiquetoient  par  le  fond,  et  sembloit  d'une  paele 
à  fricasser  chastaignes.  Pour  un  collet  faisoit  un 
brodequin;  sus  le  patron  d'une  verdugualle  tailloit 
une  barbutte  ;  pensant  faire  un  manteau  faisoit  un 
tabourin  de  Souisse.  Tellement  que  le  paouvre 
homme  par  justice  feut  condemné  à  payer  les  estoffes 
de  tous  ses  challans,  et  de  praesent  en  est  au  saphran. 
—  Punition,  dist  Homenaz,  et  vangeance  divine. 

—  A  Cahusac,  dist  Gymnaste,  feut  pour  tirer  à 
la  butte  partie  faicte  entre  les  seigneurs  d'Estissac  et 
vicomte  de   Lausun.    Perotou    avoit    dépecé  unes 

Rabelais.  IV.  29 


22b  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LU 

demies  Decreiales  du  bon  canonge  La  Carte,  et  des 
feuilletz  avoii  taillé  le  blanc  pour  la  butte.  Je  me 
donne,  je  me  vends,  je  me  donne  à  travers  tous 
les 'diables  si  jamais  harbalestier  du  pays,  les  quelz 
sont  suppellatifz  en  toute  Guyenne,  tira  traict  de- 
dans. Tous  feurent  coustiers.  Rien  du  blanc  sacro- 
sainct  barbouillé  ne  feut  despucellé,  ne  entommé. 
Encores  Sansornin  l'aisné,  qui  guardoit  lesguaiges, 
nous  juroit  Figues  dioures,  son  grand  serment, 
qu'il  avoit  veu  apertement,  visiblement,  manifeste- 
ment, le  pasadouz  de  Carquelin  droict  entrant  de- 
dans la  grolle  on  mylieu  du  blanc,  sus  le  poinct  de 
toucher  et  enfoncer,  s'estre  escarté  loing  d'une 
toise  coustier  vers  le  fournil.  —  Miracle,  s'écria 
Homenaz,  miracle,  miracle!  Clerice,  esclaire  icy. 
Je  boy  à  tous.  Vous  me  semblez  vrays  christians.  » 
A  ces  motz  les  filles  commencèrent  ricasser  entre 
elles.  Frère  Jan  hannissoit  du  bout  du  nez  comme 
prest  à  roussiner,  ou  baudouiner  pour  le  moins,  et 
monter  dessus,  comme  Herbault  sus  paouvres  gens. 
«  Me  semble,  dist  Pantagruel,  que  en  telz  blancs 
l'on  eust  contre  le  dangier  du  traict  plus  sceure- 
ment  esté  que  ne  feut  jadis  Diogenes.  —  Oiioy? 
demanda  Homenaz.  Comment?  Estoit  il  decreta- 
liste?  — C'est,  dist  Epistemon  retournant  de  ses 
affaires,  bien  rentré  de  picques  noires.  —  Dioge- 
nes, respondit  Pantagruel,  un  jour  s'esbatre  vou- 
lent,  visita  les  archiers  qui  tiroient  à  la  butte.  Entre 
iceulx  un  estoit  tant  faultier,  imperit  et  mal  adroict 


PANTAGRUEL 


que,  lors  qu'il  estoit  en  ranc  de  tirer,  tout  le  peuple 
spectateur  s'escartoitde  paourd'estre  par  luy  feruz. 
Diogenes,  l'avoir  un  coup  veu  si  perversement  ti- 
rer que  sa  flesche  tomba  plus  d'un  trabut  loing  de 
la  butte,  au  second  coup  le  peuple,  loing  d'un 
cousté  et  d'aultres'escartant,  accourut  et  se  tint  en 
pieds  jouxte  le  blanc,  affermant  cestuy  lieu  estre 
le  plus  sceur,  et  que  l'archier  plustoust  feriroittout 
aultre  lieu  que  le  blanc,  le  blanc  seul  estre  en  sceu- 
reté  du  traict. 

—  Un  paige,  dist  Gymnaste,  du  seigneur  d'Es- 
tissac,  nommé  Chamouillac,  aperceut  le  charme. 
Par  son  advis  Perotou  changea  de  blanc  et  y  em- 
ploya les  papiers  du  procès  dePouillac.  Adoncques 
tirèrent  tresbien  et  les  uns  et  les  aultres. 

—  A  Landerousse ,  dist  Rhizotome,  es  nopces 
de  Jan  Delif,  feut  le  festin  nuptial  notable  et 
sumptueux,  comme  lors  estoit  la  coustume  du  pays. 
Après  soupper  feurent  jouées  plusieurs  farces,  co- 
médies, sornettes  plaisantes,  feurent  dansées  plu- 
sieurs moresques  aux  sonnettes  et  timbous,  feurent 
introduictes  diverses  sortes  de  masques  et  momme- 
ries.  Mes  compaignons  d'eschole  et  moy,  pour  la 
feste  honorer  à  nostre  povoir,  car  au  matin  nous 
tous  avions  eu  de  belles  livrées  blanc  et  violet,  sus 
la  fin  feismes  un  barboire  joyeulx  avecques  force 
coquilles  de  sainct  Michel  et  belles  caquerolles 
de  limassons.  En  faulte  de  colocasie,  bardane, 
personate,  et  de   papier,  des  feuilletz    d'un  vieil 


228  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LU 

Sixiesme,  qui  là  estoit  abandonné,  nous  feismes  nos 
faulx  visaiges,  les  descouppans  un  peu  à  l'endroict 
des  oeilz,  du  nez  et  de  la  bouche.  Cas  merveilleux  ! 
Nos  petites  caroles  et  puériles  esbatemens  achevez, 
houstans  nos  faulx  visaiges,  appareumes  plus  hideux 
et  villains  que  les  diableteaux  de  la  Passion  de 
Doué,  tant  avions  les  faces  guastées  aux  lieux  tou- 
chez par  les  ditz  feuilletz.  L'un  y  avoit  la  picote, 
l'aultre  le  tac,  l'aultre  la  verolle,  l'aultre  la  rou- 
geolle,  l'aultre  gros  frondes.  Somme,  celluy  de 
nous  tous  estoit  le  moins  blessé  à  qui  les  dens  es- 
toient  tombées.  —  Miracle,  s'escria  Homenaz, 
miracle  ! 

—  Il  n'est,  dist  Rhizotome,  encores  temps  de 
rire.  Mes  deux  sœurs,  Catharine  et  Renée,  avoient 
mis  dedans  ce  beau  Sixiesme,  comme  en  presses,  car 
il  estoit  couvert  de  grosses  aisses  et  ferré  à  glaz, 
leurs  guimples,  manchons  et  collerettes  savonnées 
de  frays,  bien  blanches  et  empesées.  Par  la  vertus 
Dieu... —  Attendez,  dist  Homenaz,  du  quel  Dieu 
entendez-vous?  —  Il  n'en  est  qu'un,  respon- 
dit  Rhizotome.  —  Ouy  bien,  dist  Homenaz,  es 
cieulx;  en  terre  n'en  avons  nous  un  aultre?  —  Arry 
avant!  dist  Rhizotome,  je  n'y  pensois,  par  mon 
ame,  plus.  Par  la  vertus  doncques  du  Dieu  pape- 
terre,  leurs  guimples,  collerettes,  baverettes,  cou- 
vrechefzet  tout  aultre  linge  y  devint  plus  noir  qu'un 
sac  de  charbonnier.  —  Miracle!  s'escria  Homenaz. 
Clerice,  esclaire  icy,   et  note  ces  belles  histoires. 


PANTAGRUEL  220 

—  Comment,  demanda frere  Jan,  dict  on  donc- 
ques  : 

Depuys  que  decretz  eurent  aies, 
Et  gensdarmes  portèrent  maies. 
Moines  allèrent  à  cheval, 
En  ce  monde  abonda  tout  mal? 

—  Je  vousentens,  distHomenaz.  Ce  sont  petitz 
quolibetz  des  hereticques  nouveaulx. 

CHAPITRE  LUI 

Comment,  par  la  vertus  des  Decrctales,  est  l'or 
subtilement  tiré  de  France  en  Kome. 

]\  ^^  E  vouldroys,    dist    Epistemon ,   avoir 

C^  payé  chopine  de  trippes  à  embourser, 

''■'^*  et  que  eussions  à  l'original  collationné 

les   terrificques   chapitres  Execrabilis, 


De  Multa,  Si  plures,  De  Annatis  pcr  totum,  Nisi 
essent,  Cum  ad  monasterium,  Quod  dilectio,  Man- 
datum,  et  certains  aultres,  les  quelz  tirent  par  chas- 
cun  an  de  France  en  Rome  quatre  cens  mille  du- 
catz  et  d'adventaige. 

-  —  Est  ce  rien  cela?  dist  Homenaz;  me  semble 
toutesfoys  estre  peu,  veu  que  France  la  treschris- 
tiane  est  unicque  nourrisse  de  la  court  romaine. 
Mais  trouvez  moy  livres  on  monde,  soient  de  phi- 
losophie, de  medicine,  des  loigs,  des  mathema- 
ticques,   des  lettres  humaines,  voyre ,  par  le  mien 


2:>0  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LUI 

Dieu,  de  la  saincte  Escripture,  qui  en  puissent  au- 
tant tirer?  Poinct  !  Nargues,  nargues!  Vous  n'en 
trouverez  poinct  de  ceste  auriflue  énergie,  je  vous 
en  'asceure.  Encores  ces  diables  hsereticques,  ne 
les  voulent  aprendre  et  sçavoir;  bruslez,  tenaillez, 
cizaillez,  noyez,  pendez,  empaliez,  espaultrez,  dé- 
membrez, exenterez,  decouppez,  fricassez,  grisiez, 
transonnez,  crucifiez,  bouillez,  escarbouillez,  es- 
cartelez,  debezillez,  dehinguandez,  carbonnadez 
ces  meschans  hsereticques  decretalifuges,  decreta- 
licides,  pires  que  homicides,  pires  que  parricides, 
decretalictones  du  diable  !  Vous  aultres  gens  de 
bien,  si  vous  voulez  estre  dictz  et  reputez  vrays 
christians,  je  vous  supplie  à  joinctes  mains  ne  croire 
aultre  chose,  aultre  chose  ne  penser,  ne  dire,  ne 
entreprendre,  ne  faire,  fors  seulement  ce  que  con- 
tiennent nos  sacres  Dccrdalcs  et  leurs  corollaires, 
ce  beau  Sixiesine,  ces  belles  Clémentines,  ces  belles 
Extravaguaiites.  O  Livres  deificques  !  Ainsi  serez  en 
gloire,  honneur,  exaltation,  richesses,  dignitez, 
prelations  en  ce  monde,  de  tous  rêverez,  d'un 
chascun  redoubtez,  à  tous  préférez,  sus  tous  esleuz 
et  choisiz.  Car  il  n'est  soubs  lachappe  du  ciel  estât 
du  quel  trouviez  gens  plus  idoines  à  tout  faire  et 
manier  que  ceulx  qui,  par  divine  prescience  et 
eterne  prédestination,  adonnez  se  sont  à  l'estude 
des  sainctes  Décrétâtes. 

«  Voulez  vous  choisir   un  preux  empereur,  un 
bon  capitaine,  un  digne  chef  et  conducteur  d'une 


PANTAGRUEL  -         23l 

armée  en  temps  de  guerre,  qui  bien  sçaiche  tous 
inconveniens  prévoir,  tous  dangiers  éviter,  bien 
mener  ses  gens  à  l'assault  et  au  combat  en  alai- 
gresse,  rien  ne  bazarder,  tous  jours  vaincre  sans 
perte  de  ses  soubdars,  et  bien  user  de  la  victoire  ? 
Prenez  moy  un  decretiste.  Non,  non  :  je  diz  un 
decretaliste.  —  O  le  gros  rat!  dist  Epistemon. 

—  Voulez  vous  en  temps  de  paix  trouver  home 
apte  et  suffisant  à  bien  gouverner  Testât  d'une  re- 
publicque,  d'un  royaulme,  d'un  empire,  d'une  mo- 
narchie, entretenir  l'ecclise,  la  noblesse,  le  sénat  et 
le  peuple  en  richesses,  amitié,  concorde,  obéis- 
sance,vertus,  honesteté?  Prenez  moy  undecretaliste. 

«  Voulez  vous  trouver  home  qui,  par  vie  exem- 
plaire, beau  parler,  sainctes  admonitions,  en  peu 
de  temps,  sans  effusion  de  sang  humain,  conqueste 
la  terre  saincte,  et  à  la  saincte  foy  convertisse  les 
mescreans  Turcs,  Juifz,  Tartes,  Moscovites,  Mam- 
meluz  et  Sarrabovites?  Prenez  moy  un  decreta- 
liste. 

((  Qui  faict  en  plusieurs  pays  le  peuple  rebelle 
et  detravé,  les  paiges  frians  et  mauvais,  les  escho- 
liers  badaulx  et  asniers  ?  Leurs  gouverneurs,  leurs  es- 
cuiers,  leurs  précepteurs,   n'estoient  decretalistes. 

«  Mais  qui  est  ce,  en  conscience,  qui  a  estably, 
confirmé,  authorisé  ces  belles  religions  des  quelles 
en  tous  endroictz  voyez  la  christianté  ornée,  dé- 
corée, illustrée,  comme  est  le  firmament  de  ses 
claires  estoilles  !  Dives  Décrétâtes. 


232  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LUI 

((  Qui  a  fondé,  pillotizé,  talué;  qui  maintient, 
qui  substante,  qui  nourist  les  dévots  religieux  par 
les  convens,  monastères  et  abbayes,  sans  les  prières 
diurnes,  nocturnes,  continuelles  des  quelz  seroit  le 
monde  en  dangier  évident  de  retourner  en  son  an- 
tique cahos?  Sacres  Decrctales. 

«  Qui  faict  et  journellement  augmente  en  abon- 
dance de  tous  biens  temporelz,  corporelz  et  spiri- 
tuelz  le  fameux  et  célèbre  patrimoine  de  S.  Pierre? 
Sainctes  Decrctales. 

«  Qui  faict  le  sainct  siège  apostolicque  en  Rome 
de  tous  temps  et  au  jourd'huy  tant  redoubtable  en 
l'univers  qu'il  fault,  ribon  ribaine ,  que  tous  rojs, 
empei'eurs,  potentatz  et  seigneurs  pendent  de  luy, 
tieignent  de  luy,  par  luy  soient  couronnez,  confir- 
mez, authorisez,  vieignent  là  boucquer  et  se  pros- 
terner à  la  mirificque  pantophle,  de  la  quelle  avez 
veu  le  pourtraict  ?  Belles  Decrctales  de  Dieu. 

«  Je  vous  veulx  declairer  un  grand  secret.  Les 
universitez  de  vostre  monde,  en  leurs  armoiries  et 
divises,  ordinairement  portent  un  livre,  aulcunes 
ouvert,  aultres  fermé.  Quel  livre  pensez  vous  que 
soit?  —  Je  ne  sçay  certes,  respondit  Pantagruel, 
je  ne  leuz  oncques  dedans.  —  Ce  sont,  dist  Ho- 
menaz,  les  Decrctales,  sans  les  quelles  periroient 
les  privilèges  de  toutes  universitez.  Vous  me  doib- 
vez  ceste  là.  Ha,  ha,  ha,  ha,  ha  !  » 

Icy  commença  Homenaz  rocter,  peter,  rire,  ba- 
ver et  suer,  et  bailla  son  gros,  gras  bonnet  à  quatre 


PANTAGRUEL  233 

braguettes  à  une  des  filles,  laquelle  le  posa  sus 
son  beau  chef  en  grande  alaigresse,  après  l'avoir 
amoureusement  baisé,  comme  guaige  et  asceurance 
qu'elle  seroit  première  mariée.  «  Vivat!  s'escria 
Epistemon,  Vivat,  fîfat,  pipat,  bibat!  O  secret  apo- 
calypticque  !  —  ClericCj  dist  Homenaz,  Clerice,  es- 
claire  icy  à  doubles  lanternes.  Au  fruict,  pucelles. 

«  Je  disois  doncques  que,  ainsi  vous  adonnans  à 
l'estude  unicque  des  sacres  Décrétâtes,  vous  serez 
riches  et  honorez  en  ce  monde.  Je  dizconsequem- 
ment  qu'en  l'aultre  vous  serez  infailliblement  saul- 
vez  on  benoist  royaulme  des  cieulx,  duquel  sont 
les  clefz  baillées  à  nostre  bon  Dieu  decretaliarche. 

tt  O  mon  bon  Dieu,  le  quel  je  adore  et  ne  veids 
oncques,  de  grâce  spéciale  ouvre  nous,  en  l'article 
de  la  mort  pour  le  moins,  ce  tressacré  thesaur  de 
nostre  mère  saincte  Ecclise,  du  quel  tu  es  protec- 
teur, conservateur  promeconde ,  administrateur, 
dispensateur.  Et  donne  ordre  que  ces  précieux  œu- 
vres de  supererogation,  ces  beaulx  pardons  au  be- 
soing  ne  nous  faillent,  à  ce  que  les  diables  ne 
trouvent  que  mordre  sus  nos  paouvres  âmes,  que 
la  gueule  horrificque  d'enfer  ne  nous  engloutisse.  Si 
passer  nous  fault  par  purgatoire,  patience  !  En  ton 
povoir  est  et  arbitre  nous  en  délivrer  quand  voul- 
dras.  » 

Icy  commença  Homenaz  jecter  grosses  et  chaul- 
des  larmes,  batre  sa  poictrine  et  baiser  ses  poulces 
en  croix, 

3o 


ï34  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LIV 


CHAPITRE    LIV 

Comment  Homenaz  donna  à  Pantagruel  des  poires 
de  bon  Christian. 

"le  ^1)  l'iSTEMON,  frère  Jan  et  Panurge,  voyans 
^^yÇ  ceste  fascheuse  catastrophe,  commen- 
cèrent au  couvert  de  leurs  serviettes 
crier  :  <>  Myault,  myault,  myault  !  » 
faignans  ce  pendent  de  s'essuer  les  yeulx  comme 
s'ilz  eussent  ploré.  Les  filles  feurent  bien  aprlses  et 
à  tous  prsesenterent  pleins  hanatz  de  vin  Clemen- 
tin,  avecques  abondance  de  confictures.  Ainsi  feut 
de  nouveau  le  bancquet  resjouy. 

En  fin  de  table  Homenaz  nous  donna  grand 
nombre  de  grosses  et  belles  poyres,  disant  :  «  Te- 
nez, amis,  poires  sont  singulières,  les  quelles  ail- 
leurs ne  trouverez.  Non  toute  terre  porte  tout  : 
Indie  seule  porte  le  noir  ebene,  en  Sabée  provient 
le  bon  encens,  en  l'isle  de  Lemnos  la  terre  sphra- 
gitide,  en  ceste  isle  seule  naissent  ces  belles  poires. 
Faictez  en,  si  bon  vous  semble,  pépinières  en  vos 
pays. 

—  Comment,  demanda  Pantagruel,  les  nom- 
mez vous?  Elles  me  semblent  très  bonnes  et  de 
bonne  eaue.  Si  on  les  cuisoit  en  casserons  par 
quartiers  avecques  un  peu  de  vin  et  de  sucre,  je 
pense  que  seroit  viande    tressalubre,  tant   es  ma- 


PANTAGRUEL  235 

lades  comme  es  sains.  —  Non  aultrement,  lespon- 
dit  Homenaz.  Nous  sommes  simples  gens,  puys 
qu'il  plaist  à  Dieu,  et  appelons  les  figues  figues, 
les  prunes  prunes  et  les  poires  poires.  —  Vraye- 
ment,  dist  Pantagruel,  quand  je  seray  en  mon  mes- 
naige,  ce  sera,  si  Dieu  plaist,  bien  toust,  j'en  affie- 
ray  et  hanteray  en  mon  jardin  de  Touraine,  sus  la 
rive  de  Loyre,  et  seront  dictes  poires  de  Bon  Chris- 
tian, car  oncques  ne  veiz  christians  meilleurs  que 
sont  ces  bons  Papimanes. 

—  Je  trouveroys,  dist  frère  Jan,  aussi  bon  qu'il 
nous  donnast  deux  ou  troys  chartées  de  ses  filles. 
—  Pour  quoy  faire?  demandoit  Homenaz.  —  Pour 
les  saigner,  respondit  frère  Jan,  droict  entre  les 
deux  gros  horteilz  avecques  certains  pistolandiers 
de  bonne  touche.  En  ce  faisant  sus  elles  nous  han- 
terions des  enfans  de  bon  Christian ,  et  la  race  en 
nos  pays  multiplieroit ,  es  quelz  ne  sont  mie  trop 
bons.  —  Vraybis,  respondit  Homenaz,  non  ferons, 
car  vous  leurs  feriez  la  follie  aux  guarsons,  je  vous 
congnoys  à  vostre  nez  et  si  ne  vous  avoys  oncques 
veu.  Halas,  halas!  que  vous  estes  bon  filz!  Voul- 
driez  vous  bien  damner  vostre  ame  ?  Nos  Dccrc- 
tales  le  défendent.  Je  vouldroys  que  vous  les  sceus- 
siez  bien.  —  Patience!  dist  frère  Jan.  Mais,  si  tu 
non  vis  dare,  prscsta,  quesumus.  C'est  matière  de 
bréviaire.  Je  n'en  crains  home  portant  barbe,  feust 
il  docteur  de  chrystallin ,  je  diz  decretalin ,  à  triple 
bourlet.  » 


!36 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    LIV 


Le  dipner  parachevé,  nous  prinsmes  congié  de 
Homenaz  et  de  tout  le  bon  populaire,  humblement 
les  remerc_yans,  et  pour  rétribution  de  tant  de  biens 
leurs  promettans  que,  venuz  à  Rome,  ferions  avec- 
ques  le  Père  sainct  tant  qu'en  diligence  il  les  irojt 
veoir  en  personne,  puys  retournasmes  en  nostre 
nauf. 

Pantagruel,  par  libéralité  et  recongnoissance  du 
sacré  protraict  papal,  donna  à  Homenaz  neuf  pièces 
de  drap  d'or  frizé  sus  frize^  pour  estre  appousées 
au  davant  de  la  fenestre  ferrée,  feist  emplir  le  tronc 
de  la  réparation  et  fabricque  tout  de  doubles  escuz 
au  sabot,  et  feist  délivrer  à  chascune  des  filles,  les 
quelles  avoient  servy  à  table  durant  le  dipner,  neuf 
cent  quatorze  salutz  d'or,  pour  les  marier  en  temps 
oportun. 

CHAPITRE    LV 

Comment  en  haulte  mer  Pantagruel  ouyt  diverses 
paroUes  dégelées. 


,.  N  pleine  mer,  nous  banquetans,  grin- 
gnotans,  divisans  et  faisans  beaulx  et 
cours  discours,  Pantagruel  se  leva  et 
tint  en  pieds  pour  discouvrir  à  l'en- 
viron.  Puys  nous  dist  :  «  Compaignons,  oyez  vous 
rien?  Me  semble  que  je  oy  quelques  gens  parlans 


PANTAGRUEL  287 

en  l'air;  je  n'y  voj  toutesfoys  personne.  Escou- 
tez.  » 

A  son  commandement  nous  feusmes  attentifz,  et 
à  pleines  aureilles  humions  l'air  comme  belles  huy- 
tres  en  escalle,  pour  entendre  si  voix  ou  sons  aul- 
cuns  y  seroit  espart;  et,  pour  rien  n'en  perdre,  à 
l'exemple  de  Antonin  l'empereur,  aulcuns  oppou- 
sions  nos  mains  en  paulme  darriere  les  aureilles.  Ce 
néanmoins  protestions  voix  quelconques  n'entendre. 
Pantagruel  continuoit  affermant  ouyr  voix  diverses 
en  l'air,  tant  de  homes  comme  de  femmes,  quand 
nous  feut  advis  ou  que  nous  les  oyons  pareille- 
ment ,  ou  que  les  aureilles  nous  cornoient.  Plus 
persévérions  escoutans,  plus  discernions  les  voix, 
jusques  à  entendre  motz  entiers;  ce  que  nous  effraya 
grandement,  et  non  sans  cause,  personne  ne  voyans, 
et  entendens  voix  et  sons  tant  divers,  d'homes,  de 
femmes,  d'enfans,  de  chevaulx  ;  si  bien  que  Panurge 
s'escria  : 

«  Ventre  bien,  est  cemocque?  nous  sommes  per- 
dus !  Fuyons  !  Il  y  a  embusche  autour.  Frère  Jan,  es 
tu  là;  mon  amy?  Tien  toy  prés  de  moy,  je  te  sup- 
ply.  As  tu  ton  bragmart?  Advise  qu'il  ne  tienne  au 
fourreau.  Tu  ne  le  desrouille  poinct  à  demy.  Nous 
sommes  perduz!  Escoutez;  ce  sont  par  Dieu  coups 
de  canon.  Fuyons,  je  ne  diz  de  piedz  et  de  mains, 
comme  disoit  Brutus  en  la  bataille  pharsalicque,  je 
diz  à  voiles  et  à  rames.  Fuyons!  Je  n'ay  point  de 
couraige  sus  mer  :  en  eaue  et  ailleurs  j'en  ay  tant  et 


238  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LV 

plus.  Fuyons  !  saulvons  nous  !  Je    ne   le  diz  pour 
paour  que  je  aye,  car 

Je  ne  crains  rien  fors  les  dangiers. 

(c  Je  le  diz  tousjours  ;  aussi  disoit  le  franc- 
archier  de  Baignolet.  Pourtant  n'hazardons  rien,  à 
ce  que  ne  soyons  nazardez.  Fuyons  !  Tourne  vi- 
saige.  Vire  la  peautre  ,  fîlz  de  putain  !  Pleust  à 
Dieu  que  praesentement  je  feusse  en  Quinquenoys, 
à  peine  de  jamais  ne  me  marier!  Fuyons!  nous  ne 
sommes  pas  pour  eulx.  Hz  sont  dix  contre  un,  je 
vous  en  asceure.  D'avantaige,  ilz  sont  sus  leurs  fu- 
miers, nous  ne  congnoissons  le  pays.  Hz  nous  tue- 
ront. Fuyons!  ce  ne  nous  sera  deshonneur.  Demos- 
thenes  dict  que  l'home  fuyant  combattra  de  rechief. 
Retirons  nous  pour  le  moins.  Orche ,  poge  ,  au 
trinquet,  aux  boulingues  !  Nous  sommes  mors! 
Fuyons,  de  par  tous  les  diables,  fuyons  !  » 

Pantagruel,  entendant  l'esclandre  que  faisoit  Pa- 
nurge,  dist  :  «  Qui  est  ce  fuyart  là  bas  ?  Voyons 
premièrement  quelz  gens  sont.  Par  adventure  sont 
ilz  nostres.  Encores  ne  voy  je  persone,  et  si  voy 
cent  mille  à  l'entour,  mais  entendons.  J'ay  leu 
qu'un  philosophe  nommé  Petron  estoyt  en  ceste 
opinion  que  feussent  plusieurs  mondes  soy  touchans 
les  uns  les  aultres,  en  figure  triangulaire  aequilate- 
rale,  en  la  pâte  et  centre  desquelz  disoit  estre  le 
manoir  de  Vérité,   et   là   habiter  les  parolles,  les 


PANTAGRUEL  289 

idées,  les  exemplaires  et  protraiots  de  toutes  choses 
passées  et  futures,  au  tour  d'icelles  estre  le  siècle, 
et  en  certaines  années  par  longs  intervalles  part  d'i- 
celles tomber  sus  les  humains  comme  catarrhes,  et 
comme  tomba  la  rousée  sus  la  toizon  de  Gedeon  ; 
part  là  rester  réservée  pour  l'advenir  jusques  à  la  con- 
sommation du  siècle.  Me  souvient  aussi  que  Aris- 
toteles  maintient  les  parolles  de  Homère  estre  vol- 
tigeantes, volantes,  moventes,  et  par  conséquent 
animées. 

«  D'avantaige,  Antiphanes  disoit  la  doctrine  de 
Platon  es  parolles  estre  semblable,  lesquelles  en 
quelque  contrée,  on  temps  du  fort  hyver,  lors  que 
sont  proférées,  gèlent  et  glassent  à  la  froydeur  de 
l'air  et  ne  sont  ouyes.  Semblablement  ce  que  Pla- 
ton enseignoyt  es  jeunes  enfans,  à  peine  estre  d'i- 
ceulx  entendu  lors  que  estoient  vieulx  devenuz. 
Ores  seroit  à  philosopher  et  rechercher  si  forte  for- 
tune icy  seroit  l'endroict  on  quel  telles  parolles 
dégèlent.  Nous  serions  bien  esbahiz  si  c'estoient 
les  teste  et  lyre  de  Orpheus.  Car,  après  que  les 
femmes  threisses  eurent  Orpheus  mis  en  pièces, 
elles  jecterent  sa  teste  et  sa  lyre  dedans  le  fleuve 
Hebrus.  Icelles  par  ce  fleuve  descendirent  en  la 
mer  Ponctiq  jusques  en  l'isle  de  Lesbos,  tousjours 
ensemble  sus  mer  naigeantes.  Et  de  la  teste  conti- 
nuellement sortoyt  un  chant  lugubre,  comme  la- 
mentant la  mort  de  Orpheus;  la  lyre,  à  l'impulsion 
des  vents  mouvens  les  chordes,  accordoit  harmo- 


240  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LV 

nieusement  avecques  le  chant.    Reguardons   si  les 
voirons  cy  autour.  >•> 

CHAPITRE   LVI 

Comment  entre  les  paroUes  gelées  Pantagruel 
trouva  des    motz   de  gueule. 

E  piloi  feist  response  :  «  Seigneur,  de 
rien  ne  vous  effrayez.  Icy  est  le  con- 
fin  de  la  Mer  glaciale  ,  sus  laquelle 
feut  au  commencement  de  l'hyver  der- 
nier passé  grosse  et  félonne  bataille  entre  les  Ari- 
maspiens  et  les  Nephelibates.  Lors  gelèrent  en 
l'air  les  parolles  et  les  crys  des  homes  et  femmes, 
les  chaplis  des  masses,  les  hurtys  des  harnoys,  des 
bardes,  les  hannissemens  des  chevaulx,  et  tout  aul- 
tre  effroy  de  combat.  A  ceste  heure,  la  rigueur  de 
l'hyver  passée,  advenente  la  sérénité  et  temperie 
du  bon  temps,  elles  fondent  et  sont  ouyes. 

—  Par  Dieu,  dist  Panurge,  je  l'en  croy.  Mais 
en  pourrions  nous  veoir  quelqu'une  ?  Me  soubvient 
avoir  leu  que  l'orée  de  la  montaigne  en  laquelle 
Moses  receut  la  loy  des  Juifz,  le  peuple  voyoit  les 
voix  sensiblement.  —  Tenez,  tenez,  dist  Panta- 
gruel, voyez  en  cy  qui  encores  ne  sont  dégelées.  » 

Lors  nous  jecta  sus  le  tillac  plenes  mains  de  pa- 
rolles gelées,  et  sembloient  dragée  perlée  de  diver- 
ses couleurs.   Nous  y  veismes  des  motz  de  gueule, 


PANIAGRUEL  241 

des  motz  de  sinople,  des  motz  de    azur,  des  motz 
de  sable,  des  motz  dorez,  les  quelz,  estre  quelque 
peu   eschauffez  entre  nos  mains,  fondoient  comme 
neiges,  et  les  oyons  realement,  mais  ne  les  enten- 
dions, car  c'estoit  languaige  barbare.  Ex.ceptez  un 
assez  grosset,  lequel  ayant  frère  Jan  eschauffé  en- 
tre ses  mains,  feist  un  son  tel  que  font  les  chastai- 
gnes  jectées  en  la  braze  sans  estre  entommées  lors 
que  s'esclattent,  et  nous  feist  tous  de  paour  tres- 
saillir. «  C'estoit,  dist  frère  Jan ,  un  coup  de  faul- 
con  en  son  temps.  »   Panurge   requist  Pantagruel 
luy  en  donner  encores.    Pantagruel  luy  respondit 
que    donner   parolles    estoit    acte    des  amoureux. 
«  Vendez  m'endoncques,  disoit  Panurge.  —  C'est 
acte  de  advocatz,  respondit  Pantagruel,  vendre  pa- 
rolles. Je  vous  vendroys  plustost  silence,  et  plus 
chèrement,   ainsi  que  quelques  foys  la  vendit  De- 
mosthenes  moyennant  son  argentangine.  » 

Ce  nonobstant  il  en  jecta  sus  le  tillac  troys  ou 
quatre  poignées,  et  y  veids  des  parolles  bien  pic- 
quantes,  des  parolles  sanglantes,  les  quelles  le  pilot 
nous  disoit  quelques  foys  retourner  on  lieu  duquel 
estoient  proférées,  mais  c'estoit  la  guorge  coup- 
pée;  des  parolles  horrificques,  et  aultres  assez  mal 
plaisantes  à  veoir,  les  quelles  ensemblement  fon- 
dues ouysmes  :  «  Hin,  hin,  hin,  hin,  bis,  ticque, 
torche,  lorgne,  brededin,  brededac,  frr,  frrr,  frrr, 
bou,  bou,  bou,  bou,  bou,  bou,  bou,  bou,  traccc, 
trac,  trr,  trr ,  trr,  trrr,  trrrrrr  !  On,  on,  on,  on, 
Rabelais.  IV.  3i 


242  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LVI 

ououououon  !  goth  ,  magoth  »,  et  ne  sçay  quelz. 
aultres  motz  barbares,  et  disoyt  que  c'estoient 
vocables  du  hourt  et  bannissement  des  chevaulx  à 
l'heure  qu'on  chocque  ;  puys  en  ouysmes  d'aultres 
grosses,  et  rendoient  son  en  dégèlent,  les  unes 
comme  de  tabours  et  fifres,  les  aultres  comme  de 
clerons  et  trompettes.  Croyez  que  nous  y  eusmes 
du  passetemps  beaucoup. 

Je  vouloys  quelques  motz  de  gueule  mettre  en 
reserve  dedans  de  l'huille,  comme  l'on  guarde  la 
neige  et  la  glace,   et  entre  du  feurre   bien  nect. 
Mais  Pantagruel  ne  le  voulut,  disant  estre  follie 
faire  reserve  de  ce  dont  jamais  l'on  n'a  faulte  et 
que  tous  jours  on  a  en  main,  comme  sont  motz  de 
gueule  entre  tous  bons  et  joyeulx  Pantagruelistes. 
Là   Panurge  fascha  quelque  peu  frère  Jan,  et  le 
feist  entrer  en  resverie,  car  il  le  vous  print  au  mot, 
sus  l'instant  qu'il  ne  s'en  doubtoit  mie,  et  frère  Jan 
menassa  de  l'en  faire  repentir  en  pareille  mode  que 
se  repentit  G.  Jousseaulme  vendent  à  son  mot  le 
drap  au  noble  Patelin,  et,  advenent  qu'il  feust  ma- 
rié, le  prendre  aux  cornes,  comme  un  veau,  puys 
qu'il  l'avoit  prins  au  mot  comme  un  home. 

Panurge  luy  feist  le  babou,  en  signe  de  déri- 
sion, puys  s'escria  disant  :  <(  Pleust  à  Dieu  que  icy, 
sans  plus  avant  procéder,  j'eusse  le  mot  de  la  Dive 
Bouteille.  » 


PANTAGRUEL  24; 


CHAPITRE    LVII 


Comment  Pantagruel  descendit  on  manoir  de  messere 
Gaster,  premier  maistre  es  ars  du  monde. 

rV%N  icelluy  jour  Pantagruel  descendit  en 
^ÎVPune  isle  admirable  entre  toutes  aul- 
tres,  tant  à  cause  de  l'assiete  que  du 
I  gouverneur  d'icelle.  Elle  de  tous  cous- 
iez pour  le  commencement  estoit  scabreuse,  pier- 
reuse, montueuse ,  infertile,  mal  plaisante  à  l'œil, 
tresdifficile  aux  pieds ,  et  peu  moins  inaccessible 
que  le  mons  du  Daulphiné,  ainsi  dict  pource  qu'il 
est  en  forme  d'un  potiron,  et  de  toute  mémoire 
persone  surmonter  ne  l'a  peu,  fors  Doyac,  conduc- 
teur de  l'artillerie  du  roy  Charles  huyctieme,  lequel 
avecques  engins  mirifîcques  y  monta,  et  au  dessus 
trouva  un  vieil  bélier .  C'estoit  à  diviner  qui  là 
transporté  l'avoit;  aulcuns  le  dirent  estant  jeune 
aignelet,  par  quelque  aigle  ou  duc  chaùant  là  ravy, 
s'estre  entre  les  buissons  saulvé.  Surmontans  la  dif- 
ficulté de  l'entrée  à  peine  bien  grande,  et  non  sans 
suer,  trouvasmes  le  dessus  du  mons  tant  plaisant, 
tant  fertile,  tant  salubre  et  délicieux,  que  je  pen- 
soys  estre  le  vray  jardin  et  paradis  terrestre,  de  la 
situation  duquel  tant  disputent  et  labourent  les  bons 
théologiens.  Mais  Pantagruel  nous  affermoit  là 
estre  le  manoir  de  Areté,  c'est  Vertus,  par  Hésiode 


244  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LVII 

descript ,  sans   toutesfoys  préjudice  de  plus    saine 
opinion. 

Le  gouverneur  d'icelle  estoit  messere  Gaster, 
prefnier  malstre  es  ars  de  ce  monde.  Si  croyez  que 
le  feu  soit  le  grand  maistre  des  ars,  comme  escript 
Ciceron,  vous  errez  et  vous  faictez  tord,  car  Ci- 
ceron  ne  le  creut  oncques  ;  si  croyez  que  Mercure 
soit  premier  inventeur  des  ars,  comme  jadis  croyoient 
nos  antiques  druides,  vous  fourvoyez  grandement: 
la  sentence  du  satyricque  est  vraye  qui  dit  messere 
Gaster  estre  de  tous  ars  le  maistre. 

Avecques  icelluy  pacificquement  residoit  la  bonne 
dame  Penie ,  aultrement  dicte  Soufîreté,  mère 
des  neuf  Muses,  de  laquelle  jadis  en  compaignie 
de  Porus,  seigneur  de  Abondance,  nous  nasquit 
Amour,  le  noble  enfant  médiateur  du  Ciel  et  de  la 
Terre,  comme  atteste  Platon  in  Symposio.  A  ce 
chevalereuz  roy  force  nous  feut  faire  révérence, 
jurer  obéissance  et  honneur  porter  :  car  il  est  im- 
périeux, rigoureux,  rond,  dur,  difficile,  inflectible. 
A  luy  on  ne  peult  rien  faire  croyre,  rien  remons- 
irer,  rien  persuader  :  il  ne  oyt  poinct.  Et  comme 
les  ^Egyptiens  disoient  Harpocras,  dieu  de  silence, 
en  grec  nommé  Sigalion,  estre  astome,  c'est-à-dire 
sans  bouche,  ainsi  Gaster  sans  oreilles  feust  créé, 
comme  en  Candie  le  simulachre  de  Juppiter  estoit 
sans  aureilles. 

Il  ne  parle  que  par  signes,  mais  à  ses  signes  tout 
le  monde  obeist  plus  soubdain  que  aux  edictz  des 


PANTAGRUEL  243 

praeteurs  et  mandemens  des  rojs;  en  ses  somma- 
tions delay  aulcun  et  demeure  aulcune  il  ne  ad- 
mect.  Vous  dictez  que  au  rugissement  du  Ijon  tou- 
tes bestes  loing  à  l'entour  frémissent,  tant,  sçavoir 
est,  que  estre  peult  sa  voix  ouye.  Il  est  escript.  Il 
est  vray.  Je  l'ay  veu.  Je  vous  certifie  que  au  man- 
dement de  messere  Gaster  tout  le  ciel  tremble, 
toute  la  terre  bransle.  Son  mandement  est  nommé  : 
Faire  le  fault  sans  delay,  ou  mourir. 

Le  pilot  nous  racontoit  comment  un  jour,  à 
l'exemple  des  membres  conspirans  contre  le  ven- 
tre, ainsi  que  descript  ^sope,  tout  le  royaulme  des 
Somates  contre  luy  conspira,  et  conjura  soy  soub- 
straire  de  son  obéissance;  mais  bien  toust  s''en  sen- 
tit, s'en  repentit,  et  retourna  en  son  service  en 
toute  humilité;  aultrement  tous  de  maie  famine  pe- 
rissoient.  En  quelques  compaignies  qu'il  soit,  dis- 
cepter  ne  fault  de  supériorité  et  praeference  ;  tou- 
jours va  davant,  y  feussent  roys,  empereurs,  voire 
certes  le  pape;  et,  au  concile  de  Basle,  le  premier 
alla,  quoy  qu'on  vous  die  que  ledict  concile  feut 
sedicieux  à  cause  des  contentions  et  ambitions  des 
lieux  premiers.  Pour  le  servir  tout  le  monde  est 
empesché,  tout  le  monde  labeure  ;  aussi  pour  re- 
compense il  faict  ce  bien  au  monde  qu'il  luy  in- 
vente toutes  ars ,  toutes  machines,  tous  mestiers, 
tous  engins  et  subtilitez.  Mesme  es  animans  bru- 
taulx  il  apprent  ars  desniées  de  Nature.  Les  cor- 
beaulx,  les  gays,  les  papeguays,  les  estourneaux, 


246  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LVII 

il  rend  poètes;  les^pies  il  faict  poëtrides,  et  leurs 
aprent  languaige  humain  proférer,  parler,  chanter. 
Et  tout  pour  la  trippe. 

Lés  aigles,  gerfaulx,  faulcons,  sacres,  laniers,  aus- 
tours,  esparviers,  emerillons,  oizeaux  aguars,  pere- 
grins,  essors,  rapineux,  saulvaiges,  il  domesticque 
et  apprivoise  de  telle  façon  que,  les  abandonans 
en  pleine  liberté  du  ciel  quand  bon  luy  semble, 
tant  hault  qu'il  vouldra,  tant  que  luj  plaist ,  les 
tient  suspens,  errans,  volans,  plan  ans,  le  mugue- 
tans,  luy  faisans  la  court  au  dessus  des  nues,  puys 
soubdain  les  faict  du  ciel  en  terre  fondre.  Et  tout 
pour  la  trippe. 

Les  elephans ,  les  lions,  les  rhinocerotes,  les 
ours,  les  chevaulx,  les  chiens,  il  faict  danser,  bal- 
ler,  voltiger,  combattre,  nager,  soy  cacher,  apor- 
ter  ce  qu'il  veult ,  prendre  ce  qu'il  veult.  Et  tout 
pour  la  trippe. 

Les  poissons  tant  de  mer  comme  d'eaue  doulce, 
balaines  et  monstres  marins  sortir  il  faict  du  bas 
abisme,  les  loups  jectehors  des  boys,  les  ours  hors 
des  rochiers,  les  renards  hors  les  tesnieres,  les  ser- 
pens  lance  hors  la  terre.  Et  tout  pour  la  trippe. 

Brief,  est  tant  énorme,  que  en  sa  rage  il  mange 
tous,  bestes  et  gens,  comme  feut  veu  entre  lesVas- 
cons,  lors  que  Q^  Metellus  les  assiegeoit  par  les 
guerres  sertorianes;  entre  les  Saguntins  assiégez 
par  Hannibal;  entre  les  Juifz  assiégez  par  les  Ro- 
mains; six  cens  aultres.  Et  tout  pour  la  trippe. 


PANTAGRUEL  247 

Quand  Penie  sa  régente  se  mect  en  voye,  la 
part  qu'elle  va,  tous  parlemens  sont  clous,  tous 
edictz  mutz,  toutes  ordonnances  vaines.  A  loy  aul- 
cune  n'est  sujecte,  de  toutes  est  exempte.  Chascun 
la  refuyt  en  tous  endroictz,  plus  toust  se  exposans 
es  naufrages  de  mer,  plus  toust  eslisans  par  feu,  par 
mons,  par  goulphres  passer,  que  d'icelle  estre  ap- 
préhendez. 

CHAPITRE    LVIII 

Comment,  en  la  court  du  maistre  ingénieux,  Pan- 
tagruel détesta  les  Engastrimythes  et  les  Gastro- 
latres. 

it  N  la  court  de  ce  grand  maistre  ingé- 
nieux, Pantagruel  apperceut  deux  ma- 
nières de  gens,  appariteurs  importuns 
et  par  trop  officieux,  les  quelz  il  eut 
en  grande  abhomination.  Les  uns  estoient  nommez 
Engastrimythes,  les  aultres  Gastrolatres.  Les  En- 
gastrimythes soy  disoient  estre  descenduz  de  l'an- 
tique race  des  Eurycles,  et  sur  ce  alleguoient  le 
tesmoingnaige  de  Aristophanes  en  la  comédie  in- 
titulée les  Tahons,  ou  mousches  guespes,  dont  an- 
ciennement estoient  dictz  Eurycliens,  comme  escript 
Plato,  et  Plutarche  on  livre  De  la  cessation  des 
oracles.  Es  sainctz  Decretz,  26,  quest.  3,  sont  ap- 
pelez  ventriloques,  et  ainsi   les  nomme  en  langue 


24b  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LVI II 

ionicque  Hippocrates,  lib.  5,  Epid.,  comme  par- 
lans  de  ventre ^  Sophocles  les  appelle  sternomantes. 
C'estoient  divinateurs,  enchanteurs  et  abuseurs  de 
simp'le  peuple,  semblans  non  de  la  bouche  mais 
du  ventre  parler  et  respondre  à  ceulx  qui  les  in- 
terrogeoient. 

Telle  esloit,  environ  l'an  de  nostre  benoist  Ser- 
vateur  i5i3,  Jacobe  Rodogine,  Italiane,  femme  de 
basse  maison,  du  ventre  de  laquelle  nous  avons 
souvent  ouy,  aussi  ont  aultres  infiniz  en  Ferrare  et 
ailleurs,  la  voix  de  l'esprit  immonde,  certainement 
basse,  foible  et  petite,  toutesfoys  bien  articulée, 
distincte  et  intelligible,  lors  que  par  la  curiosité  des 
riches  seigneurs  et  princes  de  la  GuauUe  cisalpine 
elle  estoit  appellée  et  mandée.  Les  quelz,  pour 
houster  tout  doubte  de  fiction  et  fraulde  occulte,  la 
faisoient  despouiller  toute  nue,  et  luy  faisoient  clourre 
la  bouche  et  le  nez.  Cestuy  maling  esprit  se  faisoit 
nommer  Crespelu,  ou  Cincinnatule  ,  et  sembloit 
prendre  plaisir  ainsi  estant  appelle.  Quand  ainsi 
on  l'appelloit ,  soubdain  aux  propous  respondoit. 
Si  on  l'interrogeoit  des  cas  praesens  ou  passez,  il 
en  respondoit  pertinemment,  jusques  à  tirer  les  au- 
diteurs en  admiration.  Si  des  choses  futures,  tou- 
jours mentoit,  jamais  n'en  disoit  la  vérité,  et  sou- 
vent sembloit  confesser  son  ignorance,  en  lieu  de 
y  respondre  faisant  un  gros  pet,  ou  marmonnant 
quelques  motz  non  intelligibles  et  de  barbare  ter- 
mination. 


PANTAGRUEL 


-49 


Les  Gastrolatres,  d'un  aultre  cousté,  se  tenoient 
serrez  par  trouppes  et  par  bandes,  joyeulx,  mi- 
gnars,  douilletz  aulcuns,  aultres  tristes,  graves,  sé- 
vères, rechignez,  tous  ocieux,  rien  ne  faisans,  poinct 
ne  travaillans,  poys  et  charge  inutile  de  la  terre, 
comme  dict  Hésiode,  craignans,  scelon  qu'on  povoit 
juger,  le  Ventre  offenser  et  emmaigrir.  Au  reste 
masquez,  desguisez ,  et  vestuz  tant  estrangement 
que  c'estoit  belle  chose. 

Vous  dictez,  et  est  escript  par  plusieurs  saiges  et 
antiques  philosophes,  que  l'industrie  de  Nature  ap- 
pert merveilleuse  en  l'esbatement  qu'elle  semble 
avoir  prins  formant  les  coquilles  de  mer,  tant  y 
veoyd  on  de  variété,  tant  de  figures,  tant  de  cou- 
leurs, tant  de  traictz  et  formes  non  imitables  par 
art.  Je  vous  asceure  qu'en  la  vesture  de  ces  Gas 
trolatres  coquillons  ne  veismes  moins  de  diversité 
et  desguisement.  Hz  tous  tenoient  Gaster  pour  leur 
grand  Dieu,  le  adoroient  comme  Dieu,  luy  sacri- 
fioient  comme  à  leur  Dieu  omnipotens,  ne  recon- 
gnoissoient  aultre  Dieu  que  luy,  le  servoient,  ay- 
moient  sus  toutes  choses,  honoroient  comme  leur 
Dieu.  Vous  eussiez  dict  que  proprement  d'euixavoit 
le  sainct  Envoyé  escript,  Philippens.  3  :  «  Plusieurs 
«  sont  des  quelz  souvent  je  vous  ay  parlé,  encores 
«  présentement  je  le  vous  diz  les  larmes  à  l'œil, 
«  ennemis  de  la  croix  du  Christ,  des  quelz  Mort 
«  sera  la  consommation,  des  quelz  Ventre  est  le 
«  dieu.  » 

32 


25o  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LVIII 

Pantagruel  les  comparoit  au  cyclope  Polyphe- 
mus,  lequel  Euripides  faict  parler  comme  s'ensuyt  : 
«  Je  ne  sacrifie  que  à  moy,  aux  dieux  poinct,  et  à 
«  cestuy  mon  Ventre,  le  plus  grand  de  tous  les 
«   dieux.  » 

CHAPITRE  LIX 

De  la  ridicule  statue  appellec  Manduce,  et  comment 
et  quelles  choses  sacrifient  les  Gastrolatres  à  leur 
Dieu  Ventripotent. 

I  È  ous  consyderans  le  minoys  et  les  ges- 
"^  tes  de  ces  poiltrons  magnigoules  gas- 
trolatres, comme  tous  estonnez,  ouys- 
mes  un  son  de  campane  notable , 
auquel  tous  se  rengerent  comme  en  bataille ,  chas- 
cun  par  son  office,  degré  et  antiquité.  Ainsi  vin- 
drent  devers  messere  Gaster,  suyvans  un  gras, 
jeune,  puissant  ventru,  lequel  sus  un  long  baston 
bien  doré  portoit  une  statue  de  boys  mal  taillée  et 
lourdement  paincte,  telle  que  la  descripvent  Plaute, 
Juvenal  et  Pomp.  Festus.  A  Lyon,  au  carneval,  on 
l'appelle  Maschecroutte  ;  ilz  la  nommoient  Man- 
duce. C'estoit  une  effigie  monstrueuse,  ridicule, 
hydeuse  et  terrible  aux  petitz  enfans,  ayant  les 
yeulx  plus  grands  que  le  ventre ,  et  la  teste  plus 
grosse  que  tout  le  reste  du  corps,  avecques  amples, 
larges  et  horrificques  maschoueres,  bien  endentelées 


PANTAGRUEL 


!5l 


tant  au  dessus  comme  au  dessoubs,  les  quelles,  avec- 
ques  l'engin  d'une  petite  chorde  cachée  dedans  le 
baston  doré,  l'on  faisoit  l'une  contre  l'aultre  terri- 
ficquement  clicqueter,  comme  à  Metz  l'on  faict  du 
dragon  de  sainct  Clemens. 

Approchans  les  Gastrolatres,  je  veids  qu'ilz  es- 
toient  suyviz  d'un  grand  nombre  de  gros  varletz 
chargez  de  corbeilles,  de  paniers,  de  balles,  de 
potz,  poches  et  marmites. 

Adoncques,  soubs  la  conduicte  de  Manduce , 
chantans  ne  sçay  quels  dithyrambes,  crtepalocomes, 
epaenons,  offrirent  à  leur  Dieu,  ouvrans  leurs  cor- 
beilles et  marmites  : 

Hippocras  blanc  avecques  la  tendre  roustie  sei- 
che ; 

Pain  blanc,  Pain  bourgeoys, 

Choine,  Cabirotades, 

Carbonnades     de     six  Longes  de  veau  rousty 

sortes,  froides,  sinapisées  dé 

Coscotons,  pouldre  zinziberine, 

Fressures,  Pastez  d'assiette, 

Fricassées,  neuf  espèces,  Souppes  de  leurier, 

Grassessouppesdeprime,  Chous  cabutz  à  la 

Souppes  lionnoises,  mouelle  de  bœuf, 

Hoschepotz,  Salmiguondins, 
Pain  mollet, 

Brevaige  éternel  parmy,  précèdent  le  bon  et 
friant  vin  blanc,  suyvant  vin  clairet  et  vermeil  frays, 


LIVR  E     IV,     CHAPITRE    LIX 


je  VOUS  diz  froyd  comme  la  glace,  servy  et  offert 
en  grandes  tasses  d'argent. 
Pu_ys  offrolent  : 

Andouilles  capparasson-     Cervelatz, 
nées  de  moutarde  fine,  Saulcissons, 


Saulsisses, 

Langues   de  bœuf  fu- 
mées, 
Saumates, 

Eschinées  aux  poys, 
Fricandeaux, 
Boudins, 


Jambons, 

Hures  de  sangliers, 

Venaison  sallée  aux  na- 

veaulx, 
Hastereaux, 
Olives  Colymbades, 


Le  tout  associé  de  breuvaige  sempiternel. 
Puys  luy  enfournoient  en  gueule  : 

Esclanches   à  Taillade,  Poulies  d'eaue, 

Pastez     à     la     saulce  Tadournes, 

chaulde,  Aigrettes, 

Coustelettes    de    porc  Cercelles, 

à  l'oignonnade.  Plongeons, 
Chappons  roustiz  avec 

leur  degout, 


Hutaudeaux, 
Becars,  Cabirotz, 
Bischars,  Dains, 
Lièvres,  Levraux , 
Perdris,  Perdriaux, 
Faisans,  Faisandeaux, 


Butors,  Pâlies, 
Courlis, 
Gelinottes  de  boys. 
Foulques     aux     pour- 

reaux, 
Risses,  Chevreaulx, 
Espaulles    de    moutton 

aux  cappres. 


PANTAGRUEL 


253 


Pans,  Panneaux, 
Ciguoignes  ,    Ciguoi  - 

gneaux, 
Bécasses,  Becassins, 
Hortolans, 
Cocqs,  poulies  et  poul- 

letz  d'Indes, 
Ramiers ,     Ramerotz , 
Cochons  au  moust, 
Canars  à  la  dodine, 
Merles,  Rasies, 
Hérons,  Heronneaux, 
Otardes,  Otardeaux, 
Becquefigues, 
Guynettes, 
Pluviers, 
Oyes,  Oyzons, 
Bizets, 
Hallebrans, 
Maulvys, 
Flamans,  Cignes. 
Ranffort  de  vinaige  par- 

my.  Puys  grands 
Pastezde  venaison, 

—  d'allouettes, 

—  de  lirons, 

—  de  stamboucq, 

—  de  chevreuilz, 

—  de  pigeons, 


Pièces  de  bœuf  royal- 

les, 
Poictrines  de  veau. 
Poulies  bouillies  et  gras 

chappons    au    blanc 

manger, 
Gelinottes, 
Poulletz, 

Lappins ,  Lappereaux, 
Cailles,   Cailleteaux, 
Pigeons,  Pigeonneaux, 
Tyransons, 
Corbigeaux, 
Francourlis, 
Tourterelles, 
Connilz, 
Porcespicz, 
Girardines. 

Puys  grands 
Guasteaux  feuilletez, 
Cardes, 

Brides  à  veaux, 
Beuignetz, 

Tourtes  de  seize  façons, 
Guauffres,  Crespes, 
Pastez  de  coings, 
Caillebotes, 
Neige  de  crème, 
Myrobalans  confictz, 


s54 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    LIX 


Pastez  de  chamoys,  Gelée, 

—  de  chappons,  Hippocras  rouge  et  ver- 

—  de  lardons,  meil, 

Pieds  de  porc  au  sou,  Poupelins,  Macarons, 

Croustes  de  pastez  fricas-  Tartres,  vingt  sortes, 

sées,  Crème, 

Corbeaux  de  chappons.  Confitures  seiches  et  li- 


Fromaiges, 
Pesches  de  Corbeil, 
Artichauix, 
Pochecuillieres, 
Courtes,  Grues, 


quides,    soixante    et 
dix-huyt  espèces, 

Dragée,  cent  couleurs, 

Jonchées, 

Mestier  au  sucre  fin. 


Vinaige  suivoit  à  la  queue  de  paour  des  esqui- 
nanches ; 

Item  rousties. 


CHAPITRE    LX 

Comment,  es  jours  maigres  entrelardez,  à  leur 
Dieu  sacrifîoieni  les  Gastrolatres. 


r& 


Iw^OYANT  Pantagruel  ceste  vilenaille  de 
I^^N  sacrificateurs    et  multiplicité  de  leurs 
"y^^  sacrifices,  se  fascha,  et  feust  descendu, 
si  Epistemon  ne  l'eust  prié  veoir  l'issue 
de  ceste  farce. 

((  Et  que  sacrifient,  dist-il,  ces  maraulx  à  leur 
Dieu  Ventripotent  es  jours  maigres  entrelardez  ?  — 


PANTAGRUEL 


255 


Je  le  vous  diray,  respondit  le  pilot.   D'entrée  de 
table,  ilz  luy  offrent  : 


Caviat, 

Boutargues, 

Beurre  frays, 

Purées  de  poys, 

Espinars, 

Arans  blancs  bouffiz, 

Arans  sors, 

Sardaines, 

Anchoys, 

Tonnine, 

Caules  emb'olif, 

Saulgrenées  defebves, 


Salades,  centdiversitez, 
de  cresson, de  obelon, 
de  lacouille  à  l'eves- 
que,  d'aureilles  de  Ju- 
das, c'est  une  forme 
de  funges  issans  des 
vieulx   suzeaulx,    de 
aspergez,  de  chevre- 
feuel,  tant  d'aultres; 
Saulmons  saliez, 
Anguillettes  sallées, 
Huytres  en  escalles. 


((  Là  fault  boire,  ou  le  Diable  l'emporteroit.  Hz 
y  donnent  bon  ordre,  et  n'y  a  faulte; 
«  Puys  luy  offrent  : 

Lamproyesàsaulsed'hip-  Meuilles, 


pocras, 
Barbeaulx, 
Barbillons, 
Esturgeons, 
Balaines, 
Macquereaulx, 
Pucelles, 
Plyes, 
Huystres  frittes. 


Meuilletz, 

Rayes, 

Casserons, 

Carpions, 

Carpeaux, 

Saulmons, 

Saulmonneaux, 

Daulphins, 

Porcilles, 


!56 


LIVRE    IV,    CHAPITRE    LX 


Pectoncles, 

Languoustes, 

Espelans, 

Guourneaulx, 

Truites, 

Lavaretz, 

Guodepies, 

Poulpres, 

Limandes, 

Carreletz, 

Maigres, 

Pageaux, 

Gougeons, 

Barbues, 
Cradotz, 

Carpes, 

Brochetz, 

Palamides, 

Roussettes, 

Oursins, 

Vielles, 

Ortigues, 

Crespions, 

Gracieux  seigneurs, 

Empereurs, 

Anges  de  mer, 

Lampreons, 

Lancerons, 

Brochetons, 


Turbotz, 

Pocheteau, 

Soles, 

Pôles, 

Moules, 

Homars, 

Chevrettes, 

Dards, 

Ablettes, 

Tanches, 

Umbres, 

Merluz  frays, 

Seiches, 
Rippes, 
Tons, 
Guoyons, 

Meusniers, 
Escrevisses, 

Palourdes, 

Liguombeaulx, 

Chatouilles, 

Congres, 

Oyes, 

Lubines, 

Aloses, 

Murènes, 

Umbrettes, 

Darceaux, 

Anguilles, 


PANTAGRUEL  îiy 

Anguillettes,  Perches, 

Tortues,  Realz, 

Serpens,  id  est  Anguilles  Loches, 

de  boys,  Cancres, 

Dorades,  Escargotz, 

PouUardes,  Grenoilles. 

«  Ces  viandes  dévorées,  s'il  ne  beuvoit,  la  Mort 
l'attendoit  à  deux  pas  prés;  l'on  y  pourvoyoit 
tresbien. 

«  Pays  luy  estoient  sacrifiez  : 

Merluz  saliez,  barbouillez,  gouil- 

Stoficz,  dronnez,  etc., 

Œufz  fritz,  perduz,  suf-  Moulues, 

focquez,  estuvez, train-  Papillons, 

nez   par  les   cendres,  Adotz, 

jectezparla  cheminée.  Lancerons  marinez, 

«  Pour  lesquelz  cuyre  et  digérer  facillement  vi- 
naige  estoit  multiphé. 
«  Sus  la  fin  offroient  : 


Ris, 
Mil, 
Gruau, 

Beurre  d'amendes, 
Neige  de  beurre, 
Pistaces, 
Fisticques, 
Rabelais.  IV. 


Escherviz, 

Millorque, 

Fromentée, 

Pruneaulx, 

Dactyles, 

Noix, 

Noizilles, 


33 


2  58  LIVRE    IVj    CHAPITRE    LX 

Figues,  Pasquenades, 

Raisins,  Artichaulx. 

«'Pérennité  d'abreuvement  parmy. 

((  Croyez  que  par  eulx  ne  tenoit  que  cestujGas- 
ter  leur  Dieu  ne  fust  aptement,  précieusement  et  en 
abondance  servy,  en  ses  sacrifices,  plus  certes  que 
l'idole  de  Heliogaballus,  voyre  plus  que  l'idole  Bel 
en  Babilone,  soubs  le  roy  Balthasar.  Ce  nonobstant 
Gaster  confessoit  estre,  non  Dieu,  mais  paouvre, 
vile,  chetifve  créature.  Et,  comme  leroy  Antigonus, 
premier  de  ce  nom,  respondit  à  un  nommé  Hermo- 
dotus,  lequel  en  ses  poésies  l'appeloit  dieuetfilzdu 
soleil,  disant  :  «  Mon  lasanophore  le  nie,  »  lasanon 
estoit  une  terrine  et  vaisseau  approprié  à  recepvoir 
les  excremens  du  ventre,  ainsi  Gaster  renvoyoit  ces 
matagotz  à  sa  scelle  persée  veoir,  considérer,  phi- 
losopher, et  contempler  quelle  divinité  ilz  trouvoient 
en  sa  matière  fécale.  » 


PANTAGRUEL 


!59 


CHAPITRE   LXI 

Comment    Gaster    inventa    les    moyens    d'avoir    et 
conserver  grain. 

ES  diables  gastrolatres  retirez,  Panta- 
gruel feut  attentif  à  l'estude  de  Gaster, 
le  noble  maistre  des  ars.  Vous  sçavez 
^s^^**:^;^:::^-^ que ,  par  institution  de  nature,  pain 
avecques  ses  apennaiges  luy  ha  esté  pour  provision 
et  aliment  adjugé,  adjoincte  ceste  bénédiction  du 
Ciel  que,  pour  pain  trouver  et  guarder,  rien  ne  luy 
defauldroit.  Dés  le  commencement  il  inventa  l'art 
fabrile  et  agriculture  pour  cultiver  la  terre,  tendent 
à  fin  qu'elle  luy  produisist  grain.  Il  inventa  l'art 
militaire  et  armes  pour  grain  défendre,  medicine  et 
astrologie  avecques  les  mathematicques  nécessaires 
pour  grain  en  saulveté,  par  plusieurs  siècles,  guarder 
et  mectre  hors  les  calamités  de  l'air,  deguast  des 
bestes  brutes,  larrecin  des  briguans.  Il  inventa  les 
moulins  à  eau,  à  vent,  à  bras,  et  aultres  mille  engins, 
pour  grain  mouldre  et  réduire  en  farine,  le  levain 
pour  fermenter  la  paste,  le  sel  pour  luy  donnersaveur, 
car  il  eust  ceste  congnoissance  que  chose  on  monde 
plus  les  humains  ne  rendoit  à  maladies  subjectz  que 
de  pain  non  fermenté,  non  salé,  user;  le  feu  pour  le 
cuyre ,  les  horologes  et  quadrans  pour  entendre  le 
temps  de  la  cuycte  de  pain,  créature  de  grain. 
Est  advenu  que  grain  en  un  pays  defailloit  ;   il 


260  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXI 

inventa  art  et  moyen  de  le  tirer  d'une  contrée  en 
aultre. 

Il,  par  invention  grande,  mesla  deux  espèces  de 
anirhans,  asnes  et  jumens,  pour  production  d'une 
tierce,  laquelle  nous  appelions  muletz,  bestes  plus 
puissantes,  moins  délicates,  plus  durables  au  labeur 
que  les  aultres.  Il  inventa  chariotz  et  charettes  pour 
plus  commodément  le  tirer. 

Si  la  mer  ou  rivières  ont  empesché  la  traicte,  il 
inventa  basteaulx,  gualeres  et  navires,  chose  de  la 
quelle  se  sont  les  elemens  esbahiz,  pour  oultre  mer, 
oultre  fleuves  et  rivières  naviger,  et  de  nations  bar- 
bares, incongneues,  et  loing  séparées,  grain  porter 
et  transporter. 

Est  advenu  depuys  certaines  années  que,  la  terre 
cultivant,  il  n'a  eu  pluye  à  propous  et  en  saison,  par 
default  de  laquelle  grain  restoit  en  terre  mort  et  perdu . 
Certaines  années  la  pluye  a  esté  excessive,  et  nayoit 
le  grain.  Certaines  aultres  années  la  gresle  le  guas- 
toit,  les  vens  l'esgrenoient,  la  tempeste  le  renversoit. 
Il,  ja  davant  nostre  venue,  avoit  inventé  art  et  moyen 
de  evûcquer  la  pluye  des  cieulx,  seulement  une 
herbe  decouppant,  commune  par  les  praeries  mais 
à  peu  de  gens  congneue,  laquelle  il  nous  monstra. 
Et  estimoys  que  feust  celle  de  laquelle  une  seule 
branche  jadis  mettent  le  pontife  Jovial  dedans  la 
fontaine  Agrie,  sus  le  mons  Lycien  en  Arcadie,  on 
temps  de  seicheresse,  excitoit  les  vapeurs,  des  vapeurs 
estoient  formées  grosses  nuées,  les  quelles  dissolues 


PANTAGRUEL  261 

en  pluye,  toute  la  région  estoit  à  plaisir  arrousée. 
Inventoit  art  et  moyen  de  suspendre  et  arrester  la 
pluye  en  l'air,  et  sus  mer  la  faire  tomber.  Inventoit 
art  et  moyen  de  anéantir  la  gresle,  supprimer  les 
vens,  destourner  la  tempeste,  en  la  manière  usitée 
entre  les  Methanensiens  de  Trezenie. 

Aultre  infortune  est  advenu.  Lespillarsetbriguans 
desroboient  grain  et  pain  par  les  champs;  il  inventa 
art  de  bastir  villes,  forteresses  et  chasteaulx  pour  le 
reserrer  et  en  sceureté  conserver. 

Est  advenu  que,  par  les  champs  ne  trouvant  pain, 
entendit  qu'il  estoit  dedans  les  villes,  forteresses  et 
chasteaulx  reserré,  et  plus  curieusement  par  les  habi- 
tans  défendu  et  guardé  que  ne  feurent  les  pommes 
d'or  des  Hesperides  par  les  dracons.  Il  inventa  art 
et  moyen  de  bastre  et  desmolir  forteresses  et  chas- 
teaulx par  machines  et  tormens  bellicques,  béliers, 
balistes,  catapultes,  des  quelles  il  nous  monstra  la 
figure,  assez  mal  entendue  des  ingénieux  architectes 
disciples  deVitruve,  comme  nous  a  confessé  messere 
Philibert  de  l'Orme,  grand architectedu  roy  Megiste. 
Les  quelles,  quand  plus  n'ont  proficté,  obstant  la  ma- 
ligne subtilité  et  subtile  malignité  des  fortificateurs, 
il  avoit  inventé  recentement  canons,  serpentines, 
coulevrines,  bombardes,  basilics,  jectans  boulletzde 
fer,  de  plomb,  de  bronze,  pezans  plus  que  grosses 
enclumes,  moyennant  une  composition  de  pouldre 
horrificque,  de  la  quelle  Nature  mesmes  s'est  esba- 
hie,  et  s'est  confessée  vaincue  par  Art;  ayant  en 


2b2  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXI 

mespiis  l'usaige  des  Oxydraces,  qui,  à  force  de  foul- 
dres,  tonnoirres,  gresles,  esclaires,  tempestes,  vain 
coient  et  à  mort  soubdaine  mettoient  leurs  ennemis 
en  plein  camp  de  bataille.  Car  plus  est  horrible,  plus 
espouvantable,  plus  diabolique,  et  plus  de  gens  meur- 
trist,  casse,  rompt  et  tue,  plus  estonne  les  sens  des 
humains,  plus  de  murailles  demolist  un  coup  de  ba- 
silic que  ne  feroient  cent  coups  de  fouldre. 

CHAPITRE  LXII 

Comment  Gaster  inventoit  art  et  moyen  de  non  estre 
blessé  ne  touché  par  coups  de  canon. 

r^/^  f^ST  advenu  que  Gaster,  retirant  grain  es 
5 -^^ryvp)  forteresses,  s'est  veu  assailly  des  enne- 


'mis,  ses  forteresses  démolies  par  ceste 
triscaciste  et  infernale  machine,  son 
grain  et  pain  tollu  etsaccaigeparforcetitanique.il  in- 
ventoit lors  art  et  moyen,  non  de  conserver  ses  rem- 
pars,  bastions,  murailles  et  défenses  de  telles  canon- 
neries,  et  que  les  boulletz  ou  ne  les  touchassent  et 
restassent  coy  et  court  en  l'air,  ou  touchans  ne  por- 
tassent nuisance  ne  es  défenses  ne  aux  citoyens  de- 
fendens.  A  cestuy  inconvénient  ja  avoit  ordre  très- 
bon  donné  et  nous  en  monstra  l'essay,  duquel  a 
depuys  usé  Fronton,  et  est  de  prsesent  en  usaige 
commun  entre  les  passetemps  et  exercitations  ho- 
nestes  des  Telemites. 


PANTAGRUEL  203 

L'essay  estoit  tel,  et  dorénavant  soiez  plus  faciles 
à  croire  ce  que  asceuré  Plutarche  avoit  expérimenté  : 
si  un  trouppeau  de  chèvres  s'enfujoit  courant  en 
toute  force,  mettez  un  brin  de  erynge  en  la  gueule 
d'une  dernière  cheminante,  soubdain  toutes  s'arres- 
teront.  Dedans  un  faulconneau  de  bronze  il  mettoit 
sus  la  pouldre  de  canon  curieusement   composée, 
degressée  de  son  soulfre,  et  proportionnée  avecques 
camphre  fin  en  quantité  compétente,  une  ballote  de 
fer  bien  qualibrée  et  vingt  et  quatre  grains  de  dra- 
gée de  fer,  uns  ronds  et  sphericques,  aultres  en  forme 
lachrymale.  Puys,  ayant  prins  sa  mire  contre  un  sien 
jeune  paige,  comme  s'il  le  voulust  ferir  parmy  l'es- 
tomach,  en  distance  de  soixante  pas,  on  mylieu  du 
chemin  entre  le  paige  et  le  faulconneau,  en  ligne 
droicte,  suspendoit  sus  une  potence  de  bois  à  une 
chorde  en  l'air  une  bien  grosse  pierre  siderite,  c'est- 
à-dire  ferriere,  aultrement  appellée  herculiane,  jadis 
trouvée  en  Ide,  on  pays  de  Phrygie,  par  un  nommé 
Magnes,  comme  atteste  Nicander.  Nous  vulgaire- 
ment l'appelions  aymant.   Puys  mettoit  le  feu  on 
faulconneau  par  la  bouche  du  pulverin.   La  pouldre 
consommée,  advenoitquepourevitervacuité,  laquelle 
n'est  tolérée  en  nature,  plus  toust  seroit  la  machine 
de  l'univers,  ciel,  air,  terre,  mer,  reduicte  en  l'an- 
tique chaos  qu'il  advint  vacuité  en  lieu  du  monde, 
la  ballote  et  dragées  estoient  impétueusement  hors 
jectez  par  la  gueule  du  faulconneau,  afin  que  l'air 
penetrast  en  la  chambre  d'icelluy,  laquelle  aultrement 


264  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXII 

restoit  en  vacuité,  estant  la  pouldre  par  le  feu  tant 
soubdain  consommée.  Les  ballote  et  dragées  ainsi 
violentement  lancées  sembloient  bien  debvoir  ferirle 
paige,  mais  sus  le  poinct  qu'elles  approchoient  de  la 
susdicte  pierre,  se  perdoit  leur  impétuosité,  et  toutes 
restoient  en  l'air,  flottantes  et  tournoyantes  à  tour  de 
la  pierre,  et  n'en  passoit  oultre  une,  tant  violente  feust 
elle,  jusques  au  paige. 

Mais  il  inventoit  l'art  et  manière  de  faire  les 
bouUetz  arrière  retourner  contre  les  ennemis,  en 
pareille  furie  et  dangier  qu'ilz  seroient  tirez,  et  en 
propre  parallèle.  Le  cas  ne  trouvoit  difficile, 

Attendu  que  l'herbe  nommée  jEthiopis  ouvre 
toutes  les  serrures  qu'on  luy  prsesente,  et  que  Echi- 
neis,  poisson  tant  imbecille,  arreste  contre  tous  les 
vens  et  retient  en  plein  fortunal  les  plus  fortes  na- 
vires qui  soient  sus  mer,  et  que  la  chair  de  icelluy 
poisson  conservée  en  sel  attire  l'or  hors  les  puyz, 
tant  profonds  soyent  ilz  qu'on  pourroit  sonder; 

Attendu  que  Democritus  escript,  Theophraste  l'a 
creu  et  esprouvé,  estre  une  herbe  par  le  seul  attou- 
chement de  la  quelle  un  coin  de  fer  profondement 
et  par  grande  violence  enfoncé  dedans  quelque 
gros  et  dur  boys,  subitement  sort  dehors  ;  de  la- 
quelle usent  les  picz  mars,  vous  les  nommez  pivars, 
quand  de  quelque  puissant  coin  de  fer  l'on  estouppe 
le  trou  de  leurs  nidz,  les  quelz  ilz  ont  accoustumé 
industrieusement  faire  et  caver  dedans  le  tronc  des 
fortes  arbres; 


PANTAGRUEL  265 

Attendu  que  les  cerfz  et  bisches  navrez  profon- 
dement par  traictz  de  dards,  flèches  ou  guarrotz, 
s'ilz  rencontrent  l'herbe  nommée  DictamCj  fréquente 
en  Candie,  et  en  mangent  quelque  peu,  soubdain 
les  flèches  sortent  hors,  et  ne  leurs  en  reste  mal 
aulcun,  de  la  quelle  Venus  guarit  son  bien  aymé 
fîlz  iEneas,  blessé  en  la  cuisse  dextre  d'une  flèche 
tirée  par  la  sœur  de  Turnus  Juturna; 

Attendu  qu'au  seul  flair  issant  des  lauriers,  figuiers 
et  veaulx  marins,  est  la  fouldre  détournée,  et  jamais 
ne  les  ferit; 

Attendu  que,  au  seul  aspect  d'un  bélier,  les  ele- 
phans  enraigez  retournent  à  leur  bon  sens  ;  les 
taureaux  furieux  et  forcenez,  approchans  des  figuiers 
saulvaiges,  dictz  caprifîces,  se  apprivoisent,  et  res- 
tent comme  grampes  et  immobiles;  la  furie  des 
vipères  expire  par  l'attouchement  d'un  rameau  de 
fouteau  ; 

Attendu  aussi  qu'en  l'isle  deSamos,  avant  que  le 
temple  de  Juno  y  feust  basty,  Euphorion  escript 
avoir  veu  bestes,  nommées  neades,  à  la  seule  voix 
des  quelles  la  terre  fondoit  en  chasmates  et  en 
abysme  ; 

Attendu  pareillement  que  le  suzeau  croist  plus 
canore  et  plus  apte  au  jeu  des  flustes  en  pays  on 
quel  le  chant  des  coqs  ne  seroit  ouy,  ainsi  qu'ont 
escript  les  anciens  sages,  scelon  le  rapport  de  Theo- 
phraste,  comme  si  le  chant  des  coqs  hebetast,  amo- 
list    et  estonnast  la  matière  et  le  boys  du  suzeau  ; 


266  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXII 

au  quel  chant  pareillement  ouy,  le  lion,  animant  de 
si  grande  force  et  constance,  devient  tout  estonné 
et  consterné.  Je  sçay  que  aultres  ont  ceste  sentence 
ent'endu  du  suzeau  saulvaige  provenent  en  lieux 
tant  esloignez  de  villes  et  villages  que  le  chant  des 
coqs  n'y  pourroit  estre  ouy.  Icelluy  sans  doubte 
doibt  pour  flustes  et  aultres  instrumens  de  musicque 
estre  esleu  et  préféré  au  domesticque,  lequel  pro- 
vient au  tour  des  chesaulx  et  masures. 

Aultres  l'ont  entendu  plus  haultement,  non  sce- 
lon  la  lettre,  mais  allegoricquement,  scelon  l'usaige 
des  pithagoriens,  comme  quand  il  a  esté  dict  que 
la  statue  de  Mercure  ne  doibt  estre  faicte  de  tous 
boys  indiferentement,  ilz  l'exposent  que  Dieu  ne 
doibt  estre  adoré  en  façon  vulgaire,  mais  en  façon 
esleue  et  religieuse.  Pareillement  en  ceste  sentence 
nous  enseignent  que  les  gens  saiges  et  studieux  ne 
se  doibvent  adonner  à  la  musique  triviale  et  vulgaire, 
mais  à  la  céleste,  divine,  angelique,  plus  absconse 
et  de  plus  loing  apportée,  sçavoir  est  d'une  région 
en  la  quelle  n'est  ouy  des  coqs  le  chant.  Car,  vou- 
lans  dénoter  quelque  lieu  à  l'escart  et  peu  fréquenté, 
ainsi  disons  nous  en  icelluy  n'avoir  oncques  esté  ouy 
coq  chantant. 


PANTAGRUEL 


CHAPITRE    LXIII 


Comment,  prés  l'tsle  de  Chaneph,  Pantagruel  sommcil- 
loitj  et  les  problèmes  propousez  à  son  réveil. 

V  jour  subséquent,  en  menuz  devis 
suyvans  nostre  routte,  arrivasmes  prés 
l'islede  Chaneph,  en  la  quelle  abouider 
ne  peut  la  nauf  de  Pantagruel,  parce 
que  le  vent  nous  faillit,  et  feut  calme  en  mer.  Nous 
ne  voguions  que  par  les  valentiennes,  changeans  de 
tribort  en  babort,  et  de  babort  en  tribort,  quoy 
qu'on  eust  es  voiles  adjoinct  les  bonnettes  trainne- 
ressesjet  restions  tous  pensifz,  matagrabolisez, 
sesolfîez  et  faschez,  sans  mot  dire  les  uns  aux 
aultres. 

Pantagruel,  tenent  un  Heliodore  grec  en  main, 
sus  un  transpontin  au  bout  des  escoutilles  sommeil- 
loit.  Telle  estoit  sa  coustume,  que  trop  mieulx  par 
livre  dormoit  que  par  cœur;  Epistemon  reguardoit 
par  son  astrolabe  en  quelle  élévation  nous  estoit  le 
pôle  ;  frère  Jan  s'estoit  en  la  cuisine  transporté,  et, 
en  l'ascendent  des  broches  et  horoscope  des  fricas- 
sées, consyderoit  quelle  heure  lors  povoit  estre. 

Panurge  avecques  la  langue  parmy  un  tuyau  de 
pantagruelionfaisoit  des  bulles  et  guargoulles;  Gym- 
naste apoinctoit  des  curedens  de  lentisce;  Ponocra- 
tes  resvant  resvoit,  se  chatouilloit  pour  se  faire  rire, 
et  avecques  un  doigt  la  teste  se  grattoit;  Carpalim 


208  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXIII 

d'une  coquille  de  noix  grosliere  faisoit  un  beau, 
petit,  joyeulx  et  harmonieux  moulinet  à  aesle  de 
quatre  belles  petites  aisses  d'un  tranchouoirde  ver- 
gne  ;  Eusthenes,  sus  une  longue  coulevrine,  jouoit 
des  doigtz  comme  si  feust  un  monochordion  ;  Rhi- 
zotome  de  la  coque  d'une  tortue  de  guarrigues  com- 
pousoit  une  escarcelle  veloutée  ;  Xenomanes  avec- 
ques  des  jectz  d'esmerillon  rapetassoit  une  vieille 
lanterne  ;  nostre  pilot  tiroit  les  vers  du  nez  à  ses 
matelotz,  quand  frère  Jan,  retournant  de  la  cabane, 
apperceut  que  Pantagruel  estoit  resveiglé. 

Adoncques,  rompant  cestuy  tant  obstiné  silence, 
à  haulte  voix,  en  grande  alaigresse  d'esprit,  de- 
manda manière  de  haulser  le  temps  en  calme  ;  Pa- 
nurge  seconda  soubdain,  demandant  pareillement 
remède  contre  fascherie  ;  Epistemon  tierça  en 
guayeté  de  cœur,  demandant  manière  d'uriner,  la 
personne  n'en  estant  entalentée  ;  Gymnaste,  soy 
levant  en  pieds,  demanda  remède  contre  l'esblouys- 
sementdesyeulx  ;  Ponocrates,  s'estant  un  peu  frotté 
le  front  et  secoué  les  aureilles,  demanda  manière 
de  ne  dormir  poinct  en  chien. 

<(  Attendez,  dist  Pantagruel.  Par  le  décret  des 
subtilz  philosophes  peripateticques  nous  est  ensei- 
gné que  tous  problèmes,  toutes  questions,  tous 
doubtes  propousez  doivent  estre  certains,  clairs  et 
intelligibles.  Comment  entendez  vous  dormir  en 
chien  ?  —  C'est,  respondit  Ponocrates,  dormir  à  jeun 
en  hault  soleil,  comme  font  les  chiens.  » 


PANTAGRUEL  269 

Rhizotome  estoit  acropy  sus  le  coursouoir;  adonc- 
ques,  levant  la  teste  et  profondement  baislant,  si 
bien  qu'il  par  naturelle  sympathie  excita  tous  ses 
compaignons  à  pareillement  baisler,  demanda  re- 
mède contre  les  oscitations  etbaislemens  ;  Xenoma- 
nes,  comme  tout  lanterné  à  l'accoustrement  de  sa 
lanterne,  demanda  manière  de  aequilibrer  et  balancer 
la  cornemuse  de  l'estomach,  de  mode  qu'elle  ne 
penche  poinct  plus  d'un  cousté  que  d'aultre  ;  Car- 
palim,  jouant  de  son  moulinet,  demanda  quants 
mouvemens  sont  praecedens  en  nature,  avant  que  la 
persone  soit  dicte  avoir  faim;  Eusthenes,  oyant  le 
bruyt,  acourut  sus  le  tillac,  et  dés  le  capestan  s'es- 
cria,  demandant  pourquoy  en  plus  grand  dangier 
de  mort  est  l'home  mords  à  jeun  d'un  serpent  jeun 
que  après  avoir  repeu,  tant  l'homme  que  le  serpent; 
pourquoy  est  la  sallive  de  l'homme  jeun  vénéneuse  à 
tous  serpens  et  animaulx  vénéneux. 

«  Amis,  responditTantagruel,  à  tous  les  doubtes 
et  quaestions  par  vous  propousées  compete  une 
seule  solution,  et  à  tous  telz  symptomates  et  acci- 
dens  une  seule  medicine.  La  response  vous  sera 
promptement  expousée,  non  par  longs  ambages  et 
discours  de  parolles  :  l'estomach  affamé  n'a  poinct 
d'oreilles,  il  n'oyt  guoutte.  Par  signes,  gestes  et 
effectz  serez  satisfaicts,  et  aurez  resolution,  à  vostre 
contentement,  comme  jadis  en  RomeTarquin  l'or- 
gueilleux, roy  dernier  des  Romains  (ce  disant,  Pan- 
tagruel toucha  lachorde  de  lacampanelle;  frère  Jan 


270  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXII! 

soubdain  courut  à  la  cuisine),  par  signes  respondit  à 
son  filz  Sex.  Tarquin  estant  en  la  ville  des  Gabins, 
lequel  luy  avoit  envoyé  home  exprés  pour  entendre 
comment  il  pourroit  les  Gabins  du  tout  subjuguer 
et  à  perfaicte  obéissance  reduyre,  le  roy  susdict, 
soy  défiant  de  la  fidélité  du  messaigier,  ne  luy  res- 
pondit rien.  Seulement  le  mena  en  son  jardin  secret, 
et,  en  sa  veue  et  prcesence,  avecques  son  bracque- 
marl  couppa  les  haultes  testes  des  pavotz  là  estans. 
Le  messaigier  retournant  sans  response,  et  au  filz 
racontant  ce  qu'il  avoit  veu  faire  à  son  père,  feut 
facile  par  telz  signes  entendre  qu'il  luy  conseilloit 
trancher  les  testes  aux  principaulx  de  la  ville,  pour 
mieulx  en  office  et  obéissance  totale  contenir  le  de- 
mourant  du  menu  populaire.  » 

CHAPITRE    LXIV 

Comment   par   Pantagruel    ne    fcut    rcspondu    aux 
problèmes  propousez. 

UYS  demanda  Pantagruel  :  «  Quelz 
gens  habitent  en  ceste  belle  isle  de 
j chien?  —  Tous  sont,  respondit  Xeno- 
,  mânes,  hypocrites,  hydropicques,  pa- 
tenostriers,  chatteraittes,  santorons,  cagotz,  hermi- 
tes,  tous  paouvres  gens,  vivans,  comme  Thermite 
de  Lormont,  entre  Blaye  et  Bourdeaux,  des  aul- 
mosnes  que  les  voyagiers  leurs  donnent. 


PANTAGRUEL  2yi 

—  Je  n'y  voys  pas,  dist  Panurge,  je  vous  affie  ; 
si  je  y  voys,  que  le  diable  me  soufle  au  cul.  Her- 
mittes,  santorons,  chattemittes,  cagotz,  hypocrites, 
de  par  tous  les  diables,  oustez  vous  de  là  !  Il  me 
souvient  encores  de  nos  gras  concilipetesdeChesil; 
que  Belzebuz  etAstarotz  les  eussent  concilié  avec- 
ques  Proserpine,  tant  patismes  à  leur  veue  de  tem- 
pestes  et  diableries  !  Escoute,  mon  petit  bedon,  mon 
caporal  Xenomanes,  de  grâce  ;  ces  hypocrites,  her- 
mites,  marmiteux  icy  sont  ilz  vierges  ou  mariez  ? 
Y  a  il  du  féminin  genre  ?  En  tireroyt  on  hypocritic- 
quement  le  petit  traict  hypocriticque? 

—  Vrayement,  dist  Pantagruel,  voylà  une  belle  et 
joyeuse  demande  !  —  Ouy  dea,  respondit  Xenoma- 
nes; là  sont  belles  et  joyeuses  hypocritesses,  chat- 
temitesses,  hermitesses,  femmes  de  grande  religion. 
Et  y  a  copie  de  petitzhypocritillons,  chattemitillons, 
hermitillons.  —  Oustez  cela,  dist  frère  Jan,  inter- 
rompant :  de  jeune  hermite  vieil  diable.  Notez  ce 
proverbe  autenticque... — Aultrement,  sans  multi- 
plication de  lignée,  feust  long  temps  y  a  l'isle  de 
Chaneph  déserte  et  désolée.  » 

Pantagruel  leurs  envoya  par  Gymnaste  dedans 
l'esquif  son  aulmosne,  soixante  et  dixhuict  mille 
beaulx  petitz  demys  escuz  à  la  lanterne.  Puys  de- 
manda :  «  Quantes  heures  sont?  —  Neuf,  et  d'ad- 
ventaige,  respondit  Epistemon.  —  C'est,  dist  Pan- 
tagruel, juste  heure  de  dipner,  car  la  sacre  ligne, 
tant  célébrée  par  Aristophanes  en  sa  comœdie  inti- 


272  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXIV 

tulée  les  Predicanies,  approche,  laquelle  lors  eschoit 
quand  l'umbre  est  decempedale.  Jadis  entre  les 
Perses  l'heure  de  prendre  réfection  estoit  es  roys 
seulement  prsesciipte,  à  un  chascun  aultre  estoit 
l'appétit  et  le  ventre  pour  horologe.  De  faict,  en 
Plaute,  certain  parasite  soy  complainct  et  déteste 
furieusement  les  inventeurs  d'horologes  et  quadrans, 
estant  chose  notoire  qu'il  n'est  horologe  plus  juste 
que  le  ventre.  Diogenes,  interrogé  à  quelle  heure 
doibt  l'homme  repaistre ,  respondit  :  Le  riche, 
quand  il  aura  faim;  le  paouvre,  quand  il  aura  de- 
quoy.  Plus  proprement  disent  les  medicins  l'heure 
canonicque  estre  : 

Lever  à  cinq,  dipner  à  neuf, 
Soupper  à  cinq,  coucher  à  neuf. 

«  La  magie  du  célèbre  roy  Petosiris  estoit 
aultre.  » 

Ce  mot  n'estoit  achevé,  quand  les  officiers  de 
gueule  dressèrent  les  tables  et  bufîetz,  les  couvri- 
rent de  nappes  odorantes,  assiettes,  serviettes,  sa- 
lières, apportèrent  tanquars,  frizons,  fiaccons,  tasses, 
hanatz,  bassins,  hydries.  Frère  Jan,  associé  des 
maistres  d'hostel,  escarques,  panetiers,  eschansons, 
escuyers  tranchans,  couppiers,  credentiers,  apporta 
quatre  horrifîcques  pastez  de  jambons  si  grands 
qu'il  me  soubvint  des  quatre  bastions  de  Turin. 
Vray  Dieu,  comment  il  y  feut  beu  et  guallé  ?  Hz 
n'avoient   encores  le  dessert,  quant  le   vent  ouest 


PANTAGRUEL 


norouest  commença  enfler  les  voiles,  papefilz,  mo- 
risques  et  trinquetz,  dont  tous  chantèrent  divers 
cantiques  à  la  louange  du  treshault  Dieu  des  cielz. 
Sus  le  fruict,  Pantagruel  demanda  :  «  Advisez, 
amis,  si  vos  doubles  sont  à  plein  resoluz. — Je  ne 
baisie  plus,  Dieu  mercy,  dist  Rhizotome. — Je  ne 
dors  plus  en  chien,  dist  Ponocrates.  — Je  n'ay  plus 
les  yeulx  esblouiz,  respondit  Gymnaste.  —  Je  ne 
suys  plus  à  jeun,  dist  Eusthenes  ;  pour  tout  ce  jour- 
d'huy  seront  en  sceureté  de  ma  salive  : 


Aspicz, 

Amphisbenes, 

Anerudutes, 

Abedessimons, 

Alhartafz, 

Ammobates, 

Apimaos, 

Alhatrabans, 

Aractes, 

Belettes  ictides, 

Boies, 

Buprestes, 

Cantharides, 

Chenilles, 

Crocodiles, 

Crapaulx, 

Catoblepes, 

Cérastes, 

Rabelais.  IV. 


Asterions, 

Alcharates, 

Arges, 

Araines, 

Ascalabes, 

Attelabes, 

Ascalabotes, 

yEmorrhoides, 

Basilicz, 

Ichneumones, 

Kesudures, 

Lièvres  marins, 

Lizars  chalcidiques, 

Myopes,. 

Manticores, 

Molures, 

Myagres, 

Musaraines, 

35 


274  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXIV 

Cauquemares,  Miliares, 

Chiens  enraigez,  Megalaunes, 

Çolotes,  Ptyades, 

Cychriodes,  Porphyres, 

Cafezates,  Pareades, 

Cauhares,  Phalanges, 

Couleffres,  Penphredones, 

Cuharsces,  Pityocampes. 

Chelhydres,  Ruteles, 

Croniocolaptes,  Rimoires, 

Chersydres,  Rhagions, 

Cenchrynes,  Rhaganes, 

Coquatris,  Salamandres. 

Dipsades,  Scytales, 

Domeses,  Stellions, 

Dryinades,  Scorpenes, 

Dracons,  Scorpions, 

Elopes,  Selsirs, 

Enhydrides,  Scalavotins, 

Fanuises,  Solofuidars, 

Galeotes,  Sourds, 

Harmenes,  Sangsues, 

Handons,  Salfuges, 

Icles,  Solifuges, 

larraries,  Sepes, 

Ilicines,  Stinces, 

Stuphes,  Tarantoles, 

Sabtins,  Typholopes, 

Sangles,  Tetragnaties, 


PANTAGRUEL  oyS 

Sepedons,  Teristales, 

Scolopendres,  Vipères. 

CHAPITRE   LXV 

Comment  Pantagruel  hauhe  le  temps    avecques    ses 
domesticques . 

^^^5^  quelle  hiérarchie,  demanda  frère 
Jan,  de  telz  animaulx  vénéneux  met- 
^tezvous  la  femme  future  de  Panurge  ^■ 
-  Diz  tu  mal  des  femmes,  respondit 
Panurge,  ho!  guodelureau,  moine,  culpelé  ?  —  Par 
la  guogue  cenomanique,  dist  Epistemon,  Euripides 
escript,  et  le  prononce  Andromache,  que  contre 
toutes  bestes  vénéneuses  a  esté,  par  l'invention  des 
humains  et  instruction  des  Dieux,  remède  profitable 
trouvé.  Remède  jusques  à  praesent  n'a  esté  trouvé 
contre  la  maie  femme.  —  Ce  guorgias  Euripides, 
dist  Panurge,  tous  jours  a  mesdict  des  femmes. 
Aussi  feut  il  parvangeance  divine  mangé  des  chiens, 
comme  luy  reproche  Aristophanes.  Suivons.  Qui  ha, 
si  parle. 

—  Je  urineray  prsesentement ,  dist  Epistemon, 
tant  qu'on  vouldra.  —  J'ay  maintenant,  dist  Xeno- 
manes,  mon  estomach  sabourré  à  profict  de  mes- 
naige.  Ja  ne  panchera  d'un  cousté  plus  que  d'aul- 
tre.  —  Il  ne  me  fault ,  dist  Carpalim  ,  ne  vin  ne 
pain  ;  trefves  de  soif,  trefves  de  faim  !  —  Je  ne  suys 


276  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXV 

plus  fasché,  dist  Panurge,  Dieu  mercy,  et  vous.  Je 
suys  guaj  comme  un  papeguay,  joyeulx  comme  un 
esmerillon,  alaigre  comme  un  papillon.  Véritable- 
ment, il  est  escript  par  vostre  beau  Euripides,  et  le 
dict  Silenus,  beuveur  mémorable  : 

Furieux  est,  de  bon  sens  ne  jouist, 
Quiconques  boyt  et  ne  s'en  rejouist. 

«  Sans  poinct  de  faulte  nous  doibvons  bien  louer 
le  bon  Dieu,  nostre  créateur,  servateur,  conserva- 
teur, qui  par  ce  bon  pain,  par  ce  bon  vin  et  frays, 
par  ces  bonnes  viandes,  nous  guerist  de  telles  per- 
turbations, tant  du  corps  comme  de  l'ame,  oultre 
le  plaisir  et  volupté  que  nous  avons  beuvans  etman- 
geans.  Mais  vous  ne  respondez  poinct  à  la  ques- 
tion de  ce  benoist  vénérable  frère  Jan,  quand  il  a 
demandé  manière  de  haulser  le  temps? 

—  Puys,  dist  Pantagruel,  que  de  ceste  legiere 
solution  des  doubtes  propousez  vous  contentez, 
aussi  foys  je.  Ailleurs  et  un  aultre  temps  nous  en 
dirons  d'adventaige,  si  bon  vous  semble.  Reste 
doncques  à  vuider  ce  que  a  frère  Jan  propousé  : 
Manière  de  hausser  le  temps?  Ne  l'avons  nous  à 
soubhayt  haulsé.  Voyez  le  guabet  de  la  hune;  voyez 
les  siflemens  des  voiles  ;  voyez  la  roiddeur  des  estailz, 
des  utacques  et  dts  escoutes.  Nous  haulsans  et  vui- 
dans  les  tasses,  s'est  pareillement  le  temps  haulsé 
par  occulte  sympathie  de  nature.  Ainsi  le  haulserent 
Athlas  et  Hercules,  si  croyez  les  saiges  mytholo- 


PANTAGRUEL 


277 


giens.  Mais  ilz  le  haulserent  trop  d'un  demy  degré, 
Athlas  pour  plus  alaigrement  festoier  Hercules  son 
hoste,  Hercules  pour  les  altérations  précédentes 
par  les  desers  de  Libye. 

—  Vray  bis!  dist  frère  Jan,  interrompant  lepro- 
pous,  j'ay  ouy  de  plusieurs  vénérables  docteurs  que 
Tirelupin,  sommelier  de  vostre  bon  père,  espargne 
par  chascun  an  plus  de  dixhuyct  cens  pippesdevin, 
pour  faire  les  survenens  et  les  domesticques  boyre 
avant  qu'ilz  ayent  soif... 

—  Car,  dist  Pantagruel,  continuant,  comme  les 
chameaulx  et  dromadaires  en  la  caravane  boyvent 
pour  la  soif  passée,  pour  la  soif  praesente  et  pour  la 
soif  future,  ainsi  feist  Hercules.  De  mode  que  par 
cestuy  excessif  haulsement  de  temps  advint  au  ciel 
nouveau  mouvement  de  titubation  et  trépidation, 
tant  controvers  et  debatu  entre  les  folz  astrologues. 

—  C'est,  dist  Panurge,  ce  que  l'on  dict  en  pro- 
verbe commun  : 

Le  mal  temps  passe,  et  retourne  le  bon, 
Pendent  qu'on  trinque  autour  de  gras  jambon... 

—  Et  non  seulement,  dist  Pantagruel,  repaissans 
et  beuvans,  avons  le  temps  haulsé,  mais  aussi  gran- 
dement deschargé  la  navire;  non  en  la  façon  seu- 
lement que  leut  deschargée  la  corbeille  de  .(£sope, 
sçavoir  est,  vuidans  les  victuailles,  mais  aussi  nous 
emancipans  de  jeusne.  Car,  comme  le  corps  plus  est 
poisant  mort  que  vif,  aussi  est  l'homme  jeun  plus 


278  LIVRE    IV,    CHAPITxIE    LXV 

terrestre  et  poisant  que  quand  il  a  beu  et  repeu  ;  et 
ne  parlent  improprement  ceulx  qui  par  long  voyage 
au  matin  beuvent  et  desjeunent,  puys  disent  :  a  Nos 
«  chevaux  n'en  iront  que  mieulx.  » 

«  Ne  sçavez  vous  que  jadis  les  Amycleens  sus  tous 
dieux  reveroient  et  adoroient  le  noble  père  Bac- 
chus,  et  le  nommoient  Psila,  en  propre  et  con- 
venente  dénomination?  Psila,  en  langue  doricque, 
signifie  aesles ^  car,  comme  les  oyseaulx  par  ayde  de 
leurs  aesles  volent  hault  en  l'air  legierement,  ainsi 
par  l'ayde  de  Bacchus,  c'est  le  bon  vin  friant  et 
délicieux,  sont  hault  eslevez  les  espritz  des  humains, 
leurs  corps  evidentement  alaigriz,  et  assouply  ce  que 
en  eulx  estoit  terrestre.  » 


CHAPITRE    LXVI 

Comment  prés  l'isle  de  Ganabin  au  commandement 
de  Pantagruel  feurent  les  Muscs  saluées. 

ONTiNUANT  le  bon  vent  et  ces  joyeulx 
'propous,  Pantagruel  descouvrit  au 
(loing  et  apercent  quelque  terre  mon- 
tueuse,  laquelle  il  montra  à  Xeno- 
manes,  et  luy  demanda  :  «  Voyez  vous  cy  davant 
à  orche  ce  hault  rochier  à  deux  crouppes  bien 
ressemblant  au  mons  Parnasse  en  Phocide  ?  —  Très- 
bien,  respondit  Xenomanes.  C'est  l'isle  de  Gana- 
bim.  Y  voulez  vous  descendre?  —  Non,  dist  Pan- 


PANTAGRUEL 


279 


tagruel.  —  Vous  faictes  bien,  dist  Xenomanes.  Là 
n'est  chose  aulcune  digne  d'estre  veue.  Le  peuple 
sont  tous  voleurs  et  larrons.  Y  est  toutesfoys  vers 
ceste  crouppe  dextre  la  plus  belle  fontaine  du  monde, 
et  au  tour  une  bien  grande  forest;  vos  chormes  y 
pourront  faire  aiguade  et  lignade. 

—  C'est,  dist  Panurge,  bien  et  doctement  parlé! 
Ha,  da,  da  !  Ne  descendons  jamais  en  terre  des  vo- 
leurs et  larrons.  Je  vous  asceure  que  telle  est  ceste 
terre  icy,  quelles  aultres  foys  j'ay  veu  les  isles  de 
Cerq  et  Herm,  entre  Bretaigne  et  Angleterre,  telle 
que  la  Ponerople  de  Philippe  en  Thrace,  isles  des 
forfans,  des  larrons,  des  briguans,  des  meurtriers  et 
assassineurs,  tous  extraictz  du  propre  original  des 
basses  fosses  de  la  Conciergerie.  Ne  y  descendons 
poinct,  je  vous  en  prie.  Croyez,  si  non  moy,  au 
moins  le  conseil  de  ce  bon  et  saige  Xenomanes.  Hz 
sont,  par  la  mort  bœuf  de  boys!  pires  que  les  cani- 
balles;  ilz  nous  mangeroient  tous  vifs.  Ne  y  descen- 
dez pas,  de  grâce.  Mieulx  vous  seroit  en  Averne 
descendre.  Escoutez.  Je  y  oy  par  Dieu  le  tocque- 
ceinct  horrifîcque,  tel  que  jadis  souloient  les  Guas- 
cons  en  Bourdeloys  faire  contre  les  guabelleurs  et 
commissaires,  ou  bien  les  aureilles  me  cornent. 
Tirons  vie  de  long.  Hau  !  Plus  oustre! 

—  Descendez  y,  dist  frère  Jan,  descendez  y. 
—  Allons,  allons,  allons  tous  jours.  Ainsi  ne  poyrons 
nous  jamais  de  giste.  Allons.  —  Nous  les  sacmen- 
terons  trestous.  Descendons.  —  Le  diable  y  ay  t  part, 


200  LIVRE    IV,    CHAPITRE    I.XVI 

dist  Panurge.  Ce  diable  de  moine  icy,  ce  moine  de 
diable  enraigé  ne  crainct  rien.  Il  est  hazardeux 
comme  tous  les  diables,  et  poinct  des  aultres  ne  se 
soucie.  Il  luy  est  advis  que  tout  le  monde  est  moine 
comme  luy. — Va,  ladre  verd,  respondit  frère  Jan, 
à  tous  les  millions  de  diables  qui  te  puissent  ana- 
tomizer  la  cervelle  et  en  faire  des  entommeures! 
Ce  diable  de  fol  est  si  lasche  et  meschant  qu''il  se 
conchie  à  toutes  heures  de  maie  raige  de  paour.  Si 
tant  tu  es  de  vaine  paour  consterné,  ne  y  descens 
pas,  reste  icy  avecques  le  baguaige,  ou  bien  te  va 
cacher  soubs  la  cotte  hardie  de  Proserpine  à  travers 
tous  les  millions  de  diables.  » 

A  ces  motz,  Panurge  esvanouytde  la  compaignie 
et  se  mussa  au  bas  dedans  la  soutte,  entre  les  croustes, 
miettes  et  chaplys  du  pain. 

«  Je  sens,  dist  Pantagruel,  en  mon  ame  retrac- 
tion urgente,  comme  si  feust  une  voix  de  loing 
ouye,  laquelle  me  dict  que  ne  y  doibvons  descen- 
dre. Toutes  et  quantes  foys  qu'en  mon  esprit  j'ay 
tel  mouvement  senty,  je  me  suys  trouvé  en  heur 
refusant  et  laissant  la  part  dont  il  me  retiroit;  au 
contraire,  en  heur  pareil  me  suys  trouvé  suyvant  la 
part  qu'il  me  poulsoit,  et  jamais  ne  m'en  repenty. 
—  C'est,  dist  Epistemon,  comme  le  D^mon  de 
Socrates,  tant  célébré  entre  les  academicques.  — 
Escouttez  doncques,  dist  frère  Jan;  ce  pendent  que 
les  chormes  y  font  aiguade,  Panurge  là  bas  contre- 
faict  le  loup  en  paille.  Voulez  vous  bien  rire?  faictez 


PANTAGRUEL  2<5I 

mettre  le  feu  en  ce  basilic  que  voyez  prés  le  chas- 
teau  guaillard.  Ce  sera  pour  saluer  les  Muses  de 
cestuy  mons  Antiparnasse.  Aussi  bien  se  guaste  la 
pouldre  dedans.  —  C'est  bien  dict,  respondit  Pan- 
tagruel. Faictez  moi  icy  le  maistre  bombardier 
venir.  » 

Le  bombardier  promptement  comparut.  Panta- 
gruel luy  commenda  mettre  feu  on  basilic,  et  de 
fraisches  pouldres,  en  tout  événement,  le  recharger. 
Ce  que  feut  sus  l'instant  faict.  Les  bombardiers  des 
aultres  naufz,  ramberges,  guallions  et  gualleaces  du 
convoy,  au  premier  deschargement  du  basilic  qui 
estoit  en  la  nauf  de  Pantagruel,  mirent  pareillement 
feu  chascun  en  une  de  leurs  grosses  pièces  chargées. 
Croyez  qu'il  y  eut  beau  tintamarre. 

CHAPITRE  LXVIî 

Comment  Panurge  par  maie  paour  se  concilia,  et  du 
grand  chat  Kodilardus  pensoit  que  feust  un  dia- 
bleteau. 

'anurge,  comme  un  boucq  estourdy, 
sort  de  la  soutte  en  chemise,  ayant  seu- 
lement un  demy  bas  de  chausses  en 
!  jambe,  sa  barbe  toute  mouschetée  de 
miettes  de  pain,  tenent  en  main  un  grand  chat  sou- 
belin  attaché  à  l'aultre  demy  bas  de  ses  chausses,  et, 
remuant  les  babines  comme  un  cinge  qui  cherche  poulz 

36 


202  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXVII 

en  teste,  tremblant  et  clacquetant  des  dens,  se  tira 
vers  frère  Jan,  lequel  estoit  assis  sus  le  portehaubant 
de  tribort,  et  dévotement  le  pria  avoir  de  luv  com- 
passion, et  le  tenir  en  saulveguarde  de  son  bragmart, 
affermant  et  jurant  par  sa  part  de  Papimanie  qu'il 
avoit  à  heure  praesente  veu  tous  les  diables  des- 
chainez. 

<(  Agua,  men  emy,  disoit-il,  men  frère,  menpere 
spirituel,  tous  les  diables  sont  au  jourd'hui  de  nopces. 
Tu  ne  veids  oncques  tel  apprest  de  bancquet  infer- 
nal. Voy  tu  la  fumée  des  cuisines  d'enfer?»  Ce  di- 
soit  monstrant  la  fumée  des  pouldres  à  canon  dessus 
toutes  les  naufz.  «  Tu  ne  veids  oncques  tant  d'ames 
damnées-  Et  sçaiz  tu  quoy?  Agua,  men  emy,  elles 
sont  tant  douillettes,  tantblondelettes,  tant  délicates, 
que  tu  diroys  proprement  que  ce  feust  ambrosie  sty- 
giale.  J'aycuidé,  Dieu  me  lepardoint,  quefeussent 
âmes  angloyses.  Et  pense  que  à  ce  matin  ayt  esté 
Tisle  des  Chevaulx ,  prés  Escosse,  par  les  seigneurs 
de  Termes  et  Dessay  saccagée  et  sacmentée  avecques 
tous  les  Angloys  qui  l'avoient  surprinse.  » 

Frère  Jan  à  l'approcher  sentoit  je  ne  sçay  quel 
odeur  aultre  que  de  la  pouldre  à  canon,  dont  il  tira 
Panurge  en  place,  et  apperceut  que  sa  chemise  estoit 
toute  foyreuse  et  embrenée  de  frays.  La  vertus  reten- 
trice  du  nerf  qui  restrainct  le  muscle  nommé  sphincter, 
c'est  le  trou  du  cul,  estoit  dissolue  par  la  véhémence 
de  paour  qu'il  avoit  eu  en  ses  phantasticques  visions, 
adjoinct  le  tonnoirre  de  telles  canonnades,  lequel 


PANTAGRUEL  283 

plus  est  horrificque  parles  chambres  basses  que  n'est 
sus  le  tillac.  Car  un  des  symptômes  et  accidens  de 
paour  est  que  par  luy  ordinairement  se  ouvre  le  guis- 
chet  du  serrail  on  quel  est  à  temps  la  matière  fécale 
retenue. 

Exemple  en  messere  Pantolfe  de  la  Cassine, 
Senoys,  lequel  en  poste,  passant  par  Chambery,  et 
chés  le  saige  mesnagier  Vinet  descendent,  printune 
fourche  de  l'estable ,  puys  luy  dist  :  «  Da  Koma  in 
qua  io  non  son  andato  dtl  corpo;  di  gratia,  pigliain 
mano  questa  forcha,  et  fa  mi paura.  »  Vinet  avecques 
la  fourche  faisoit  plusieurs  tours  d'escrime,  comme 
feignant  le  vouloir  à  bon  essyant  frapper.  Le  Senoys 
luy  dist  :  «  Se  tu  non  faialtramente,  tu  non  fai nulla ; 
pero  sforzati  di  adoperarli  piu  guagliardamente .  n 
Adoncques  Vinet  de  la  fourche  luy  donna  un  si  grand 
coup  entre  col  et  collet,  qu'il  le  jecta  par  terre  à 
jambes  rebidaines.  Puys,  bavant  et  riant  à  pleine 
gueule,  luy  dist  :  «  Feste  Dieu,  Bayarl,  cela  s'appelle 
Datum  Camberiaci!  »  A  bonne  heure  avoit  le  Senoys 
ses  chausses  détachées,  car  soubdain  il  fianta  plus 
copieusement  que  n'eussent  faict  neuf  beufles  et  qua- 
torze archiprebstes  de  Hostie.  En  fin  le  Senoys  gra- 
cieusement remercia  Vinet,  et  luy  dist  :  «  Io  ti  rin- 
gratioj  bel  messere^  cosi  facendo  tu  m'hai  esparmiata 
la  spesa  d'un  servitiale.  » 

Exemple  aultre  on  roy  d'Angleterre  Edouart  le 
quint.  Maistre  François  Villon,  banny  de  France, 
s'estoit  vers  luy  retiré  ;  il  l'avoit  en  si  grande  pri- 


284  LIVRE     IV,     CHAPITRE     LXVII 

vaulté  repceu  que  rien  ne  luy  celoit  des  menues 
négoces  de  sa  maison.  Un  jour  le  roy  susdict,  estant 
à  sesaffaires,  monstra  à  Villon  les  armes  de  France 
en  paincture,  et  luy  dist  :  «  Voids  tu  quelle  révé- 
rence je  porte  à  tes  roys  françoys  ?  Ailleurs  n'ay  je 
leurs  armoyriesque  en  ce  retraict  icy  prés  ma  scelle 
percée. — Sacre  Dieu!  respondit  Villon,  tant  vous 
estez  saige,  prudent,  entendu  et  curieux  de  vostre 
santé,  et  tant  bien  estez  servy  de  vostre  docte  me- 
dicin  Thomas  Linacer  !  Il  voyant  que  naturellement 
sus  vos  vieulx  jours  estiez  constippé  du  ventre,  et 
que  journellement  vous  failloit  au  cul  fourrer  un 
apothecaire,  je  diz  un  clystere,  aultrement  ne  po- 
vyez  vous  esmeutir,  vous  a  faict  icy  aptement,  non 
ailleurs,  paindre  les  armes  de  France,  par  singuliaire 
et  vertueuse  providence,  car  seulement  les  voyant, 
vous  avez  telle  vezarde  et  paour  si  horrificque  que 
soubdain  vous  fiantez  comme  dixhuyct  bonases  de 
Paeonie.  Si  painctes  estoienten  aultre  lieu  de  vostre 
maison,  en  vostre  chambre,  en  vostre  salle,  en 
vostre  chapelle,  en  vos  gualleries  ou  ailleurs,  sacre 
Dieu  !  vous  chiriez  par  tout  sus  l'instant  que  les 
auriez  veues,  et  croys  que  si  d'abondant  vous  aviez 
icy  en  paincture  la  grande  Oriflambe  de  France,  à 
la  veue  d'icelle  vous  rendriez  les  boyaulx  du  ventre 
par  le  fondement.  Mais  hen,  hen,  atque  iterum 
hen  ! 

Ne  suys  je  badault  de  Paris. 

De  Paris,  diz  je,  auprès  Pontoise, 


PANTAGRUEL  aSS 

Et  d'une  chorde  d'une  toise 

Sçaura  mon  coul  que  mon  cul  poise? 

«  Badault,  dizje,  mal  advisé,  mal  entendu,  mal 
entendent,  quand,  venent  icy  avecques  vous,  m'es- 
bahissoys  de  ce  qu'en  vostre  chambre  vous  estez 
faict  vos  chausses  destacher?  Véritablement  je  pen- 
soys  qu'en  icelle,  darriere  la  tapisserie,  ou  en  la  ve- 
nelle du  lict,  fust  vostre  scelle  persée.  Aultrement 
me  sembloit  le  cas  grandement  incongru,  soy  ainsi 
destacher  en  chambre  pour  si  loing  aller  au  retraict 
lignagier.  N'est  ce  un  vray  pensement  de  badault? 
Le  cas  est  faict  par  bien  aultre  mystère,  de  par 
Dieu.  Ainsi  faisant,  vous  faictes  bien.  Jedizsi  bien, 
que  mieulx  ne  sçauriez.  Faictes  vous  à  bonne  heure, 
bien  loing,  bien  à  poinct  destacher.  Car  à  vous  en- 
trant icy,  n'estant  destaché ,  voyant  cestes  armoy- 
ries,  notez  bien  tout,  sacre  Dieu  !  le  fond  de  vos 
chausses  feroit  office  de  lazanon,  pital,  bassin  fecal 
et  de  scelle  persée.  » 

Frère  Jan,  estouppant  son  nez  avecques  la  main 
guausche,  avecques  le  doigt  indice  de  la  dextre 
monstroit  à  Pantagruel  la  chemise  de  Panurge.  Pan- 
tagruel, le  voyant  ainsi  esmeu,  transif,  tremblant 
hors  de  propous,  conchié  et  esgratigné  des  gryphes 
du  célèbre  chat  Rodilardus,  ne  se  peut  contenir  de 
rire,  et  luy  dist  :  «  Que  voulez  vous  faire  de  ce 
chat? — De  ce  chat?  respondit  Panurge;  je  me 
donne  au  diable  si  je  ne  pensoys  que  feust  un  dia- 
bleteau  à  poil  follet,  lequel  nagueres  j'avoys  cap- 


286  LIVRE    IV,    CHAPITRE    LXVII 

piettement  happé  en  tapinois  à  belles  mouffles  d'un 
bas  de  chausses,  dedans  la  grande  husche  d'enfer. 
Au  diable  sojt  le  diable  1  II  m'a  icy  deschicqueté 
la  peau  en  barbe  d'escrevisse.  »  Ce  disant  jecta  bas 
son  chat. 

«  Allez,  dist  Pantagruel,  allez,  de  par  Dieu,  vous 
estuver,  vous  nettoyer,  vous  asceurer,  prendre  che- 
mise blanche  et  vous  revestir.  — Dictez  vous,  res- 
pondit  Panurge,  que  j'ay  paour?  Pas  maille.  Je 
sujs,  par  la  vertus  Dieu,  plus  couraigeux  que  si 
j'eusse  autant  de  mousches  avallé  qu'il  en  est  mis 
en  paste  dedans  Paris  depuys  la  feste  sainct  Jan  jus- 
ques  à  la  Toussains.  Ha,  ha,  ha,  houay  !  Que  dia- 
ble est  cecy?  Appeliez  vous  cecy  foyre,  bren, 
crottes,  merde,  fiant,  déjection,  matière  fécale, 
excrément,  repaire,  laisse,  esmeut,  fumée,  estront, 
scybale  ou  spyrathe  ?  C'est,  croy  je,  saphran  d'Hi- 
bernie.  Ho,  ho,  hie  !  C'est  saphran  d'Hibernie.  Sela. 
Beuvons !  « 

Fin  du  quatriesme  Livre  des  faicts  et  dicts  heroicques 
du  noble  Pantagruel. 


BRIEFVE  DECLARATION  D  AUCUNES  DICTIONS 
PLUS  OBSCURES  CONTENUES  ON  QUATRIESME 
LIVRE  DES  FAICTS  ET  DICTS  HEROICCIUES  DE 
PANTAGRUEL. 


EN   L'EPISTRE  LIMINAIRE  : 


Mitologies,  fabuleuses  narrations.  C'est  une  diction  grecque. 

Prosopopée,  desguisement,  fiction  de  personne. 

TétricquCj  rebours,  rude,   maussade,  aspre. 

Catonian,  severe,  comme  feut  Caton  le  censorin. 

Catastrophe,  fin,  issue. 

Canibales,  peuple  monstrueux  en  Africque ,  ayant  la  face 
comme  chiens,  et  abbayant  en  lieu  de  rire. 

Misantropes ,  haissans  les  hommes,  fuyans  la  compaignie 
des  hommes.  Ainsi  feut  surnommé  Timon  Athénien.  Cic, 
4,  Tuscul. 

Agelastes,  poinct  ne  rians,  tristes,  fascheux.  Ainsi  feut  sur- 
nommé Crassus ,  oncle  de  celuy  Crassus  qui  feut  occis 
des  Parthes,  lequel  en  sa  vie  ne  feut  veu  rire  qu'une  foys, 
comme  escripvent  Lucillius,  Cicero,  5,  De  Finibus,  Pline, 
lib.   7. 

Iota,  un  poinct.  C'est  la  plus  petite  lettre  des  Grecs.  Cic,  3, 
De  Orat.,  Martial,  lib.  2.,  92;  en  l'évangile  Matth.,  5. 


28b  BRIEFVE    DECLARATION 

Thème,  position,  argument.  Ce  que  l'on  propose  à  discuter, 
prouver  et  déduire. 

Anagnoste,  lecteur. 

Evangile,  bonne  nouvelle. 

Hercules  Gaulloys,  qui  par  son  éloquence  tira  à  soy  les  no- 
bles François,  comme  descript  Lucian.  — -  Alexicacos,  dé- 
fenseur, aydant  en  adversité,  destournant  le  mal.  C'est 
un  des  surnoms  de  Hercules.  Pausanias  in  Attica.  En 
mesmes  effect  est  dict  Apopompxus  et  Apotropxus. 

ON    PROLOGUE  : 

Sarcasme,  mocquerie  poignante  et  amere. 

Satyricque  mocquerie,  comme  est  des  antiques  satyrographes 
Lucillius,  Horatius,  Persius,  Juvenalis.  C'est  une  manière 
de  mesdire  d'un  chascun  à  plaisir,  et  blasonner  les  vices, 
ainsi  qu'on  faict  es  jeux  de  la  Bazoche  par  personnaiges 
desguisez  en  satyres. 

Ephémères  fiebvres,  lesquelles  ne  durent  plus  d'un  jour  na- 
turel, sçavoir  est  24  heures. 

Dyscrasié,  mal  tempéré,  de  mauvaise  complexion.  Commu- 
nément on  dict  biscarié  en  languaige  corrompu. 

MSt'o;  |3to;,  etc.,  vie  non  vie,  vie  non  vivable. 

Musaphiz ,  en  langue  turque  et  sclavonicque ,  docteurs  et 
prophètes. 

Cahu,  caha,  motz  vulgaires  en  Touraine.  Tellement  quel- 
lement,  que  bien  que  mal. 

Vertus  de  Styx.  C'est  un  paluz  en  Enfer,  scelon  les  poètes, 
par  lequel  jurent  les  Dieux,  comme  escript  Virgile,  6, 
jEne'id.  ,  et  ne  se  perjurent.  La  cause  est  pour  ce  que 
Victoire,  fille  de  Styx,  feut  à  Jupiter  favorable  en  la  ba- 
taille des  Geantz,  pour  laquelle  recompenser  Jupiter  oc- 
troya que  les  Dieux  jurans  par  sa  mère  jamais  ne  faul- 
droient,  etc.  Lisez  ce  qu'en  escript  Servius  on  lieu  dessus 
allégué. 


d'aucunes  dictions  289 

Categoricque,  pleine,  aperte  et  résolue. 
Solacisme,  vicieuse  manière  de  parler. 
Période,  révolution,  clausule,  fin  de  sentence. 
Aber  Keids,  en  allement,  vilifiez.  Bisso. 
Nectar,  vin  des  dieux,  célèbre  entre  les  poëtes. 
Métamorphose,  transformation. 

Figure  trigone  sequilaterale,  ayant  troys  angles  en  eguale  dis- 
tance un  de  l'autre. 
Cyclopes,  forgerons  de  Vulcan. 

Tubilustre,  on  quel  jour  estoient  en  Rome  benistes  les  trom- 
pettes dédiées  aux  sacrifices,  en  la  basse  court  des  tail- 
leurs. 

Olympiades,  manière  de  compter  les  ans  entre  les  Grecs, 
qui  estoit  de  cinq  en  cinq  ans. 

An  intercalaire,  on  quel  escheoit  le  bissexte ,  comme  est  en 
ceste  présente  année  iSSz.  Plinius,  lib.  2,  cap.  47. 

Philautie,  amour  de  soy. 

Olympe,  le  ciel,  ainsi  dict  entre  les  poëtes. 

Mer  Tyrhene,  prés  de  Rome. 

Appennin,  les  Alpes  de  Boloigne. 

Tragœdies,  tumultes  et  vacarmes  excitez  pour  chose  de  pe- 
tite valeur. 

Pastophores,  pontifes,  entre  les  yEgiptiens. 

Dodrental,  long  d'une  demye  coubtée,  ou  de  neuf  poulsées 
romaines. 

Microcosme,  petit  monde. 

Marmes ,  merdigues,  juremens  de  gens  villageoys  en  Tou- 
raine. 

Ides  de  May,  esquelles  nasquit  Mercure. 

Massorethz,   interprètes    et  glossateurs    entre    les  Hebrieux. 

St,  st,  st,  une  voix  et  sifflement  par  lequel  on  impose  si- 
lence. Terence  en  use  en  Plior.,  et  Ciceron,  De  Oratore, 
fueillet  premier  du  livre,  page  seconde. 

Rabelais.  IV.  $7 


290  BRIEFVE    DECLARATION 

BacbuCj  bouteille,    en   hebrieu ,  ainsi   dicte   du  son    qu'elle 
faict  quand  on  la  vuide. 

Vestales,  fastes  en  l'honneur  de  la  déesse   Vesta  en   Rome. 

C'est  le  septiesme  jour  de  juing. 
Thalasse,  mer. 
Fol.    2  ,    p.    a.   Hydrographie,  charte  marine. 

—  Pierre    sphengitide ,    transparente      comme 

verre. 
Fol.    4,  p.    a.      Ccinctiire  ardente,  zone  torride. 

—  L'aisseuil  septentrional,  pôle  arctique. 

—  Parallèle,    line  droicte    imaginée  on   ciel, 

egualement  distante  de  ses  voisines. 
Fol.      4        b.      Medamothi,  nul  lieu,  en  grec. 

—  Phares,  haultes  tours,  sus  le   rivaige  de  la 

mer,  esquelles  on  allume  une  lanterne  on 
temps  qu'est  tempeste  sus  mer,  pour  ad- 
dresser  les  mariniers,  comme  vous  povez 
veoir  à  la  Rochelle  et  Aigues-Morles. 

—  Philophanes ,  convoiteux    de  veoir  et  estre 

veu. 

—  Philotheamon ,  convoiteux  de  veoir. 

—  Engys,  auprès. 

—  Megiste,  tresgrand. 

Fol.      5        b.      Idées,  espèces  et  formes  invisibles  imaginées 
par  Platon. 

—  Atomes,  corps  petitz  et  indivisibles,  par  la 

concurrence  desquelz  Epicurus  disoit 
toutes  choses  estre  faictes  et  formées. 

Unicornes,  vous  les  nommez  licornes. 
Celoces ,  vaisseaulx  legiers  sus  mer. 
Gozal,  en  hebrieu  pigeon,  colombe. 
Postérieur   ventricule    du    cerveau.    C'est   la 
mémoire. 


Fol. 

6 

a 

Fol. 

7 

a 

Fol. 

7 

b. 

Fol. 

10 

b. 

D    AUCUNES    DICTIONS  2^1 

Fol.  i5  b.  Deu  Colas,  faillon.  Sont  motz  lorrains.  De 
par  sainct  Nicolas,  compaignon. 

Fol.  17  b.  Si  Dieu  y  eust  pissé.  C'est  une  manière  de 
parler  vulgaire  ei>  Paris  et  par  toute 
France,  entre  les  simples  gens,  qui  esti- 
ment tous  les  lieux  avoir  eu  particulière 
bénédiction ,  esquelz  Nostre  Seigneur 
avoit  faict  excrétion  de  urine  ou  autre 
excrément  naturel ,  comme  de  la  salive 
est  escript  Joannis,  Cj,  Lutuin  fecit  ex 
sputo. 

—  Le  mal  saiitct  Eutrope.  Manière  de  parler 

vulgaire,  comme  le  mal  sainct  Jehan,  le 
mal  sainct  Main,  lemal  sainct  Fiacre.  Non 
que  iceulx  benoists  sainctz  ayent  eu 
telles  maladies ,  mais  pour  ce  qu'iiz  en 
guérissent. 
Fol.  20  b.  Cénotaphe,  tombeau  vuide ,  onquel  n'est  le 
corps  de  celuy  pour  l'honneur  et  mé- 
moire duquel  il  est  érigé.  Ailleurs  est 
dict  sepulchre  honoraire,  et  ainsi  le 
nomme  Suétone. 

—  Ame  moutonnière,  mouton  vivant  et  animé. 
Fol.      2  5      a.      Pantophle.  Ce  mot  est  extrait  du  grec  tts-v- 

zi-^zj).oi  tout  de  liège. 

Fol,  3o  b.  Rane  gyrine,  grenoille  informe.  Les  gre- 
noilles,  en  leur  première  génération,  sont 
dictes  Gyrins,  et  ne  sont  qu'une  chair 
petite,  noire,  avecques  deux  grands  œilz 
et  une  queue.  Dont  estoient  dictz  les  sotz 
Gyrins.  Plato,  in  Tlieeteto.  Aristoph., 
Plin.,  lib.  9,  cap.  5i,  Aratus. 

Fol.  02  a.  Tragicque  comcedie,  farce  plaisante  au  com- 
mencement, triste  en  la  fin. 

Fol.  3  5  b.  Croix  osanniere ,  en  poictevin,  est  la  croix 
ailleurs   dicte   Boysseliere ,    prés  laquelle 


292  BRIEFVE    DECLARATION 

au  dimenche  des  Rameaux   l'on  chante  : 
Osanna  filio  David,  etc. 
Fol.      41      a.      Ma  di'a  est  une  manière  de  parler  vulguaire 
en  Touraine  ;  est  toutesfois  grecque  :  Ma 
,.  Aix,  non  par  Juppiter  ;  comme  Ne  dea, 

jVt  A-^a,  oui  par  Juppiter. 

—  L'or  de   Tholose,  duquel  parle  Cic,  lib.   3 

De  Nat.  Deorum  ;  Aul.  Gellius,  lib.  3  ; 
Justi.,  lib.  22  ;  Strabo,  lib.  4,  porta  mal- 
heur à  ceulx  qui  l'emportèrent,  sçavoir  , 
est  Q;  Cepio,  consul  romain,  et  toute< 
son  armée,  qui  tous,  comme  sacrilèges, 
périrent  malheureusement. 

—  Le  cheval  Seian,  de  Cn.  Seius,  -lequel  porta 

malheur  à  tous  ceulx  qui  le  possédèrent. 
Lisez  A.  Gellius,  lib.  3,  cap.  9. 

Fol.  44  a.  Comme  sainct  Jan  de  la  Palisse.  Manière 
de  parler  vulgaire  par  syncope,  en  lieu 
de  l'Apocalypse,  comme  Idolâtre  pour 
Idololatre. 

—  Les  ferremens  de  la  messe,  disent  les  Poic- 

tevins  villageoys,  ce  que  nous  disons  or- 
nemens,  et  le  manche  de  la  paroece,  ce 
que  nous  disons  le  clochier,  par  méta- 
phore assez  lourde. 

—  Tohu  et  Bohii    Hebrieu,  déserte  et  non  cul- 

tivée. 
Foi.         46      b.      Sycophages,  maschefigues. 
Foi.         47      a.      Nargues   et  Largues,  noms  faicts  à  plaisir. 

—  Telnniahin    et    Geleniabin.  Dictions  arabic- 

ques,  manne  et  miel  rosat. 

—  Enig    et  Evig.   Motz  allemans,  sans,   avec- 

ques.  En  la  composition  et  appoincte- 
ment  du  Langrauff  d'Esse  avecques  l'em- 
pereur  Charles   cinquiesme  ,  on    lieu  de 


d'aucunes  dictions  293 

Enig,  sans  détention  de  sa  personne,  feut 
mis  Evigj  avecques  détention. 

Fol.        48  ScatophageSj  maschemerdes,  vivans  de   ex- 

cremens.  Ainsi  est  de  Aristophanes  in 
Pluto,  nommé  iEsculapius,  en  mocquerie 
commune  à  tous  medicins. 

Fol.  5o  6.  Concilipetes ,  comme  Romipetes,  allans  au 
Concile. 

Fol.  5  2  b.  Teste  Dieu  plaine  de  reliques.  C'est  un  des 
sermens  du  Seigneur  de  la  Roche  du 
Maine. 

Fol.  5  5  6.  Trois  vases  d'angonnages.  Tuscan ,  trois 
demis  aulnes  de  bosses  chancreuses. 

Fol.  57  a.  Celeusme,  Chant  pour  exhorter  les  mari- 
niers et  leurs  donner  couraige. 

Fol.  58  a.  Ucalegon,  non  aydant.  C'est  le  nom  d'un 
vieil  Troian  célébré  par  Homère,  3, 
Iliad. 

Fol.  59  a.  Vague  decumane,  grande,  forte,  violente. 
Car  la  dixiesme  vague  est  ordinairement 
plus  grande  en  la  mer  oceane  que  les 
autres.  Ainsi  sont  par  cy  après  dictes 
Escrevisses  decumanes,  grandes,  comme 
Columella  dict  Poyres  decumanes,  et  Fest. 
Pomp.,  Œufs  decumans.  Car  le  dixiesme 
est  toujours  le  plus  grand.  Et,  en  un 
camp.  Porte  decumane. 

Fol.  62  6.  Passato,  etc.  Le  dangier  passé  est  le  sainct 
mocqué. 

—  Macreons,  gens  qui  vivent  longuement. 

—  Macrobe,  homme  de  longue  vie. 

—  Hieroglyphicques ,    sacres    sculptures.   Ainsi 

estoient  dictes  les  lettres  des  antiques 
saiges  /Egyptiens,  et  estoient  faictes  des 
imaiges  diverses  de  arbres,  herbes,  ani- 
maulx,   poissons,   oiseaulx,  instrumens , 


=  94 


BRIEFVE    DECLARATION 


par  la  nature  et  office  desquelz  estoit 
représenté  ce  qu'ilz  vouloient  designer. 
De  icelles  avez  veu  la  divise  de  Mon 
Seigneur  l'Admirai  en  une  ancre,  instru- 
ment trespoisant,  et  un  Daulphin,  pois- 
son legier  sur  tous  animaulx  du  monde; 
laquelle  aussi  avoit  porté  Octavian  Au- 
guste ,  voulant  designer  :  Haste  toy  len- 
tement,  fays  diligence  paresseuse  ;'  c'est  à 
dire  expédie,  rien  ne  laissant  du  néces- 
saire. D'icelles  entre  les  Grecs  a  escript 
Orus  Apollon.  Pierre  Colonne  en  a  plu- 
sieurs exposé  en  son  livre  tuscan  inti- 
tulé :  Hypnerotomachia  Polyphili. 

Fol.  62  b.  Obelisces.  Grandes  et  longues  aiguilles  de 
pierre ,  larges  par  le  bas  et  peu  à  peu 
finissantes  en  poincte  par  le  hault.  Vous 
en  avez  à  Rome,  prés  le  temple  de  Sainct 
Pierre,  une  entière,  et  ailleurs  plusieurs 
autres.  Sus  icelles,  prés  le  rivage  de  la 
mer,  l'on  allumoit  du  feu  pour  luyre  aux 
mariniers  on  temps  de  tempeste,  et  es- 
toient  dictes  obeliscolychnies,  comme  cy 
dessus,  fol.  57  a. 
—  Pyramides.    Grands  bastimens  de  pierre  ou 

de  bricque  quarrez,  larges  par  le  bas  et 
aiguz  par  le  hault,  comme  est  la  forme 
d'une  flambe  de  feu,  ttû^.  Vous  en  pour- 
rez veoir  plusieurs  sus  le  Nil  ,  prés  le 
Caire. 

Fol.        63      b.      Prototype,  première  forme,  patron,  mode!. 

Fol.  64  b.  Parasanges ,  entre  les  Perses,  estoit  une 
mesure  des  chemins  contenente  trente 
stades.  Herodotus,  lib.  2. 

Fol.  71  b.  Aguyon.  Entre  les  Bretons  et  Normans  ma- 
riniers est  vent  doulx,  serain  et  plaisant, 
comme  en  terre  est  Zephyre. 


d'aucunes  dictions  295 

Fol.        71      b.     Confalonnier,  porte-enseigne   tuscan. 

—  Ichthyophages  ^   gens  vivans  de  poissons  en 

^Ethiopie  inférieure ,  prés  l'Océan  occi- 
dental. Ptolemée,  lib.  4,  cap.  9;  Strabo, 
lib.  i5. 

Fol.         78      b.      Corybantier,  dormir  les  œilz  ouvers. 

Fol.        —  Escrevisses  decumanes,  grandes.  Cy-dessus  a 

esté  exposé. 

Fol.        82      a.      Atropos,  la   Mort. 

—  Symbole,  conférence,  collation. 

Fol.  82  b.  Catadupes  du  Nil.  Lieu  en  ^Etiopie  onquel 
le  Nil  tombe  de  haultes  montaignes,  en 
si  horrible  bruyt  que  les  voisins  du  lieu 
sont  presque  tous  sours ,  comme  escript 
Claud.  Galen.  L'evesque  de  Caramith, 
celuy  qui  en  Rome  feut  mon  précepteur 
en  langue  arabicque,  m'a  dict  que  l'on 
oyt  ce  bruyt  à  plus  de  troys  journées 
loing ,  qui  est  autant  que  de  Paris  à 
Tours.  Voyez  Ptol.;  Ciceron,  in  Som. 
Scipionis  ;  Pline,  lib.  6,  cap.  9,  et  Strabo. 

Fol.  86  b.  Une  perpendiculaire.  Les  architectes  disent 
tombante  à  plomb,  droictement  pendente. 

Fol.        88      a.      Montigenes,  engendrez  es  montaignes. 

Fol.        90      b.      Hypocriticque ,  faincte,  desguisée. 

Fol.  93  (1.  Venus  en  grec  a  quatre  syllabes, 'Ay/toJiT/;. 
Vulcan  en  a  trois,  Hyphaistos. 

—  Ischies.  Vous  les   appeliez  sciaticques,    her- 

nies, ruptures  du  boyau  devallant  en  la 
bourse ,  ou  par  aiguosiié ,  ou  carnosité  , 
ou  varices,  etc. 

—  Hemicraines.   Vous  les  appeliez  migraines  : 

c'est  une  douleur  comprenente  la  moytié 
de  la  teste. 
Fol.      102      a.      Niphleseth,  membre  viril.  Hebr. 


296  BRIEFVE    DECLARATION 

Fol.       104      a.      Ruach,  vent  ou  esprit.  Hebr. 

—  Herbes  carminativeSj  lesquelles  ou  consom- 

ment  ou  vuident  les  ventositez  du  corps 
humain. 
Fol.     *io5      a.      Jambe  adipodicque,  enflée,  grosse,  comme 
les  avoil   Œdipus   le  divinateur,    qui    en 
grec  signifie  Piedenflé. 

Fol.       106      a.      ^olus,  dieu  des  vents,  selon  les  poètes. 

—  Sanctimoniales.  A  présent   sont  dictes  non- 

nains. 

—  Hypenemien  ,  venteux.  Ainsi   sont   dictz  les 

œufz  des  poulies  et  aultres  animaulx 
faictz  sans  copulation  du  masle,  desquelz 
jamais  ne  sont  esclous  poulletz,  etc. 
Arist.,  Pline,  Columella. 

Fol.  106  b.  jEolipyle,  porte  d'iîiolus.  C'est  un  instru- 
ment de  bronze  clous,  onquel  est  un  petit 
pertuys  par  lequel ,  si  mettez  eaue  et 
l'approchez  du  feu ,  vous  voirez  sortir 
vent  continuellement.  Ainsi  sont  engen- 
drez les  vents  en  l'air  et  les  ventositez  es 
corps  humains ,  par  eschauffemens  ou 
concoction  commencée  non  parfaicte , 
comme  expose  Cl.  Galen.  Voyez  ce  que 
en  a  escript  nostre  grand  amy  et  seygneur 
Monsieur  Philander  sus  le  premier  livre 
de  Victruve. 

—  Bringuenarilles.  Nom  faict  à  plaisir,  comme 

grand  nombre  d'autres  en  cestuy  livre. 

—  Lipothymie,  défaillance  de  cœur. 

—  Paroxisme,  accès. 

Fol.      109      a.      Tachor.  Un  fie  au  fondement.  Hebr. 

—  Brouet.  C'est  la  grande  halle  de  Millan. 

—  Ecco  lo  fico,  voilà  la  figue. 

Fol.       1  lu      a.      Camp  restile,  portant  fruict  tous  les  ans. 


D    AUCUNES    DICTIONS 


Ï97 


Fol.  117  a.  Voix  stentorée,  forte  et  haulte  comme  avoit 
Stentor,  duquel  escript  Homère,  5,  lliad.; 
Juvenal,  lib.   i  3. 

Fol.  117  b.  Hypophetes,  qui  parlent  des  choses  passées 
comme  prophètes  parlent  des  choses  fu- 
tures. 

—  Uranopetes,  descendues  du  ciel. 

Fol.  118  6.  Zoophore ,  portant  animaulx.  C'est  en  un 
portai  et  aultres  lieux  ce  que  les  architec- 
tes appellent  frize ,  entre  l'architrave  et 
la  coronice,  onquel  lieu  l'on  mettoit  les 
manequins,  sculptures,  escriptures  et  au- 
tres divises  à  plaisir. 

—  rNÛ0I  SEATT0:N,   Congnois  toy   mesmes. 

El,  tu  es.  Plutarche  a  faict  un  livre  singu- 
lier  de   l'exposition  de   ces   deux  lettres. 
Fol.      119     a.      BiipeUs,  descendens  de  Juppiter. 

—  Scholiastes,  expositeurs. 

Fol.      120      b.     Archétype,  original,  protraict. 

—  Sphacelée,  corrompue,  pourrie,  vermoulue. 

Diction  fréquente  en  Hippocrates. 
Fol.      12Î      a.      Epode,   une    espèce  de  vers,    comme  en   a 

escript  Horace. 
Fol.      124      b.      Paragraphe.  Vous   dictez   parafe,   corrom- 

pans  la  diction,  laquelle  signifie  un  signe 

ou  note  posée  prés  l'escripture. 

—  Ecstase,  ravissement  d'esprit. 

Fol.      129     a.      Aur/^ue  énergie,  vertus  faisante  couller  l'or. 

—  Decreialictonez,    meurtriers    des  Decretales. 

C'est  une  diction  monstrueuse,  composée 

d'un  mot  latin  et  d'un  autre  grec. 
Fol.      129      b.      Coro/a/reSj  surcroistz,  le  parsus,  ce  que  est 

adjoinct. 
Fol.      i3i      b.      Promeconrfe,  despansier,  celerier,  guardien, 

qui  serre  et  distribue  le  bien  du  seigneur. 

38 


298  BRIEFVE    DECLARATION 

Fol.  i32  a.  Terre  sphragitide.  Terra  sigillata  est  nom- 
mée des  apothecaires. 

Fol.  i36  /;.  Argentangiiie ,  esquinance  d'argent.  Ainsi 
fut  dict  Demosthenes  l'avoir  quand  pour 
ne  contredire  à  la  requeste  des  ambassa- 
deurs milesiens,  desquelz  il  avoit  receu 
grande  somme  d'argent,  il  se  enveloppa 
le  coul  avecques  gros  drappeaulx  et  de 
laine,  pour  se  excuser  d'opiner,  comme  s'il 
eust  eu  l'esquinance.  Plutarche  et  A.  Gelli. 

—  Gaster,  ventre. 

Fol.  1  38  h.  Druydes  estoient  les  pontifes  et  docteurs  des 
anciens  François,  desquelz  escript  Cassar, 
lib.  6,  De  Bello  GalUco ;  Cicer.,  lib.  i, 
De  Divinat.;  Pline,  lib.   16,  etc. 

Fol.       1  39  b.      Somates.  Corps,  membres. 

Fol.      141  a.      Engastrimythes,  parlans  du  ventre. 

—  Gastrolatres,  adorateurs  du  ventre. 

—  Sternomanles,  divinans  par  la  poictrine. 

—  Gaulle  cisalpine,  partie  ancienne  de  Gaule, 

entre  les  monts  Cenis  et  le  fîeuve  Rubi- 
con,  prés  Rimano,  comprenenie  Piedmont, 
Montferrat,  Astisane,  Vercelloys,  Millan, 
Mantoue,  Ferrare,  etc. 

Fol.       143      a.     Dithyrambes,  craepalocomes. 

—  Epxnons,  chansons  de  yvroignes,  en  l'hon- 

neur de  Bacchus. 

Olives  colyinpades  confictes. 

Lasanon.  Geste  diction  est  là  exposée. 

Triscasciste,  troys  foys  tresmauvaise. 

Force  tithanicque ,  des  geantz. 

Chaneph,  hypocrisie.  Hebr. 

Syinpatie,  compassion,  consentement,  sem- 
blable affection. 


Fol. 

'44 

Fol. 

'47 

Fol. 

i5o 

Fol. 

I  52 

Fol. 

i54 

Fol. 

i6i 

a. 

Fol. 

i6i 

h. 

Fol. 

i63 

b. 

D    AUCUNES    DICTIONS  299 

Fol.  i55  a.  Syinptoinatcs,  accidens  survenans  aux  ma- 
ladies, comme  mal  de  cousté ,  toux,  dif- 
ficulté de  respirer,  pleurésie. 

Fol.  1 56  b.  timbre  decempedale  ,  tombante  sus  le 
dixiesme  poinct  en  un  quadrant. 

—  Parasite,  bouffon,    causeur,  jongleur,  cher" 

chant  ses  repeues  franches. 
Ganabin,  larrons.  Hebr. 
Ponerople,  ville  des  meschants. 
Ambrosie,  viande  des  dieux. 

—  Stygiale,  d'enfer,  dict  du  fleuve  Styx  entre 

les  poëtes. 

Fol.  164  a.  Da  Roma,  etc.  Depuys  Rome  jusques  icy 
je  n'ay  esté  à  mes  affaires,  de  grâces, 
prens  en  main  ceste  fourche  et  me  fais 
paour. 

Fol.  164  6.  Si  tu  non  fay,  etc.  Si  tu  ne  fais  autrement, 
tu  ne  fays  rien  ,  partant  efforce  toy  de 
besoigner  plus  gaillardement. 

—  Datuin  Camberiaci,  donné  à  Chambery. 

—  lo   ti  ringratio ,  etc.  Je  te    remercie,    beau 

seigneur;  ainsi  faisant  tu  me  as  espargné 
le  coust  d'un  clystere. 

Fol.  i65  a.  Bonases j  animal  de  Peonie,  de  la  grandeur 
d'un  taureau,  mais  plus  trappe,  lequel, 
chassé  et  pressé,  fiante  loing  de  quatre 
pas  et  plus.  Par  tel  moyen  se  saulve, 
bruslant  de  son  fiant  le  poil  des  chiens 
qui  le  prochassent. 

Fol.  165  b.  Lazanon.  Ceste  diction  est  exposée  fol- 
'47  ^- 

—  Pital,  terrine  de  scelle  persée.  Tuscan,  dont 

sont   dicts    Pitalieri    certains    officiers ,    à 
Rome,    qui    escurent  les    scelles    persées 


3oo     BRIEFVE    DECLARATION    d'aUCUNES    DICTIONS 

des  reverendissimes  cardinaux  estans  en 
conclaves  resserrez  pour  élection  d'un 
nouveau  pape. 

Fol.  166  a.  Par  la  vertus  Dieu.  Ce  n'est  jurement, 
c'est  assertion  :  moyennante  la  vertus  de 
Dieu.  Ainsi  est-il  en  plusieurs  lieux  de 
ce  livre,  comme  à  Tholose  preschoit  frère 
Quanbouis  :  «  Par  le  sang  Dieu  nous 
feusmes  rachetez.  Par  la  vertus  Dieu  nous 
serons  saulvez.  » 

Fol.       166      b.      Scy baie,  eitront  endurcy. 

—  Spyrathe,  crotte  de  chèvre  ou  de  brebis. 

—  Sela,  certainement.  Hebr. 


VARIANTES 


Nous  suivons  le  texte  de  l'édition  de  Paris,  Michel  Fezan- 
dat,  i55  2,  (n-8,  et  nous  empruntons  hos  Variantes  :  i°  au 
premier  tirage  du  Prologue  de  l'édition  in-8  de  i  552,  désigné 
par  B;  2°  à  l'édition  publiée,  en  i  1  chapitres,  à  Lyon,  i  5/^8, 
in-i6,  désignée  par  A.  Pour  la  Biiefve  Déclaration,  nous 
reproduisons  l'édition  de  i563. 


Page 22, ligne  4.  B  :  Riche  et  triumphant  royaulme. 

—  43,  7.  Ceinture  ardente.  A  :  zone  torride. 

—  4Î,  10.  De  l'aisseuil  septentrional.  A  :  du  pôle  arc- 
trique. 

—  44,  4.  Ce  chapitre  manque  dans  l'édition  de  i  548. 

—  56,  21.  A  :  cestuy  jour  et  les  deux  subsequens,  ne 
leur  apparut  terre  ou  chose  autre  nouvelle,  car  autresfois 
avoient  arré  ceste  roulte.  Au  quatriesme,  ja... 

—  57,  24.  A  ajoute  :  lequel  avoit  dedans  la  nauf  grande 
quantité  de  moutons. 

—  57,  25.  A  :  ce  glorieux  Dindenault. 

—  57,  27.  A  :  et  portant  lunettes  à  son  bonnet. 


3o2  VARIANTEb 

Page  58,  ligne  8.  A  :  toutes  les  braguettes  d'Asie  et  d'Afrique. 

—  58,    19.  A  :  j'avois  biscoté  ta  femme. 

— :  58,  2  3.  A  :  forcluse   toute  subjection    de  braguettes. 

—  58,  28.  A  :  braguetier. 

—  59,  18.  A  :  Comment  Panurge  feit  noyer  en  mer  les 
moutons  et  le  marchand  qui  les  conduisoit.  Chapitre  III.  Ce 
chapitre  [II  correspond  aux  chapitres  VI,  VII  et  VIII  de  i  5  5  2 . 

—  59,  2  3.  A  :  à  Pantagruel  et  à  frère  Jean. 

—  60,  24.  Soit,  A  :  je  le  croy. 

—  65,  22.  A  :  voyans  et  oyans, 

—  69,  24.   Veientes  Heirusques,  A  :  Vénitiens. 

—  76,  19.  Majesta...  Tarabin.  A  :  majesté,  de  vostre 
excellence  vous  soyez  le  bien  venu  Tarabin. 

—  79,  8.  A  :  ou  bien  ours  lybistides, 

—  80,  19.  A  :  le  roy  trouvoit  mauvais  qu'en  sa  cuisine 
on  trouvas!  poëtes;  le  poëte  monstroit... 

—  80,  21.  A  :  indécente  y  rencontrer  les  roys. 

—  81,  17.  A  :  pleins  et  refaictz  du  bon  traictement  du 
roy  Panigon,  continuasmes... 

—  82,   27.  A  :  il  aura  du  prestre,  ou  de  l'advocat. 

—  100,   12.  A  :  l'escarcelle  et  gibessiere  de  son  varlet. 

—  100,  21.  A  ajoute  :  à  coups  de  poing. 

—  100,  22.  A  :  frère  Jean  des  Entomeures  dist,  par... 
j'en  sçauray  présentement  la  vérité. 

—  100,  2  5.  A  :  mist  la  main  en  sa  sacques,  et  en  tira 
dix  escuz. 

—  100,   28.  A  :  oyant  une  grande  turbe. 

■ —   loi,    I  I.  A  :  c'estoit  d'envie,  et  entendy. 

—  101,  14.  A  :  et  disant  que  le  rouge  Muzeau. 


VARIANTES  3o3 

Page  101,  ligne  28.  A  :  nous  sommes  tous  à  vous;  au- 
tant en  dirent  à  Panurge  ,  autant  à  Gymnaste,  et  aultres  ; 
mais  nul   n'y  vouloit  entendre. 

—  102,  24.  A  :  doutant  qu'elles  fussent. 

—  102,  29.  A  :  tresbonne. 

—  io3,  I.  A  :  mené  au  gibet,  pendu  les  deux  plus 
gens  de  bien. 

—  io3,   3.  A  :  en  tout  l'isle. 

—  104,  7.   A  :  aux  sedimens  et... 

—  104,  8.  A  :  trois  tonnes  d'urine  qu'il  avoit  faict  ce 
matin. 

—  104,   29.  A  :  les  Gymnozophistes  d'Indie,  lesquelz... 

—  io5,  21.  A  :  mourut  par  ruine  et  cheute. 

—  106,  3.  A  :  est  prés  la  porte. 

—  106,  10.  A  :  Guignemauld,  normand  médecin,  grand 
avaleur  de  pois  gris  et  berlandier  tresinsigne. 

—  106,  II.  A  :  par  faulte  d'avoir  payé  ses  debtes  et 
pour  avec  un  trancheplume  de  biés... 

—  107,   10.  A  :  fust  Rifflandoille. 

—  108,  8.  A  omet  herinites,  theatins,  egnatins,  ame- 
deans,  et  ajoute  :  bénédictins. 

—  109,  28.  A:  matagrabolisé. 

—  109,  29.  A  :  invocales  deux  enfans  bessons  de  Leda, 
et  la  cocque  d'œuf  dont  ilz  furent  esclouz,  et  s'escria... 

—  I  I  3 ,   2  2 .  A  :  bonnes  gens,  bous. 

—  II  3,   29.  A  :  de  confession. 

—  II 5,  20.  A  :  qu'il  vous  face  grand  bien  de  jurer 
ainsi. 

—  116,  14.  A  :  ho  bougre,  bredache  de  tous  les  diables 
incubes,  succubes  et  tout  quand  il  y  a. 

—  116,   18.  A  :  encore  nous  importune  il  par  ses  criries. 


3o4  VARIANTES 

Page  II 6,  ligne  26.  A  :  dessus,  isse. 

—  116,  27.  A  :  isse,  isse,  isse. 

—  116,   27.  A  :  isse. 

—  I  17,  18.  A  :  je  vous  donne  tout  ce  que  j'ay,  et  m'y 
jectez. 

—  117,  27.  A  :  si  icy  Ion  boyroit  bien  tout  debout,  je 
croy  bien  qu'ouy  sans  soy  baisser. 

—  118,  29.  A  :  larus,  larus. 

—  I  19,  8.  A  :  des  propos  de  frère  Jean  et  de  Panurge. 
— ■   121,   12.  A  :  Amphion. 

—  121,   14.  A  :  au  diable. 

—  121,  16.  A  :  si  le  clous  de  Seuillé  ne  fust  ainsi  perdu, 
si  je  n'eusse  que  chanté  contra  hostium  insidias,  comme  fai- 
soient  les  autres  diables  de  moines,  sans  secourir  la  vigne 
contre  les  pillards  de  Lerné.  Terre,  terre  !  s'escria  Panta- 
gruel. Ce  passage  est  plus  loin,  page  128,  ligne  i-5. 

—  122,  i5,   17,  26.  A  :  de  prore.  Isse,  isse. 

—  123,  2,   10,    II,   18.  A  :  Isse,  isse. 

—  12  3,  4.  A  :  l'orage  me  semble  minuer. 

—  I  2  5,  9.  A  :  je  dy  ceste  espèce  de  mort  par  naufrage, 
estre,  ou  rien  n'estre  à  craindre.  Car... 

—  12  5,  1 1 .  A  :  la  raison  est  baillée  par  les  Pitagoriens, 
pour  ce  que  l'ame  est  feu  et  de  substance  ignée.  Mourant 
doncques  l'homme  en  eau  (élément  contraire)  leur  semble 
toutesfois,  le  contraire  est  vérité,  l'ame  estre  entièrement 
esteincte.  De  faict  Aeneas... 

—  127,  10.  A  :  est  part  en  la  volunté  des  Dieux,  part 
en  nostre  arbitre  propre. 

—  127,  I  3.  A  :  et  leur  ayder  au  moyen  et  remède.  Si 
je  n'en  parle  selon  lesdecretz  des  mateologiens,  ilz  me  par- 
donneront,  j'en   parle  par  livre  et  authorité.  Vous  savez... 


VARIANTES 


3o5 


Page  129,  ligne  28-29.  ^  •  /^  '"^  donne...  jusqu'à  :  de 
ler/ie,  manque  ici;  ce  passage  est  plus  haut,  avec  variantes. 
Voir  p.   121,  lig.    16. 

—  I  3  1 ,   I  I .  A  ■  pour  brasier,  fricasser  et  roustir. 

—  i3  2,  20.  A  :  vray  est  que  quia  plus  n'en  dict.  Ainsi 
finit  l'édition  de  Lyon,   1548. 


Rabelais.    IV. 


39 


I 


TABLE 


DU    LIVRE    QUATRIÈME 


Pages. 

Prologue  du  quart  livre 3 

Le  quart  livre i  i 

A  Mon  Seigneur  Odet,  cardinal  de  Chastillon.    .    .        1 3 

Prologue  de  l'autheur 19 

Chapitre  I.  Comment  Pantagruel  monta  sus  mer  pour 

visiter  l'oracle  de  la  Dive  Bacbuc 39 

Chapitre  II.  Comment  Pantagruel  en  l'isle  de  Meda- 

mothi  achapta  plusieurs  belles  choses 44 

Chapitre  III.  Comment  Pantagruel  repceut  Lettres  de 
son  père  Gargantua,  et  de  l'estrange  manière  de 
sçavoir  nouvelles  biensoubdain  des  pays  estrangiers 
et  loingtains 47 

Chapitre  IV.  Comment  Pantagruel  escript  à  son  père 
Gargantua  et  luy  envove  plusieurs  belles  et  rares 
choses 5  2 


3o8  TABLE 

Pages. 
Chapitre  V.  Comment  Pantagruel  rencontra  une  nauf 

de  voyagers  retournans   du    pays   de   Lanternois.    .        56 

Chapitre  VI.   Comment,    le  débat  appaisé,    Panurge 

marchande  avecques  Dindenault  un  de  ses  moutons.        Sg 

Chapitre  VII.  Continuation  du  marché  entre  Panurge 

et  Dindenault 6  i 

Chapitre  VIII.  Comment  Panurge  feist  en  mer  noyer 

le  marchant  et   les  moutons 66 

Chapitre  IX.   Comment    Pantagruel    arriva    en    l'isle 

Ennasin,  et  des  estranges  alliances  du   pays.    ...        69- 

Chapitre  X.    Comment  Pantagruel  descendit  en   l'isle 

de  Cheli,  en  laquelle  regnoit  le  roy  sainct  Panigon.        7  5 

Chapitre  XI,  Pourquoy  les  moines  sont  voluntiers  en 

cuisine 78 

Chapitre  XII.  Comment  Pantagruel  passa  procuration, 
et  de  l'estrange  manière  de  vivre  entre  les  Chic- 
quanous 81 

Chapitre  XIII.   Comment,    à    l'exemple    de    maistre 

François  Villon,  le  seigneur  de  Basché  loue  ses  gens.        87 

Chapitre  XIV.  Continuation  des  Chicquanous  daubbez 

en   la  maison  de  Basché 92 

Chapitre  XV.  Comment  par  Chicquanous  sont  renou- 
velées les  antiques  coustumes  des  fiansailles.    ...        95 

Chapitre  XVI.  Comment  par  frère  Jan  est  faict  essay 

du  naturel  des  Chicquanous 99 

Chapitre  XVII.  Comment  Pantagruel  passa  les  isles 
de  Thohu  et  Bohu,  et  de  l'estrange  mort  de  Brin- 
guenarilles,  avalleur  de  moulins  à  vent io3 

Chapitre  XVIII.  Comment  Pantagruel  évada  une 
forte  tempeste  en  mer 108 


TABLE  309 

Pages. 
Chapitre  XIX.  Quelles  contenences  eurent  Panurge  ei 

frère  Jan  durant  la  tempeste 112 

Chapitre  XX.  Comment  les  nauchiers  abandonnent  les 

navires  au  fort  de-  la  tempeste 1  i  5 

Chapitre  XXI.   Continuation   de   la  tempeste   et  brief 

discours  sus  testamens  faictz  en  mer 119 

Chapitre  XXII.  Fin  de  la  tempeste 122 

Chapitre  XXIII.  Comment,  la  tempeste  finie,  Panurge 

faict  le  bon  compaigncn 126 

Chapitre  XXIV.  Comment  par  frère  Jan  Panurge  est 

déclaré  avoir  eu  paour  sans  cause  durant  l'oraige.      129 

Chapitre  XXV.  Comment,  après  la  tempeste.  Panta- 
gruel descendit  es   isles  des  Macra;ons i32 

Chapitre  XXVI.  Comment  le  bon  Macrobe  raconte  à 

Pantagruel  le  manoir  et  discession  des  heroes ...      i  3  5 

Chapitre  XXVII.  Comment  Pantagruel  raisonne  sus 
la  discession  des  âmes  heroïcques,  et  des  prodiges 
horrificques  qui  prascederent  le  trespas  du  feu  sei- 
gneur de  Langey i  38 

Chapitre  XXVIII.   Comment   Pantagruel   raconte  une 

pitoyable  histoire  touchant  le  trespas  des  heroes.    .      142 

Chapitre  XXIX.  Comment  Pantagruel  passa  l'isle  de 

Tapinois,  en   laquelle  regnoit  Quaresmeprenant.    .      145 

Chapitre  XXX.   Comment   par  Xenomanes  est  anato- 

misé  et  descript  Quaresmeprenant 148 

Chapitre  XXXI.  Anatomie  de  Quaresmeprenant  quant 

aux  parties  externes i  5o 

Chapitre   XXXII.    Continuation    des    contenences    de 

Quaresmeprenant i55 

Chapitre  XXXIII.   Comment  par   Pantagruel  feut  un 

monstreux  physetere  apperceu  prés  l'isle  Farouche.      160 


3 I O  TABLE 

Pages. 
Chapitre  XXXIV.  Comment  par  Pantagruel  feut  def- 

faict  le  monstreux  physetere 162 

Chapitre  XXXV.    Comment    Pantagruel    descend    en 

l'isle  Farouche,  manoir  antique  des  Andouilles.    .    .      166 

Chapitre  XXXVI.  Comment  par  les  Andouilles  farou- 
ches est  dressée  embuscade  contre  Pantagruel.    .    .      169 

Chapitre  XXXVII.  Comment  Pantagruel  manda  qué- 
rir les  capitaines  Riflandouille  et  Tailleboudin, 
avecques  un  notable  discours  sus  les  noms  propres 
des  lieux  et   des  persones 172 

Chapitre  XXXVIII.    Comment  Andouilles    ne  sont   à 

mespriser  entre  les  humains 178 

Chapitre  XXXIX.  Comment  frère  Jan  se  rallie  avec- 
ques les  cuisiniers  pour  combattre   les  Andouilles.      i8o 

Chapitre  XL.  Comment  par  frère  Jan  est  dressée  la 

truye,  et  les  preux  cuisiniers  dedans enclous.    ...      182 

Chapitre  XLI.  Comment  Pantagruel  rompit  les  An- 
douilles aux  genoulx 187 

Chapitre   XLII.    Comment    Pantagruel    parlemante 

avecques  Niphleseth,  royne   des  Andouilles.    ...      190 

Chapitre    XLIII.    Comment    Pantagruel   descendit    en 

l'isle  de  Ruach igS 

Chapitre  XLIV,    Comment  petites  pluyes  abatent  les 

grans  vents 196 

Chapitre    XLV.     Comment    Pantagruel    descendit  en 

l'isle  des   Papefigues 199 

Chapitre  XLVI.  Comment  le  petit  diable  feut  trompé 

par  un  laboureur  de  Papefîguiere 2o3 

Chapitre  XLVII.  Comment    le  diable  fut  trompé  par 

une  vieille  de  Papefîguiere 207 


TABLE  3 I I 

Pages. 
Chapitre  XLVIII.    Comment  'Pantagruel    descendit  en 

l'isle  des  Papimanes 209 

Chapitre  XLIX,  Comment  Homenaz,  evesque  des  Pa- 
pimanes,   nous  monstra  les  uranopetes  Decretales.      2  i  î 

Chapitre  L.  Comment  par  Homenaz  nous  feut  mon- 
tré l'archétype  d'un   pape 217 

Chapitre  LI.  Menuz   devis,    durant  le   dipner,    à   la 

louange  des    Decretales 220 

Chapitre  LII.  Continuation  des  miracles  advenuz  par 

les  Decretales 22? 

Chapitre  LUI.  Comment,  par  la  vertus  des  Decretales, 

est  l'or  subtilement  tiré  de  France  en  Rome   ...      229 

Chapitre  LIV,  Comment  Homenaz  donna  à  Panta- 
gruel des  poires  de  bon  Christian 234 

Chapitre    LV.    Comment   en  haulte   mer   Pantagruel 

ouyt  diverses  paroUes  dégelées 236 

Chapitre  LVI.  Comment  entre  les  parolles  gelées  Pan- 
tagruel trouva  des  motz  de  gueule 240 

Chapitre  LVII.  Comment  Pantagruel  descendit  on  ma- 
noir de  messere  Gaster,  premier  maistre  es  ars  du 
monde 243 

Chapitre  LVIII.  Comment,  en  la  court  du  maistre 
ingénieux,  Pantagruel  détesta  les  Engastrimythes  et 
les  Gastrolatres 247 

Chapitre  LIX.  De  la  ridicule  statue  appellée  Manduce, 
et  comment  et  quelles  choses  sacrifient  les  Gastro- 
latres à   leur   Dieu  Ventripotent 25o 

Chapitre  LX.  Comment,  es  jours  maigres  entrelardez, 

à  leur  Dieu  sacrifioient  les  Gastrolatres 254 

Chapitre  LXI.    Comment  Gaster  inventa  les  moyens 

d'avoir  et  conserver  grain 259 


3l2  TABLE 

Pages. 
Chapitre  LXII.  Comment  Gaster  inventoit  art  et  moyen 

de  non  estre  blessé  ne  toucné  par  coups  de  canon.      262 

Chapitre  LXIII.  Comment ,  prés  l'isle  de  Chaneph , 
Pantagruel  sommeilloit,  et  les  problèmes  propousez 
à  son    réveil 267 

Chapitre  LXIV.  Comment  par  Pantagruel  ne  feut  res- 

pondu  aux  problèmes  propousez 270 

Chapitre  LXV.   Comment  Pantagruel  haulse  le  temps 

avecques  ses  domesticques 275 

Chapitre  LXVI.  Comment,  prés  l'isle  de  Ganabin,  au 
commandement  de  Pantagruel  feurent  les  Muses 
saluées 278 

Chapitre  LXVII.  Comment  Panurge  par  maie  paour 
se  concilia  ,  et  du  grand  chat  Rodilardus  pensoit 
que  feust  un   diableteau 281 

BrIEFVE   DECLARATION   d'aUCUNES    DICTIONS 287 

Variantes 3oi 


Paris.  —  Imprimerie  Jouaust,  rue  Saint-Honoré,  3  38. 


sous     PRESSE 


CONTES    DE    PERRAULT 

ORNÉS     DE 

Gravures  à  l'eau- forte  par   Lalauze 
Deux    volumes 


EN  PREPARATION 

VOYAGE 

AUTOUR    DE  MA   CHAMBRE 

ORNÉ    DE 

Gravures  à  Veau-forte  par  Hédouin 
Un  volume 


i 


t^iiii 


>r"7~TT^or 


s^ 


^-■~H 


irrffTr^^' 


^  ^ 


TT 


^^ 


^W^^^^^ 


■'^^1. 


PQ 
1682 

1876 

t. 4- 


Rabelais,   François 
Les  cinq  livres 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 


UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


V  V 


^1i 


^-:- 


^>^